L’homme qui voulait vivre sa vie

09/09/2018 Non Par cborne

Il y a quelques temps Cascador mon correcteur orthographique 4.0 a joué au preneur d’otages, j’ai refusé de participer à sa farce. L’idée était en gros la suivante, soit j’ai vingt commentaires, soit je vire tous mes écrits. C’est une très mauvaise idée, je vais vous expliquer pourquoi et plus si affinités.

Vous pouvez répéter la question ? 

Depuis maintenant quelques années, j’essaie de me faire discret sur la toile. Si je devais essayer de synthétiser le nombre de conneries que j’ai pu écrire, on pourrait faire une espèce de mur de la honte Bornien qui permettrait de faire le tour des États-Unis et donner la protection à Trump dont il a tellement envie. C’est d’autant plus intéressant que la connerie d’hier était parfois une vision juste du lendemain, une première impression qui était la bonne. Si on reste par exemple dans le domaine du logiciel libre, j’ai été dans mes débuts dans le clan des pragmatiques et je me suis fait incendier par les puristes.

Un gardien du temple libriste

Le puriste adepte du culte Stalmanien va t’expliquer que toute trace de logiciel propriétaire sur ton installation fait de toi quelqu’un de tout pourri. C’est un discours que j’ai écouté, que j’ai entendu, et que j’ai même appliqué, j’ai critiqué ouvertement des gens, des institutions pour ne pas être totalement libérés. Tu réalises plus tard que tu as un téléphone Android, que dans ton boulot tu utilises du Microsoft et que finalement tout ceci n’est qu’une histoire de choix personnel. Tu finis par redevenir pragmatique et quand tu annonces que tu prends tes vacances sous Opera tu reçois un message de quelqu’un qui te dit que tu n’as aucune légitimité pour parler du logiciel libre. Soit on est trop pragmatique, soit trop extrémiste, pas facile de trouver l’équilibre.

Dans le libre, j’ai incendié des gens, j’en ai agressé, j’ai répondu, j’ai écrit des choses blessantes, j’ai participé à des communautés pour en sortir avec pertes et fracas, pour aujourd’hui malgré un éloignement voulu, un propos que je qualifierai de plus modéré du fait de prendre de l’âge, conserver l’image d’un gros connard. Elle me poursuivra jusqu’à ce que je raccroche les gants, quand j’en aurai marre d’écrire, que j’aurai tout dit ou que ma voiture finira dans l’Aude.

Avec tout ce que j’ai pu écrire, je pourrai demain présenter le vaccin contre le cancer, on aurait encore des gens qui seraient présents pour faire une levée de boucliers. Sachez que je vis ça parfaitement bien, c’est totalement assumé, des regrets bien sûr de ne pas avoir fait les choses de façon différente, mais c’est ainsi. Mon regret le plus profond c’est de ne pas avoir été plus stable, dans mes moteurs de blog, dans mes écrits, dans un tas de choses, qui fait qu’aujourd’hui je ne serais pas à 3000 lecteurs par jour mais à 10000 et que j’aurai pu envisager de faire autre chose. Néanmoins on ne se refait pas, je suis un insatisfait permanent, un expérimentateur, je suis tout simplement un homme, avec les années, certaines expériences de vie, tout change.

Malheureusement l’internet laisse des traces, encore plus quand tu écris en ton nom propre, tout aurait pu être différent si j’avais fait le choix du pseudonyme, j’aurai pu m’offrir une nouvelle virginité au bout de quelques dérapages. 

C’est une introduction qui est un peu longue, mais que je trouve importante. Désormais, on sait que Cascador c’est le gars qui est capable d’appuyer sur le bouton rouge, c’est le type qui est capable de tout foutre en l’air sur un coup de tête, parce qu’il n’a pas eu ses vingt commentaires. Cascador vient de gagner sa carte de membre du club des connards, car l’internet n’oublie pas. L’internet n’oublie pas, l’internet ne pardonne pas, il suffit de voir l’affaire Squeezie pour se rendre compte de la cruauté du concept. Un tweet pour créer une chasse aux sorcières, un fond de diffamation, désormais les gens sauront parce que les gens savent, que la moitié des Youtubeurs sont des pervers. L’image de Squeezie n’en sortira certainement pas grandie, pour ceux qui auront conservé un fond de lucidité, il passera désormais pour celui qui met le feu aux poudres ou une balance. La plèbe ne pardonne pas parce que dans le fond elle aime bien les exécutions publiques. Il ne faut donc pas donner le bâton pour se faire battre ou se jeter dans le goudron et les plumes, les occasions sont suffisamment nombreuses sans qu’on soit responsable.

Est-ce que le jeu en valait la chandelle ? Est-ce que le jeu changera quelque-chose ?  Est-ce que le public ne sera pas méfiant face à notre héros ? L’avenir lui dira. 

Mes réponses

La façon de faire ne me plaît pas, je trouve aussi que les questions sont mal posées, je vais donc y répondre et apporter mon interprétation. Vous le savez, j’aime bien jouer à la pythie, je pense que derrière ces questions se cache quelque chose d’un peu plus profond. 

 Pourquoi je devrais continuer à partager ? Pourquoi les blogueurs devraient continuer à publier ? Quelle est votre dernière contribution au Libre ?

Attention ça va aller très vite. Je ne dois rien du tout, je continue de publier parce ça me fait plaisir, est-ce que ça changerait quelque chose si je n’avais pas contribué ? Est-ce que ça ferait de moi quelqu’un de différent ? Est-ce qu’il faudrait alors se remettre en question ou se flageller ? Est-ce que j’ai des bons points parce que j’ai fait des tas de trucs. Et si on jouait au concours de celui qui a la plus grosse participation pour savoir lequel de nous est le plus légitime, le meilleur. 

Je pense qu’il faut aller chercher l’essence du grand jeu de Cascador dans le billet publié par Carl Chenet :  Les logiciels libres meurent lentement sans contribution. Je l’ai écrit je ne sais pas où dans le forum, c’est un billet que je n’ai pas apprécié. Carl explique dans les commentaires qu’il vise les entreprises pour la contribution, pour le financement, j’ai senti que la culpabilisation était plus profonde et que chaque utilisateur de logiciels libres pouvait en prendre pour son grade. Carl exprime son point de vue côté développeur, un point de vue qui se défend, qui s’entend même si je ne partage pas tous les arguments de mon côté, du point de vue utilisateur. Je pense que Cascador a voulu faire un test, vérifier si les gens s’en foutent complètement ou s’il y a un moyen de les faire remuer. Il l’a appliqué dans le cadre d’un blog, on peut imaginer qu’on pourrait le transposer dans le cadre d’un paiement de logiciel libre, des euros à la place des commentaires. Demain, tu veux utiliser Libreoffice, tu payes un euro symbolique, est-ce que ça ne serait pas une manière de faire rentrer de l’argent dans les caisses ? 

C’est un discours qui aura certainement du mal à passer quand on sait que 50% des lecteurs de ce blog sont sous Linux mais tout ceci me fait penser à ça :

C’est une publicité qui date, on y trouve une référence sur un article de libération en 1995. Désolé pour mes vieux exemples, on ne se refait pas. A l’époque, j’avais 20 ans et le pain on l’achetait au supermarché et pas à la boulangerie. Du haut de mes 20 ans, je me rappelle bien de mon impression. On essayait de me culpabiliser, on essayait de me menacer, on essayait de me pousser à franchir la porte du boulanger. 23 ans plus tard, j’achète mon pain en supermarché par accident ou obligation, je le prends systématiquement chez ma boulangère même si j’essaie de limiter ma consommation parce que ça me fait grossir. Je le prends en boulangerie parce que le pain est largement meilleur que le pâton dégueulasse qu’on vend dans les grandes enseignes. Je le prends en boulangerie parce que c’est un des rares commerces de mon village ouvert à l’année et qu’en vieillissant j’ai pris conscience de l’importance du développement local. Je m’amuse quand je vois les nombreuses machines à pain qu’on voit dans les vides-greniers, on peut partir avec pour une misère. Ils sont forts les vendeurs, réussir à faire croire à madame Michu qu’à la maison elle deviendrait boulangère en appuyant sur un bouton. 

Dans tous les discours que je lis, on ne m’explique pas que le logiciel libre c’est l’éclate, on ne m’explique pas que le communautaire c’est super, on ne me dit pas que je pourrais faire de sacrées économies, on m’explique que le propriétaire c’est le mal, qu’on va tous mourir, qu’il faut participer parce que c’est une question de vie ou de mort. Le logiciel libre c’est un modèle économique, un état d’esprit, c’est tout un tas de choses et c’est regrettable qu’on ne soulève pas le positif, qu’on se contente de dire que c’est mieux que, pas simplement dire que c’est bien. 

Il y a toutefois un problème de fond ici, c’est la gratuité apparente donc la gratuité pratique. Si demain les boulangeries n’existent plus, je peux quand même acheter du pain dégueulasse, c’est ici que se joue complètement la différence. Si par contre Debian n’existe plus, Linux tout simplement, on se retrouve avec plus d’une centaine d’ordinateurs au lycée pour lesquels il faudra payer une licence, Microsoft certainement. Ce n’est pas si sûr, la nature n’aime pas le vide, comprenez que si demain Linux disparaissait, on verrait certainement quelqu’un apparaître pour vendre un produit qui serait moins cher et peut-être avec un service. Je suis pleinement conscient de ce que je fais, je suis conscient de l’aide que m’apporte le logiciel libre, mais je ne suis pas arrivé à me discipliner pour me mettre dans une démarche d’aide financière. Comprenez qu’il faudrait que j’aille voir mon chef d’établissement et lui expliquer qu’il faudrait faire un chèque annuel à Debian, il faudrait que je donne de l’argent à Libreoffice, il faudrait, il faudrait, mais je ne le fais pas parce que c’est trop facile, parce qu’il y a toujours quelque chose à payer et qui m’impose le paiement.

Je donne raison à Cascador, à Carl, ou je ne leur donne pas raison, je ne sais pas ce qu’ils en pensent, mais la gratuité telle qu’elle est posée dans un domaine économique aussi tendu que l’informatique n’est certainement pas une bonne chose. J’insiste sur la notion de modèle économique, le Libre ce n’est pas les bisounours, quand on lit « Quand l’open source mène au Burn-out » et que je connais au moins trois ou quatre blogueurs libristes qui ont évoqué une crise y ressemblant, on est bien loin d’un What a Wonderful World.  

L’homme qui voulait vivre sa vie

Romains Duris qui est certainement l’un des acteurs les plus brillants de sa génération, le type qui est capable de jouer de la comédie, les psychopathes ou les travestis, est marié avec Marina Foïs. Avocat, il gagne bien sa vie, une vie qu’il subit. Son mariage est en difficulté, les enfants, la maison de banlieue, les relations superficielles, il n’est pas heureux mais n’a jamais eu le courage de vivre sa passion, la photographie. Même si on n’est pas dans un billet culturel, je ne vous spoilerai pas, il va lui arriver quelque chose de tellement énorme, qu’il va devoir tout laisser derrière lui et vivre enfin sa passion de photographe. Bon je vous spoile. Il tue l’amant de sa femme par accident qui curieusement est photographe et vole son identité pour partir à l’étranger. 

L’exemple de ce film est certainement exagéré, et c’est peut-être pour cela qu’il est bon, on n’a pas forcément besoin d’avoir un drame personnel pour avoir envie de tout foutre en l’air, de changer de cap.

Je crois qu’on se pose trop de questions sur le libre, sur les blogueurs qui arrêtent, sur ce qu’il faudrait faire ou ne pas faire, je crois qu’il serait temps de cesser de paniquer, de culpabiliser et de considérer le fait qu’il y a des hommes qui ont envie d’autre chose : 

Il appartient à chacun de prendre ses décisions, de changer, d’avoir envie d’autre chose. Comprenez que si demain tous les développeurs, les blogueurs arrêtent, et bien c’est une décision qui est avant tout intime, personnelle. Si la relève n’arrive pas, c’est qu’elle est peut-être moins visible. Si on annonce la mort des projets on annonce plus rarement, surtout en France, ceux qui poursuivent l’aventure comme le portage d’Ubuntu sur téléphone qui continue son bonhomme de chemin

Le libre est peut-être dans une mauvaise passe, la génération des pionniers s’est certainement bien cassée les dents à bien des égards, il y aura une relève tôt ou tard car c’est un domaine dont la gratuité est presque légitime. De la même manière que vous aurez un gars qui aura envie de prendre sa guitare pour faire bouger la foule, il y aura toujours un gars qui ira se faire un bout de code qu’il aura envie de partager, comme on a parfois envie de partager sa table. Le partage, c’est dans la nature humaine, et ce qui me chagrine un peu, beaucoup, c’est qu’on a ici l’impression que le partage n’est plus au centre des préoccupations mais que c’est principalement l’argent le moteur de tout ceci.

Pour terminer ce billet d’à peine 2423 mots, quand on annonce qu’en 2019 c’est 30% des gens qui utiliseront un adblocker, on pourrait se lancer dans un bras de fer avec un anti-adblocker pour forcer les gens à consulter nos pages pleine de pubs. Certains sites sans adblocker sont totalement illisibles avec trente pop-up qui s’affichent en même temps, cela ne les empêchera pas de dénoncer les pratiques des gens qui les bloquent en affichant des messages culpabilisant sur la potentielle disparition de la « presse » gratuite. Sans fatalité, d’autres ont cherché un modèle alternatif avec la presse payante de qualité, l’avenir leur donnera certainement raison. Il est plus facile de pointer du doigt que de se retrousser les manches. 

Si aujourd’hui les gens commencent à descendre dans la rue parce qu’ils ont envie d’un monde meilleur, plus vert, si les jeunes commencent à se détourner des réseaux sociaux, si les gens reviennent au bénévolat, si certaines administrations prennent conscience qu’il faut arrêter le tout Google, alors il y aura une place pour le logiciel libre, peut-être pas celui d’aujourd’hui, mais certainement celui de demain.