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Le temps c'est de l'argent mais c'est surtout du temps

mai 29, 2021 - Temps de lecture: 14 minutes

Cela peut paraître trivial ce que je vais raconter mais plus ça va plus on court après le temps, et pas nécessairement pour les bonnes raisons. À mon niveau voici ce que je constate :

  • La vie privée c'est compliqué. Je cours de partout, l'entretien de la maison, la famille, les gosses, et ce n'est qu'un début. Demain ou presque mon fils va démarrer sa vie professionnelle, ma fille qui passe le BAC dans deux ans, nos parents vieillissent. Le quotidien reste quelque chose de crevant, dans le dernier billet j'expliquais le problème de la fuite de mon meuble, derrière ça c'est un gars qui à 6h30 prend sa voiture pour être à 7 heures à bricodepot, se documenter, démonter, sécher et j'en passe. Tout prend du temps, tout est compliqué, de plus en plus compliqué. On se rendra compte un jour que le minimalisme c'est plus qu'un art de vie mais bien une question de survie.
  • Le travail c'est compliqué, ça devient de plus en plus compliqué et ça sera encore plus compliqué demain. L'enseignement n'est pas un métier simple, la crise COVID n'a fait que le complexifier à outrance. Notre métier c'est désormais l'instantanéité, l'ordre et le contre-ordre dans la même journée. On apprend que les CCF (gros contrôle de l'enseignement professionnel) sont annulés, le vendredi soir on nous dit que c'est maintenu pour avoir une annulation définitive le lundi matin. Alors que nos élèves fragiles, fragilisés par des situations totalement instables que ce soit la vie de famille où l'on se sépare à outrance, face à notre monde complexe, le COVID, le milieu scolaire se doit d'être un ilot privilégié, structuré, un repère, une stabilité. On vit au jour le jour, on fait pour ne pas faire ou finalement pour défaire. Si c'était dans le monde de l'entreprise on appellerait ça de l'agilité, dans le monde de l'éducation c'est de l'auto-destruction. Maintenant qu'on a compris qu'il n'était pas compliqué de mettre en branle les enseignants, et face à des politiques qui ne comprennent pas la situation ou qui ne veulent pas la comprendre, on va continuer d'accentuer la cadence au détriment de nos élèves. 
  • Trop de loisirs : jeux vidéos, films, séries, musique, expériences, il y a trop de choses à faire, il est impossible de suivre la cadence. J'avais fait une vidéo pas trop mal pour expliquer la problématique du temps de cerveau disponible et la conséquence pour nos jeunes, à savoir ne rien faire si ce n'est s'abrutir.

Pour un adulte responsable, il est évident que c'est en jouant sur ces trois leviers et pas qu'un seul comme le font les jeunes qu'on arrive à l'équilibre. Même s'il apparaît évident que c'est dans le dernier levier, le loisir, qu'on va prendre le plus dans les situations de bourre et vous vous adressez à un expert, il reste impératif d'avoir du temps de loisir, de repos, de distraction, sinon on finit par disjoncter. En vieillissant, si je continue nécessairement à écraser ma part de loisir quand c'est vraiment panique, dans le cadre d'une vie normale si on considère qu'il m'arrive d'avoir des moments de normalité, c'est désormais le levier travail que j'ajuste le plus. 

Il ne faut pas tout confondre, et ne pas se tromper de discours. Je ne dis pas que je ne fous rien, je dis simplement que désormais je prends en considération que je suis payé pour réaliser une tâche et que chaque travail méritant salaire, il faut travailler pour quoi on est payé. Si je dois faire 70 heures de travail, par rapport à ma paye, autant aller bosser chez Mac Do. La perversion du métier d'enseignant c'est l'auto-régulation, vous pouvez travailler 80 heures par semaine, il y a toujours une nouvelle méthode à essayer, un cours à inventer, une activité passionnante à faire, on peut dépenser son temps à l'infini comme d'autres pensent qu'il ne s'agit que d'assurer 18 heures de cours, ni plus ni moins. Le compromis, l'équilibre entre le trop et pas assez, c'est le souci de notre métier d'enseignant sans encadrement, où les objectifs changent tout le temps. Avant c'était la réussite et l'intégration dans la société, aujourd'hui la réussite scolaire n'a plus réellement d'importance, il semble que c'est le bien être de l'enfant qui est mis en avant. J'ai envie de dire que l'un ne va pas sans l'autre mais ce n'est pas moi qui fait les programmes, je me contente de les appliquer au mieux.

Afin de trouver ce fameux équilibre entre mes trois leviers, surtout quand celui de la famille est devenu très pesant avec des problèmes de santé à gérer, c'est sur le levier travail qu'il a fallu jouer, et c'est en se retrouvant dans une chambre d'hôpital que j'en ai pris conscience. J'ai donc refusé de l'argent, pas de l'argent volé, mais de l'argent en contrepartie d'une fonction d'informaticien de service, pour avoir plus de temps pour moi, pour les miens. Cette décision je ne la regrette pas mais elle met tout de même en avant un problème particulièrement français. Je ne suis pas le seul à faire ce choix, à vouloir travailler moins, gagner moins mais vivre mieux, ils sont de plus en plus nombreux à lâcher la maison, le chien et la région parisienne au profit d'une vie plus humble à la campagne. C'est problématique car elle montre que le travail en France est de moins en moins valorisé, qu'il devient difficile d'entreprendre, de travailler et de maintenir l'équilibre. Le travail n'est pas épanouissant, et toute une génération est en train de le réaliser qu'il y a mieux à faire que de travailler comme un chien pour un argent qui part dans des dépenses inutiles ou pour une gloire qui ne paye pas les factures. Ce renoncement au travail, pour se recentrer sur soi, sur les siens, est une forme de renoncement à la contribution à la société car il n'y a pas de juste milieu. Si demain tous les cadres démissionnent pour aller vivre de façon plus simple, si les docteurs qui travaillent plus de 70 heures par semaine arrêtent leur profession pour devenir chirurgien parce que c'est plus rentable, si chacun ne pense finalement qu'à lui, c'est la nation qui va en pâtir. N'imaginez pas que je tiens un discours patriotique, mais un discours de bon sens. Si chacun fait le calcul d'en faire le moins possible, c'est la nation qui va ralentir. Si l'envie de gagner, d'innover, d'inventer, de créer, d'entreprendre n'existe plus chez les gens, ça va finir par coincer quand d'autres nations ont les crocs. La crise COVID a montré que la France était un petit pays, pas de masque, pas de test, pas capable d'inventer un vaccin, nous ne sommes plus un pays compétitif mais pourtant nos dirigeants parlent encore de faire briller l'étoile de la France à travers le monde. 

Digression, je le reconnais mais c'est aussi pour vous faire comprendre mon état d'esprit. J'ai écrit que j'avais arrêté Linux par manque de temps, mais c'est un mal plus profond. Lorsque vous faites une semaine de 70 heures en distanciel, ce que je ne ferais plus jamais, l'utilisation de Windows est évidente, des outils propriétaires utilisés de façon professionnelle, quand c'est la catastrophe tu n'as pas le temps d'essayer des trucs avant une vision alors que trente gamins t'attendent. Faut que ça marche. J'aurais pu faire le choix aujourd'hui de me remettre à Linux, de faire des serveurs, de me tenir au courant de l'actualité. Je pourrai même par extension faire une activité d'auto-entrepreneur pour gagner de l'argent et maintenir les savoirs. Dire que je n'ai pas le temps serait faux, je n'ai plus envie. Je partage en fait la même paresse que mes jeunes, qui n'ont pas envie de faire leurs devoirs. La différence entre eux et moi c'est que je m'acquitte de mes responsabilités et de mes obligations, ni plus ni moins. En refusant de travailler plus, je ne produis pas, et dans une société basée sur le capitalisme, c'est mauvais pour l'état. Après, et contrairement à certains qui veulent en faire le moins possible, je suis quelqu'un de simple et ne tombe pas dans le paradoxe de vouloir un smartphone à 1200 € et un Porsche Cayenne.

Qu'on me donne l'envie ? Même pas.

La force d'être adulte c'est de savoir qu'on ne pourra pas tout faire, qu'on ne pourra pas tout voir. Les jeunes sont sur Netflix, les jeunes regardent des tonnes de vidéo Youtube, les jeunes jouent à Fortnite, sont présents sur plusieurs réseaux sociaux, c'est le no-limit, ils ne sont pas capables de faire du tri, de faire des choix. 

À mon niveau, j'ai pas mal choisi, je ne regarde plus de séries télés, ou ce sera certainement à postériori quand elles seront finies (Game Of Throne), je regarde quelques films en constatant une dégradation de la production (merci Netflix, merci le COVID), je lis des bandes dessinées en pagaille et j'écoute de la musique. Le loisir le plus chronophage pour moi désormais c'est le jeu vidéo. À la base je suis un gros finisseur de jeux, et je crois qu'il s'agit là d'un problème éducatif, similaire au finis ton assiette de ma grand-mère. Pendant des années, j'ai fini l'intégralité des jeux que j'avais commencés, comme s'il s'agissait d'un devoir, d'une obligation. Je me suis rendu compte que c'était un positionnement stérile et que finalement c'est comme quand on a trop mangé ou que c'est franchement dégueulasse, finir son assiette est un non sens. J'ai lancé dernièrement le jeu Code Vein qui est un jeu japonisant avec une dose de Souls ce qui en fait un concept assez intéressant. Après avoir pas mal avancé, j'arrive dans une citadelle qui n'est pas sans faire penser à Anor Londo de Dark Souls. À la différence c'est que lorsque dans Dark Souls chaque espace est modélisé, calculé, ici on a l'impression d'être tombé dans un générateur de niveau automatique ou un jeu des années 90. J'ai arrêté le jeu. 

Désormais je n'ai plus honte de couper un jeu, si je suis intrigué je vais jeter un coup d'œil sur Youtube pour voir la fin. J'ai joué de la même façon à Remnant from Ashes qui a été un excellent moment de jeu, un dark-souls avec des flingues. Il se trouve que le monstre de la fin est certainement l'un des combats les plus débiles que j'ai eu l'occasion de faire et que je n'ai pas fini. Vous avez un monstre pas très compliqué qui est indestructible. Il vous projette dans une autre dimension où vous avez des tonnes de monstres et où vous perdez de la vie de façon régulière, vous ne pouvez rien faire contre cela. Plus vous passez de temps dans la zone, plus vous avez de temps attribué pour shooter le gros alien. Il faudra recommencer plusieurs fois pour le descendre. Alors que le jeu propose un défi intéressant avec des boss qui ne sont certes pas mémorables mais plaisants, la fin du jeu est totalement artificielle. Je ne verrais jamais la fin car je me refuse à passer 12 heures sur un boss inutile quand je peux faire autre chose.

Désormais dans mes critères de jeu, il y a de façon évidente la durée. Je vous conseille d'aller sur le site howlongtobeat, qui fait des statistiques sur le temps qu'il faut pour terminer un jeu. C'est dire qu'il y a un besoin si ce type de sites rencontre un certain succès où même existent.

Je pars du principe que je n'irais pas consacrer 40 ou 50 heures à un jeu sauf si réellement passionnant. J'ai fini le Nier Automata en moins de 20 heures, cela faisait longtemps que je n'étais pas resté sur ma faim, et c'est une sensation rare. Désormais j'évite les open world car ils sont synonymes de tâches répétitives et chronophages, je ferai certainement le prochain Mordor qui sortira ou éventuellement un Batman que j'avais trouvés vraiment intéressants dans cette catégorie. 

Alors que j'ai conspué l'indépendant pendant des années, en considérant que c'était des jeux de pauvre, je m'intéresse de plus en plus à ces jeux. Effectivement, nous ne sommes pas dans des moyens financiers importants, on a donc des jeux souvent courts, qui jouent la carte de l'originalité avec des mécanismes simples. Il s'agit certainement encore d'un des pendants de ma volonté de gain de temps, il faut désormais que je rentre directement dans le jeu, sans fioriture, sans dialogue qui s'éternisent. Vous comprendrez donc que j'en ai terminé avec le JRPG. 

S'il fallait retenir quelque chose de ce billet. Je considère que j'ai trois leviers de temps sur lesquels agir :

  • La famille, qui pour le moment est incompressible même si c'est la partie la plus chronophage.
  • Le travail où désormais je fais ce pour quoi je suis payé en ayant compris que les médailles en chocolat ou le travailler plus pour gagner plus sont les meilleurs moyens pour aller plus rapidement au cimetière.
  • Des loisirs derrière les écrans bien ciblés où je n'hésite plus à m'arrêter au milieu si je ne prends plus de plaisir.

Je vous invite à voir cette vidéo de cet homme qui me ressemble un peu et qui a expliqué quasiment les mêmes choses que moi en vidéo, j'ai trouvé ça assez bluffant mais si on réfléchit pas tant que ça. À partir du moment où tu as un boulot, une femme et des enfants, que tu commences à prendre un coup de vieux, la relation au jeu vidéo, au temps évolue de façon unilatérale pour tous. 

À Propos

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