L’informatique reste l’histoire de ceux qui la maîtrisent et de ceux qui la subissent

12/11/2017 Non Par cborne

Je passe en salle des profs, en trombe comme d’habitude, je me fais interpeller par mon collègue, sur une page de son document office 2007, la correction orthographique ne fonctionne plus. J’essaie de bidouiller un peu, ça ne fonctionne pas, je dois reconnaître de plus que je n’ai pas vraiment la patience, je ne maîtrise pas Word 2007, je n’ai pas envie d’apprendre à le maîtriser, on aurait été sur Libreoffice ça aurait été autre chose. En fait, je comprends que le problème n’est pas tant le correcteur orthographique, mais son utilisation détournée, il ne sait pas faire d’accents, il l’utilise à cette fin. Sans résoudre son problème, je lui ai appris à faire des accents au clavier.

Si vous lisez mon blog, il y a de fortes chances que vous ayez quelques compétences en informatique, mais pas forcément en pédagogie. Si bien que si tu as vingt ans, tu peux penser que mon collègue est un cave parce qu’il ne sait pas utiliser son clavier. Néanmoins on ne juge pas un homme à sa seule compétence en informatique, sauf si c’est son métier, où c’est plus problématique. On est toujours le con de quelqu’un, et s’il n’a pas ces compétences, il en a d’autres, dont certaines qui m’échappent totalement et qui d’ailleurs ne m’intéressent pas plus que ça.

Ce qui nous amène à ceci :

  • les gens qui ne sont pas compétents mais qui s’en portent très bien,
  • les gens qui ne sont pas compétents et qui voudraient bien apprendre, mais qui ne savent pas par où commencer,
  • les gens qui savent et qui ne se préoccupent pas que les autres apprennent,
  • les gens qui savent et qui voudraient bien faire apprendre aux autres mais qui ne sont pas compétents pour cela,
  • les gens qui savent et qui livrent des documentations indigestes sans se rendre compte qu’elles ne sont pas à la portée de ceux qui voudraient apprendre,
  • les vulgarisateurs qui réussissent à faire mouche, mais pour quel public ?

Il faut quand même imaginer le fossé de compréhension entre les gens. Pendant que certains essaient d’utiliser le clavier, j’en suis à regarder comment me protéger de la génération de cryptomonnaie à mon insu, pendant que d’autres ont inventé la cryptomonnaie. Le fossé qu’il y a entre mon collègue et moi-même, est aussi important que celui qui me sépare d’un développeur de cryptomonnaie, même si … J’ai la capacité d’appréhender le concept de cryptomonnaie, de minage, je n’ai pas la compétence pour comprendre le fonctionnement, en outre les gens qui ont de très faibles compétences en informatique n’ont même pas l’idée que ça puisse exister ce qui est un problème. En gros, si je commence à parler de cryptomonnaie à table, j’ai perdu tout le monde, et il faudrait que j’arrive à trouver les bons mots pour essayer d’expliquer un peu le phénomène. Si je commence à dire que si on voit son processeur s’affoler c’est que le site est en train de miner du monero, il est évident que ça ne passera pas. La vraie difficulté, c’est de savoir jusqu’à quel point abaisser le niveau pour réussir à s’adresser à son interlocuteur.

Un libriste qui regarde le reste du monde

J’ai lu sur cet article du Framablog, le commentaire suivant :

Bonjour,

Sur le site depuis plus d’un mois, je m’aperçois que sur le fil d’actu peu de personnes font des efforts pour se mettre à la portée de ceux qui ne savent pas
Plutôt l’impression que ce site, pour l’instant, soit réservé à une élite de dédaignant complètement les nouveaux arrivés-es, si tant est qu’ils ne savent pas le langage informatique ….. qui est assez compliqué chez framasoft
La liberté passe aussi par une bonne compréhension des pratiques courantes pour que les échanges se fassent en bonne intelligence
Vieux con de 60 ans ( seulement 3 ans passés avec un clavier ) qui est loin de vouloir approuver votre conduite de « geeks » méprisants

Avant d’aller plus loin, merci fermeture des commentaires, je pourrais comprendre que certains me fassent un procès d’intention, mais ce n’est pas le cas, le commentaire m’a interpellé. Comme souvent la critique est rude, destructrice sans demi-mesure mais c’est le ressenti de l’homme qu’il faut quand même prendre en considération. En gros, vous avez quelqu’un qui se plaint de ne rien comprendre et qui traduit ça par une forme de mépris, alors qu’il s’agit d’un problème de public ou d’ajustement, ce qui montre la démarche problématique de celui qui produit sans feed back direct.

A qui s’adresse mon blog ? Ouvertement à moi-même et à ceux qui arrivent à le comprendre. Il serait faux de prétendre ou de penser le contraire. Vous ne pouvez savoir que votre message est passé que si vous avez un retour de masse direct sur le message. En cours d’informatique face à mes classes de troisième, j’ai évoqué cette image que j’ai illustrée par la suite :

Je me suis rendu compte que ça cafouillait quand désormais la moitié des gosses n’utilise plus d’ordinateurs. Forcément, le message sur le changement de navigateur dans Windows 10 n’interpelle pas, il faut que j’adapte mon message à l’univers de la téléphonie mobile. Si vous voulez savoir si votre discours est réellement adapté, faites des conférences, allez à la rencontre de votre public pour essayer de combler le fossé qui vous sépare de ceux que vous considérez comme vos apprenants. Les problématiques inhérentes sont évidentes :

  • culture de l’entre-soi. Si vous faites un tour dans le forum, on est quasiment tous pères de famille dans la quarantaine dans des fonctions de cadres ou d’enseignants. Il n’est pas anormal de se côtoyer, nous vivons globalement les mêmes choses et entre le réconfort de voir que c’est pareil chez le copain, et les solutions apportées au problème qu’on rencontre, c’est rassurant. Appliqué à une institution comme le Framasoft, on se retrouve avec un nid de libristes, des gens qui sont ici car ils comprennent de quoi ça parle et ça les rassure de voir des gens comme eux. Diaspora*, Mastodon, on retrouvera les mêmes personnes, et ces réseaux ne grandiront pas, car ils ne sont pas populaires et finalement destinés à une minorité d’individus.
  • du fait d’avoir du mal à savoir si le message est passé, et preuve qu’il n’a pas dû passer, puisque le libre ne domine pas le monde, on continue d’assister à la progression de l’enfermement informatique. Des GAFAM de plus en plus puissants, des élections où l’on s’interroge sur des éventuelles manipulations des masses par le biais des réseaux sociaux.

J’ai évoqué donc, que si on voulait réellement tenter quelque chose, il fallait s’adresser à un public ciblé, bien défini, et pas jeter une bouteille à la mer comme nous le faisons avec nos écrits ou nos vidéos, il faut donc redéfinir la cible. Au travers de mon métier d’enseignant, je fais de l’éducation populaire, avec l’image qui est plus haut, j’ai fait un laïus sur les enjeux de la surveillance, j’ai expliqué que dans un avenir proche on risquait d’avoir un lien direct entre les banques, les assurances et les sites internet, que quelqu’un qui a pris des habitudes de jouer au casino en ligne aurait certainement du mal à se voir accorder un crédit plus tard. Un enfant a spontanément dit : « c’est malsain ! », ce à quoi j’ai répondu que c’était dans le monde dans lequel nous vivons et qu’il y avait des alternatives : Linux, Firefox, Qwant. Je ne sais pas si j’aurai changé les habitudes mais j’ai porté un message compréhensible avec un échange direct.

L’intervention dans les écoles, pourquoi pas. Mon épouse chaque année reçoit quelqu’un qui vient expliquer les recycleries du grand Narbonne, le gars va rappeler le tri, les enjeux, le recyclage, et j’en passe. On se rend compte souvent que les enfants peuvent être un vecteur des changements des habitudes au sein d’un foyer. Expliquer le big data à des enfants, pas simple. Les enseignants sont indiscutablement une des cibles prioritaires, les enseignants ça écrit des bouquins, ça décide des logiciels à utiliser, ça croise plusieurs centaines de gosses par jour. Il est certain que si on se lance dans des discours hautement complexes, et bien ce n’est pas gagné, le message ne passera jamais.

J’avais prévu de m’arrêter dans cet article ici, et de l’appeler vulgarisation, nous sommes le 8 octobre où j’écris ces lignes, voyez que désormais je prends mon temps et je suis tombé sur ce compte rendu de conférence d’aeris, retranscrite par l’April avec franchement du retard, puisque son article date du mois de mai et l’April a pondu le compte rendu le 3 octobre. Aeris est un professionnel de l’administration réseau, de l’informatique et le thème de la conférence c’est de s’interroger sur la pertinence de l’auto-hébergement, une rengaine que j’ai souvent tenue ici par le passé. Aeris explique que l’hébergement c’est une histoire de professionnel, démontre que si les Yunohost et les cozycloud c’est bien sur le papier, s’il y a une mise à jour, une faille de sécurité, un certificat à remplacer, on est sur un autre domaine de compétence que de balancer une iso sur un pi et il a bien sûr raison. L’idée dans son message c’est de montrer que si vouloir se passer des grands acteurs, des GAFAM, c’est une bonne chose, mais qu’il serait leurrer les gens d’imaginer qu’on peut le faire en quatre clics de souris. En présentant des outils simples comme Shodan, il explique qu’on a une surveillance permanente réalisée sur l’internet y compris sur des Yunohost qu’on n’imagine pas forcément ciblés.

Vouloir apprendre aux gens oui bien sûr, vouloir vulgariser c’est évident, mais ne pas tomber dans la simplification à l’extrême, dans la solution de facilité qui les conduirait finalement à devenir dangereux pour eux-mêmes et pour les autres. Car s’il y a bien une distinction à faire c’est l’approche des concepts et la pratique qui n’ont pas de rapport. On peut très bien comprendre que la vidange de la voiture consiste à changer l’huile, sans forcément savoir le faire, vouloir le faire, car on ne se sent pas de le faire. Il faut en effet comprendre que si se lancer dans une recette de cuisine ratée ou planter un clou dans le mur a des implications et des conséquences qui sont relativement anodines, rater la vidange de sa voiture et casser son moteur ou se lancer dans de l’administration système pour se faire hacker ont d’autres implications. Il serait faux de croire que tout le monde peut devenir garagiste, comme il serait illusoire de penser que se lancer dans l’auto-hébergement ne relève que de l’installation de Yunohost.

Aeris dans le compromis propose les CHATONS de Framasoft, et nous sommes encore face à l’éternel problème de l’œuf ou de la poule que j’évoque quasiment un billet sur deux. Comment faire confiance à un site, à une personne qui n’a pas vraiment développé son activité, comment une personne peut développer son activité si personne ne lui fait confiance ? Je pense que pour un public qui a mon âge c’est mort. Comprenez que pour les plus anciens, nous avons connu les hébergeurs payants, nous avons souvent erré de déception en déception pour finir chez un hébergeur qui nous convient, o2switch pour le citer. Il faudrait réellement que se produise une catastrophe pour vouloir changer, et si je devais le faire, je ne saurais même pas chez qui m’orienter pour héberger cyrille-borne.com, gérer mes mails et j’en passe.

Que faut-il retenir de cet article ?

  • Nous ne savons pas si nos écrits, nos présentations font mouche, en tout cas tant qu’on ne les a pas testées sur de vraies personnes.
  • L’école et ses décideurs sont certainement l’une des meilleures entrées pour faire comprendre ce qu’est le logiciel libre, ou en tout cas les dangers de l’informatique
  • Alors que l’informatique devrait aller vers la simplification, elle est de plus en plus complexe, de plus en plus dangereuse.
  • Tout le monde ne peut pas devenir professionnel de l’informatique, s’auto-héberger, c’est une mise en danger d’autrui que de faire croire qu’en suivant un tutoriel ou en installant une iso, on est invincible. Plus que de pousser les gens à faire le grand pas tout seul, il faut déjà qu’ils arrivent à comprendre les concepts et leur proposer des solutions pérennes pour être autonomes.
  • Il faut des professionnels de l’informatique avec une relation contractuelle ou bizarre.
  • Les CHATONS pourraient être ces professionnels mais il faudra qu’ils arrivent à gagner la confiance du public et se faire connaître comme d’autres prestataires.