Lettre à France

07/03/2018 Non Par cborne

Le titre original que j’avais prévu c’était « parce que je suis vieux et con et qu’ils sont jeunes et fous », mais je ne suis pas si vieux, si con, et eux pas si jeunes et fous.

J’ai repris le chemin de l’école et rien n’a changé. En même temps pourquoi les choses changeraient en deux semaines, comme si les vacances pouvaient créer au sein du système scolaire une différence, une remise des compteurs à zéro. Je retrouve mes collègues face à la difficulté informatique, je retrouve mes élèves face à leur manque de courage, de volonté, et je me découvre des propos de plus en plus durs. Des élèves de seize ans qui sont sur les bancs de l’école, dans l’agitation permanente, dans le manque d’envie, et on essaie de me faire croire que c’est la faute du système scolaire, qu’on a qu’à rendre l’école fondamentalement plus passionnante. Et les élèves, eux, on leur demande quoi ?

J’écoutais Besancenot :

Et cette fameuse phrase qu’on a vu circuler sur les réseaux sociaux cette semaine :

« Le comble du comble, c’est qu’on vit dans un monde où ceux qui gagnent 150.000 euros par mois en exploitant les autres arrivent à convaincre ceux qui vivent avec 1500 que la cause de leur problème sont ceux qui vivent avec 2000 ou avec 500 », a-t-il déploré.

C’est un raisonnement que j’ai vu sous d’autres formes, avec des gens qui écrivaient qu’ils n’avaient pas d’enfants donc qu’ils n’avaient pas de raison particulière de vouloir que leurs impôts servent à l’école, une façon de dénoncer l’absurdité du propos par rapport à la SNCF. Je suis convaincu de la sincérité et de l’engagement de l’homme mais je trouve que son raisonnement est limité. En effet, il est le premier à dénoncer les salaires des patrons, les salaires des footballeurs, les grosses fortunes et pourtant il appelle à éviter la division, à ne pas regarder dans l’assiette du voisin. Je trouve aussi que son raisonnement pousse à l’immobilisme. Ne changeons surtout rien, ne faisons rien, pas terrible pour un révolutionnaire.

On va nécessairement me faire remarquer qu’en étant enseignant, c’est-à-dire en ayant l’un des métiers les plus détestés de France avec les contrôleurs des impôts, les gendarmes et quelques collègues de la fonction publique, je ferai mieux de me taire sur la notion de remise en question. Ça se discute. Il y a un peu plus de 20 ans, on donnait aux élèves qui voulaient devenir enseignant des bourses conséquentes pour entrer à l’IUFM, l’ancienne école des professeurs. Puis on est arrivé, ma génération, où curieusement tout le monde voulait faire prof pour la sécurité de l’emploi dans le courant des années 90. C’est à cette époque où il fallait des moyennes exceptionnelles pour devenir enseignant. Nécessairement, la loi de l’offre et de la demande, on a vu disparaître les bourses et l’entrée à l’IUFM est devenue beaucoup plus tendue. Le temps a passé, l’éducation nationale recrute, elle recrute même particulièrement bas, elle recrute à 5 de moyenne pour enseigner à vos gosses, ce n’est pas pour cela que cela fera de mauvais enseignants, mais le métier malgré ses nombreux avantages ne fait plus rêver.

vu passé dernièrement sur twitter sur tous les comptes en lien avec l’éducation

Est-ce que pour autant, malgré des salaires pas si top, des vacances qu’on n’arrête pas de gratter, des conditions d’enseignement qui deviennent de plus en plus difficiles, il faut faire la politique de l’autruche et ne pas se remettre en question ? J’ai vu cette vidéo sur le net et je la trouve intéressante.

Il s’agit d’un Caribou de 18 ans qui explique le système scolaire. Je vais surtout retenir une partie de sa conclusion. A terme les IA, les robots, vont faire pas mal de choses mieux que nous, plutôt que de nous bourrer le crâne avec des choses dont on se fout complètement. Ne serait-il pas temps de changer en profondeur le système pour apprendre à nos enfants l’empathie, la créativité, la collaboration ? C’est ce qu’on essaie de faire tant bien que mal avec le travail de groupe, avec les îlots mais se posent au moins trois problèmes fondamentaux :

  • la génération des enseignants en place n’a pas vécu l’école en collaboratif, elle a donc tendance à reproduire les schémas individuels qu’elle a connue.
  • la génération des enseignants en place n’a aucune formation et moi le premier, si bien qu’il est difficile de gérer des îlots quand on ne l’a jamais fait. Les gosses ne savent pas travailler en groupe, ils ont tendance à taper la discute, comme on n’a jamais vraiment travaillé en groupe, on ne sait pas comment faire des îlots efficaces, leur donner les billes pour le faire, si bien qu’on a tendance à les faire travailler de façon individuelle parce que c’est notre zone de confort.
  • l’examen ne valorise pas le travail de groupe, nous restons sur un travail individuel et c’est certainement le problème principal. L’enseignant veut le bien de ses élèves, il vise à leur réussite, si demain on a de vraies épreuves de groupe on aura un changement complet dans les mentalités de tous. Le principe de la carotte pour faire avancer le mammouth.

Besancenot a tort, il ne faut pas prôner l’immobilisme mais prôner ce qui est juste pour l’avancement de la société, il faut aussi prôner l’équité et ne pas avoir honte de remettre en question certains avantages avec l’accord des premiers concernés. Si par exemple, on annonce qu’on fait péter la moitié de mes vacances sans me demander mon avis, il y a de fortes chances que je cherche à changer de métier. Pour ma part, je trouve que toute la famille d’un cheminot qui bénéficie de réductions sur le train jusqu’aux beaux-parents est une absurdité. Seulement, et c’est ici que je rejoins Besancenot, ce n’est pas à moi de porter ce jugement car je n’ai pas toutes les cartes en main, si les cheminots jugent que c’est un droit, qu’il est juste, qu’il est normal, alors cela ne se discute pas, ils connaissent certainement mieux leur métier que moi. Vous voyez tout de même que par mon raisonnement je prône l’immobilisme, qui irait rejeter ses avantages par souci d’équité, de justice vis à vis du reste de la population ?

Des gens qui ont découvert un peu tard qu’ils avaient finalement trop de privilèges.

C’est ici toute la difficulté du principe, des gens qui prennent des décisions pour vous, pour d’autres, c’est le principe de la loi et parfois la loi du plus fort. Un des exemples les plus éloquents est certainement l’affaire TF1. TF1 première chaîne de France, pense qu’il est légitime, par le poids de l’histoire, parce que c’est comme ça, que ça a toujours été comme ça, que les fournisseurs d’accès internet vont passer à la caisse car jamais personne n’osera se passer d’eux. Qui imaginerait se passer de TF1 dans un décodeur TV. Ils sont désormais trois à le faire, Orange qui a ouvert le bal, Canal qui est passé à l’action, Free qui profite de la situation et qui n’a pas eu l’audace des deux autres. D’une posture de « c’est comme ça et pas autrement », nous allons bientôt assister à un retournement de situation, celui où les chaînes de TV vont payer pour figurer sur les box. Car à l’instar de l’éducation nationale, de la SNCF, ce qu’il est important de comprendre c’est que c’est un monde qui change. Quand dans mon enfance j’ai connu trois chaînes de télévision, quand l’arrivée de nouvelles chaînes étaient vécues comme un événement, pour le jeune aujourd’hui, c’est Youtube, Netflix, snap qui ponctuent son quotidien, la télévision n’est plus vraiment indispensable. L’enjeu se trouve bien ici, comprendre que le monde change, que le monde change vite, apprendre à s’adapter ou se faire dévorer.

En France d’ailleurs, quand la cause paraît juste, il est difficile de dire en toute franchise les choses telles qu’elles sont. L’affaire Presstalis a été relayée par CanardPC pour expliquer d’une part que 75% de la distribution de la presse est tenue par une société, que d’autre part cette société est au bord du dépôt de bilan et qu’elle se sert directement dans les caisses des journaux qu’elle distribue. J’ai un très grand respect pour CanardPC pour les gens qu’ils sont, pour ce qu’ils représentent, je lisais Joystick quand une bonne partie d’entre vous n’était pas encore née et pourtant je me dis qu’ils vont droit dans le mur, incapable de voir que le papier c’est fini. Les jeunes n’iront pas acheter des journaux, ils ne lisent même pas en ligne, ils regardent des vidéos. Demander 100.000 € pour financer un système qui est voué à disparaître, c’est typiquement Français, on ne lâche absolument rien même si on court à l’échec.

Oui, France, il est devenu difficile de s’exprimer, la période #balancetonporc aide de moins en moins surtout pour les gens de mon espèce. Tu comprends que moi, homme, blanc, 43 ans, je ne devrais être bon qu’à fermer ma gueule mais j’ai un peu de mal, pardon. Je regarde dans la salle de classe, huit de mes collègues sur dix seraient donc en surcharge mentale, ce qui laisse supposer que leur mari est un fainéant qui ne fait rien ou pas assez. Je ne sais pas, j’ai du mal à y croire, quand elles évoquent leur mari c’est toujours dans des termes positifs, des hommes qui viennent donner un coup de main, des hommes de la situation. Quand je les vois d’ailleurs me demander dans la minute, de régler leurs problèmes informatiques ou d’autres, j’ai du mal à croire que ces dames ne savent pas demander, attendent que ça se fasse, se taisent le temps que ça vienne, souffrent en silence. Olivier Besancenot a raison, il faut refuser la division. Seulement la division, c’est comme pour les très riches qui nous laisseraient les miettes, la division ça rapporte. Ici un livre, là une histoire de dépôt de marque. Coupable, c’est le mot que je vois quand je lance mon agrégateur de nouvelles, je suis fautif d’être ce que je suis. Et pourtant, cette même presse qui explique le sexisme aux enfants, qui décrit tous les hommes comme des porcs, des hommes qui profitent de leur statut social non mérité pour profiter des femmes (oui mon petit tu sais désormais ce que fait papa au bureau toute la journée), va nous montrer la dernière photo de Kim Kardashian, les seins à l’air qui mange des nouilles.

N’allez pas croire que je nie le problème et à l’instar de la vidéo, je suis bien d’accord pour expliquer qu’il s’agit bien là d’un problème d’éducation. A la maison, qu’on soit homme ou femme, on fait tous les tâches ménagères. Je regrette en outre que le sexe féminin à domicile ne s’intéresse jamais au changement d’ampoules, à l’entretien des véhicules, ou au montage de meubles. Si j’ai renoncé pour mon épouse, le pendant de l’homme de 43 ans qui n’en fout pas une c’est la femme de 43 ans qui a pris l’habitude que certaines tâches soient réalisées par son mari, je ne lâche pas ma fille à qui j’explique ces choses. Saez a écrit que la jeunesse était livrée au porno et aux joints, il a raison dans les deux cas. Nous sommes obligés d’intervenir régulièrement pour expliquer à nos jeunes que certaines choses ne se disent pas, de la même manière nous sommes obligés d’expliquer aux jeunes filles qu’elles n’ont pas à excepter certains propos, certains actes qui sont totalement déplacés. Si on trouve que l’homme d’aujourd’hui est une pourriture, on a du souci à se faire pour celui de demain, nourri à la femme esclave, et la femme de demain où il faut manger ses nouilles à moitié à poil pour faire parler de soi, pour se faire aimer en quelque sorte.

Coupable, demain nous le serons tous si ceux qui ont le pouvoir d’agir ne font rien. Le pouvoir ce ne sont pas les riches ou les pauvres, les cheminots ou les enseignants, les femmes ou les hommes, chacun dans son coin qui peut agir, mais bien dans la cohésion. Parce que France si tu as inspiré à Michel Polnareff la nostalgie d’être ailleurs, ça serait bien que tu inspires à ceux qui t’habitent encore la fierté d’en être, la fierté d’être Français, cette nation qui autrefois faisait rayonner un esprit de justice et de liberté à travers le monde.