Le virtuel c’est certainement trop virtuel

16/05/2018 Non Par cborne

Le mercredi matin est l’un des rares moments où je suis seul à la maison, cela ne devrait pas durer, avec le retour à la semaine des quatre jours pour mon épouse. Il faut dire que Blanquer sur ce point a eu une idée de génie : débrouillez-vous entre vous. C’est une méthode que j’affectionne moi aussi pour régler des problèmes entre les élèves. Vous avez deux minutes pour que le téléphone de la gamine lui revienne dans les mains en attendant je continue d’avoir le dos tourné au tableau et d’écrire, si dans deux minutes le téléphone n’est pas revenu c’est moi qui m’en occupe. A 100% du temps le téléphone revient toujours.

Je peux vous raconter un cas d’ailleurs dans mon ancien établissement, il y a quasiment prescription. A l’époque j’étais professeur principal en troisième d’une classe de 35 élèves. Une année mémorable, j’ai dû demander à un de mes élèves de ranger son couteau et d’arrêter de faire des trous dans la table, c’était ça l’ambiance de ma classe. Un jour, une gamine de CAP passe de classe en classe, explique qu’on lui a volé son portefeuille et qu’elle a impérativement besoin de ses papiers pour passer l’examen. Je pique une gueulante monumentale en expliquant que j’en ai plus que marre et que si le portefeuille n’est pas arrivé dans l’après-midi même je fais descendre une patrouille de gendarmerie. D’un coup je vois les visages de certains qui se ferment, un élève me demande de sortir. Il me montre un brise glace dans son sac, un couteau, il m’explique qu’il n’y est pour rien mais que si une patrouille descend, avec le casier qu’il a, il se retrouve en prison. Les trafiquants ne faisaient pas franchement les malins non plus et m’ont fait comprendre que si on pouvait éviter les gendarmes ça serait positif. À midi tapante le portefeuille était retrouvé bien en évidence à l’entrée du bâtiment. Je n’irai pas dire que c’était le bon temps, cela reste mes quatre plus belles années d’enseignement.

En laissant le choix, Blanquer a tout gagné car en fait ce n’est pas le ministre qui a pris la décision, ce sont les mairies. C’est un retour dans mon coin à la semaine des quatre jours pour quasiment toutes les écoles, l’explication est simple. Des animateurs ont été employés par les municipalités pour occuper le temps péri-scolaire, une charge pour les maires. En libérant le mercredi au complet, ce sont les grands parents ou des parents qui passeront à temps partiel qui s’occuperont des gosses. Le mercredi matin va donc redevenir un enjeu pour le monde enseignant, les mamans profs vont sortir les crocs pour récupérer le précieux.

Le mercredi matin à l’instar des autres jours de libre c’est l’occasion de faire ce qu’on n’a pas le temps de faire le reste du temps. C’est pour moi la catastrophe de notre temps, le repos ce n’est plus du repos, c’est du rattrapage. Lancer les lessives, préparer le repas de midi, appeler la police. La police municipale de Saint-Pierre résout tous les problèmes dont celui-ci :

C’est devenu une habitude, ici c’est la tempête, il faut rester méfiant dans l’Aude, on a des morts à cause des branches qui tombent. Ici ce n’est pas tant le problème, la branche ne tuera personne, par contre pour garer la bagnole c’est pas terrible et dans la perspective ou ça s’arrache pour de bon, j’ai ma voiture qui est garée à trois mètres. La police arrive, on se salue, sans se connaître je fais partie des visages familiers, la dernière fois c’était pour récupérer un chat mort dans la propriété du voisin à l’époque de Saint-Pierre la Mort. Je prends la voiture, direction Narbonne Plage, cinq minutes pour arriver à la banque, j’y vais rarement, je dépose le chèque que m’a envoyé mon voisin pour payer l’intervention dans son regard. A priori les camions à caca ne reviendront plus, on en a eu pour 45 € de matériel, le chèque est de 50, c’est juste pour le principe. Mon banquier me salue, remplit le chèque sans me demander mon numéro de compte ni mon nom, je fais une vanne à deux balles pour dire que la calvitie a pour avantage de ne pas nous décoiffer. Je lui dis que j’ai passé un bon quart d’heure au téléphone avec la dame qui prospectait pour l’enquête de satisfaction et que c’est bien parce que c’est lui, quinze minutes au téléphone pour répondre à 100 questions, j’ai trouvé le temps long. En même temps, je dirai que c’est un retour d’ascenseur légitime, la banque joue la carte de la proximité en connaissant ses clients, en facilitant les choses, la banque la plus proche c’est à 20 km à Narbonne ou Coursan, non merci, autant prendre une banque à distance.

Retour à Saint-Pierre, je vais chez mon légumier. Il est toujours amusant de savoir qu’il vend les produits plus cher que son concurrent et de voir qu’il a plus de monde. Plus fort encore, c’est le concurrent qui lui vend les produits, il s’agit en effet de gens qui font de la vente mais aussi de la production, ils sont importants dans tout le secteur. Les gens ne sont pas idiots, les gens comparent les prix, les gens sont au courant, mais lui est présent toute l’année, ouvert le premier, parti le dernier, quelle que soit la météo, quel que soit le nombre de clients. Le Pérignanais (habitant des communes de Fleury – Saint-Pierre – les cabanes de Fleury) est fidèle, il connaît la valeur du service de proximité, nous qui vivons finalement loin de tout. Je paye une vingtaine d’euros pour partir avec ma carriole pleine parce que maintenant j’ai une carriole comme les vieilles, le modèle de base pas le modèle qui a les roues qui permettent de monter les trottoirs, une carriole verte c’est déjà dur à assumer comme expérience. Et pourtant tu te rends compte que c’est le truc le plus pratique pour faire les courses quand pendant des années tu portais les tomates dans tes bras comme un enfant trop lourd. Le ridicule a parfois un côté pratique qu’on ne lui imagine pas parce qu’on le trouve trop ridicule. Je n’achète plus de fruits et de légumes en supermarché, je me fends de jouer de façon systématique la carte du local et de la proximité.

Il y a dix ans je vous aurai certainement dit que cette vie est insupportable car elle m’écarte des écrans que j’affectionne, aujourd’hui je vous dirai pas le contraire mais un discours différent. Il y a dix ans j’étais encore dans le Cantal, l’une de mes dernières années, et je me rappelle de l’exutoire que représentait internet pour moi. En salle des profs, c’était travail, famille, patrie ou presque, c’était le repas qu’on avait préparé pour le mari, c’était les enfants, c’était la banalité d’une vie ordinaire de femmes qui vivaient intégralement pour le confort de leur famille. C’était des profs de français qui ne lisaient pas, c’était des gens qui n’étaient intéressés par rien. Avec du recul, je respecte davantage cette vie simple, de gens qui ne s’intéressaient qu’à des choses simples, pas de profondeur, mais de superficialité non plus. Aujourd’hui, je n’irai pas dire que le net ne m’apporte rien, disons qu’il ne s’agit plus d’une fin en soi, il s’agit d’un outil de plus. J’essaie de prendre pour habitude de ne pas traîner sur l’ordinateur car c’est souvent une perte de temps, sans tomber dans l’efficacité à tout prix d’ailleurs, je considère que faire un jeu vidéo c’est moins inutile que de lire des conneries sur internet.

Mon titre « Le virtuel c’est certainement trop virtuel » et l’accroche « Ou une petite réflexion sur l’individu face au communautaire » mérite d’être expliquée. Concrètement, j’ai l’impression de faire seul au local, plus que je n’en ai jamais fait de toutes mes années passées à faire du virtuel. Tout ce que je décris plus haut, la banalité du quotidien, il y a pourtant un message de fond. J’essaie de faire vivre mon coin, j’achète chez le gars du coin, je vais chez la banque du coin, je signale les dysfonctionnements du coin, j’essaie d’être un bon voisin de façon à ce que nous vivions mieux tous ensembles. C’est un discours récurrent sur le blog, local contre virtuel, ce n’est pas tout à fait ça, c’est local devant virtuel, virtuel support du local. Pendant des années pour échapper à une « réalité » qui était lourdingue, je m’exprime mal car cela pourrait être mal interprété, pendant des années pour pouvoir évoquer mes centres d’intérêts qui emmerdaient tout le monde à l’époque, ne voulant imposer en rien du Linux à mon entourage, éviter l’aspect dîner de con, je me suis réfugié sur l’internet. Vous trouvez d’ailleurs en coulisse toutes les personnes de cette époque, avec certains d’entre eux nous avons franchi le pas de nous rencontrer en vrai. Il est d’ailleurs amusant de constater que ces personnes rencontrées sur des forums sont encore sur un forum et que je n’ai jamais eu de tel sentiment de proximité avec d’autres individus depuis malgré les réseaux sociaux et la grande variété de sites existants aujourd’hui. Preuve en est certainement que trop de choix tue le choix.

J’ai tenté de participer à de nombreux projets collectifs, en ligne, tout a échoué. Je pourrai mettre dans la balance mon caractère pourri mais je vois aujourd’hui d’autres éléments de réflexion qui arrivent. Je prends de plus en plus conscience que souvent les solutions ne sont pas collectives, mais individuelles au départ. Mardi en réunion des professeurs principaux dont je ne fais plus partie (Sing Hallelujah!), sans me prévenir, ma collègue de maths a annoncé que tous nos élèves de seconde utiliseraient Numworks à la rentrée prochaine. Les collègues sont enthousiastes, le chef d’établissement trouve ça génial.

Il ne s’agit pas de vantardise mais juste d’un fait, c’est parce que je suis libriste, que je m’intéresse à ce genre de jouet, que je suis un gars crédible dans mon entourage, que j’ai pris le temps de montrer à la collègue, de lui expliquer les avantages que Numworks va placer entre 60 et 100 calculatrices. Ce que je veux dire c’est que c’est de l’action, c’est du concret, et malgré tous les articles de blog que je pourrais écrire sur la calculatrice Numworks, l’action qui porte est locale. Le net est le support, je n’aurai pas connu Numworks si Arnaud et Arnaud n’en n’avaient pas parlé. Il est d’ailleurs important de remarquer que finalement, ce n’est pas tant suivre 600 flux RSS ou 4000 profils twitter qui compte, il suffit de connaître la bonne personne, une personne crédible dont on peut mesurer la qualité. Je vous ai expliqué que j’avais renoncé au réseau Yammer, je vais peut-être me fendre d’aller jouer les commerciaux au sein de la fédération pour expliquer ce qu’est Numworks. Certains profs de maths me connaissent, si j’en parlent, ils auront peut-être l’envie d’essayer. Que ce soit en virtuel ou en réel, le cœur reste quand même la crédibilité.

Au départ il y a donc moi, mais rien ne peut se faire sans les collègues de maths qui vont être utilisateurs, sans le directeur qui va mettre en place les moyens de paiement, sans l’équipe pédagogique qui accepte le nouvel outil, profs de physique par exemple. Mais au départ il y a moi quand même. Le moi qui est utilisé ici, c’est un peu le moi que je vois partout ailleurs. J’ai tendance à trouver que c’est souvent un individu qui bouge. La réussite du projet, la seule véritable difficulté là dedans c’est celle qui consiste à entraîner les autres avec.

Continuons un peu dans le narcissisme. Mettre des Linux sur les machines je l’ai fait, ça a surtout été plus subi qu’une réussite. Ma réussite véritable c’est celle de Clermont l’Hérault où mon collègue a pris la suite. J’ai réussi à l’entraîner dans mon délire, lui, mais aussi la prof d’informatique du lycée qui n’est pas technicienne mais utilisatrice, le chef d’établissement. Le schéma est le même que précédemment. Le dernier exemple en date c’est mon travail pour le Ren’Art qui va distribuer des ordinateurs sous Linux, l’histoire est un peu différente, je vais vous la raconter à nouveau. C’est une collègue bobo qui est sous Linux parce qu’elle me l’a demandé qui a mis en relation, et c’est l’effet boule de neige.

S’il fallait synthétiser :

  • j’ai la sensation que les communautés ce n’est plus vraiment ça. Trop gros, trop dans les habitudes, trop à attendre que le voisin fasse quelque chose. Trop de trolls, de snipers, de gens qui sont dans la haine pour une action efficace.
  • l’internet ne me paraît plus vraiment comme l’outil qui lie les hommes mais plutôt comme celui qui divise. Il faut dire que les réseaux sociaux ont beaucoup aidé.
  • sans le savoir j’ai peut-être fait migrer des milliers de personnes sous Linux à l’aide de mes écrits, et c’est l’un des problèmes, on ne peut pas mesurer son action, concrètement à une action locale. Je sais par exemple que vendredi je livre 20 ordinateurs sous Linux, c’est quantifiable.

S’il fallait faire quelque chose :

  • s’il y a quelque chose qui me semble limpide c’est le petit, le réalisable, c’est aussi le coup qu’on peut rattraper. Si on prend le cas des PC sous Linux, je suis à zéro prise de risque. Si on prend le cas de la Numworks, le risque serait la faillite de l’entreprise. Ce n’est pas une fatalité, contrairement à un téléphone portable, l’appareil continuera de fonctionner. L’ambition c’est bien mais il faut pouvoir gérer derrière.
  • lancer mais pas trop fort. A une époque j’aurai joué les rouleaux compresseurs, en expliquant que c’était comme ça et pas autrement. Il peut m’arriver de le faire parfois dans certains cas, notamment quand je sais que je vais en porter la responsabilité. Si je prends une décision sur les ordinateurs du lycée, sur le serveur, ce ne sont pas les collègues qui vont assumer mais moi. L’idée sous-jacente c’est de ne pas être trop débile. Je pourrai forcer à l’utilisation des ordinateurs sous Linux. Néanmoins cela poserait problème avec la compatibilité du onedrive ou d’autres outils spécifiques. L’enjeu n’était donc pas ici, j’ai par contre été franchement virulent sur les ordinateurs contaminés, sur la présence de logiciels qui n’avaient pas de raison d’être comme cacaoweb sur des ordinateurs pro. Je n’ai pas lancé de logiciel de désinfection sur le poste d’un collègue depuis deux ans.
  • si ce que je décris là haut concerne le local, en ligne je pense que la présence doit être claire et le moins segmenté possible. Concrètement, on se rend compte que d’être sur tous les réseaux sociaux n’apporte pas grand chose. A l’heure actuelle, si je regarde mes statistiques qui restent très spécifiques, les gens sont majoritairement sous Linux, très peu d’entrée par les moteurs de recherche, le gros de mes entrées extérieures proviennent du journal du hacker ou de Frédéric Bézies. Cela reste à remettre dans le contexte : 90% d’entrées directes de gens qui viennent parce qu’ils connaissent l’adresse, 9% de moteurs de recherche c’est en forte progression à une époque j’étais à 3%, 1% de référents. Cela signifie que les autres sites qui pourraient parler de moi, les réseaux sociaux, ne représentent rien. La moralité est assez simple, vaut mieux bloguer que de se disperser surtout quand le retour sur investissement est proche de 0. Cascador fait l’expérience Mastodon, on verra son retour.

On constate en effet qu’une partie du web est en train de mourir, je pense qu’il s’agit clairement d’une restructuration. Des gens comme moi ont tout intérêt à maintenir une activité web, car c’est ainsi que des gens m’ont donné des appareils, des conseils, que je n’aurai pas pu trouver en vrai car personne ne comprend ce que je raconte. L’erreur est à mon avis le tout web, la relation construite quand on est amené à se croiser en vrai est singulièrement différente pour la grande majorité d’entre nous. Comprenez que les gens qui ont connu le web il y a quinze ans ont su créer quelque chose de fort, car les gens se retrouvaient sur le net avec de véritables aspirations de partage. L’arrivée des réseaux sociaux avec cette notion d’amis a cassé pas mal de choses. La masse d' »amis », le fait de retrouver des gens qu’on connaît dans le réel pour les retrouver dans le virtuel. Trop de personnes d’un seul coup a cassé la qualité de la relation, on ne va plus sur internet pour partager des centres d’intérêt mais pour se mettre en avant.

Comme souvent, après la grande fête, les excès, viennent la gueule de bois, il va falloir désormais s’atteler à reconstruire cela.