Le retour à l’école

10/06/2020 Non Par cborne

Comme on va bientôt se lancer très prochainement dans une chasse aux sorcières pour savoir qui parmi les enseignants est retourné à l’école, j’aimerais vous montrer la preuve en image et même devant les caméras de télévision.

Et là je sais public que tu me salues une fois de plus, et tu te dis tout simplement que je suis vraiment énorme pour réussir à passer avec un masque sur France 3 Occitanie et en pantacourt. C’est tout à fait l’image de ce que je vis en ce moment, du grand n’importe quoi.

Mardi j’étais donc tout naturellement au lycée faire cours avec des élèves que je ne connais pas, qui ne me connaissent pas. Mon chef envoie un message pour dire qu’une équipe de télé sera présente pour filmer sur le coup des 10 heures. Et forcément on sait sur qui ça tombe, Cyrille BORNE, le gars qui peut tout gérer. Je vais voir mon chef avant que ça démarre pour qu’on se mette au point sur deux trois bricoles avant que je fasse n’importe quoi et je lui demande pour les majorettes et la fanfare la prochaine fois, qu’il m’avertisse 24 heures à l’avance.

Dire que les élèves ne me connaissent pas est inexact. Deux élèves dans la classe m’avaient subi en troisième, une petite en début de seconde générale qui a bifurqué avec l’enseignement professionnel. Je me présente à peine, je suis une figure connue dans le bahut, et j’explique aux enfants qu’avec moi il faut s’attendre à tout et que nous aurons une équipe de télé dans moins de trente minutes. Le cadre est planté. Comme j’aime à le rappeler, je suis une espèce de Socrate qu’on aurait croisée avec l’Undertaker qui aurait mangé un clown et un rappeur. Un croisement incroyable et totalement improbable d’un génie de la pédagogie brutale, sans une once de subtilité maniant la punchline mieux que le meilleur des rappeurs dans ta playlist. Me voir enseigner c’est beau, c’est presque indécent tellement le geste est parfait, pur.

En quelques minutes les enfants sont en confiance quand ils voient que je répète déjà six fois à la chaîne la même chose sous une autre forme à chaque fois, le tout sans s’énerver et tout en rappelant qu’ils peuvent tout dire, qu’avec quinze heures par semaine en troisième j’ai tout entendu. Le niveau n’est pas terrible mais ce sont des élèves de service, ce sont des élèves qui sont souvent très gentils et qui ne se retrouvent pas dans ces filières par hasard, beaucoup d’empathie pour travailler avec des personnes âgées. Les élèves ne sont pas effrayés, ont posé des questions, j’ai fait cours et c’était bon. Comme je l’ai dit dans le dernier billet, avec le distanciel, on fait effectivement de l’école, mais c’est un Canada Dry d’école. On fait cinquante mille fois mieux et plus vite en présentiel. On m’a demandé si ce n’était pas compliqué avec des élèves masqués de faire cours, même pas. Dans le regard, dans la position, dans l’attitude, je suis capable de te dire si un élève comprend ou pas. C’était bon d’être dans une salle de classe même si c’est effectivement contraignant, et que nous sommes bien les derniers couillons à faire respecter les règles barrières.

Entre midi et deux, j’ai réparé un peu de PC mais je ne le dis pas trop, j’ai essayé d’éviter de discuter avec mes collègues, répondu à deux trois bricoles à des élèves à distance. C’est ça le plus crevant, penser à tout, se diviser en permanence. L’après-midi je me retrouve face à des quatrièmes, l’ambiance est différente. En moins de dix minutes j’avais déjà repris tous les gosses, tiens-toi bien, fais le boulot, arrête de jouer avec la bouteille en plastique, lève la main si tu veux prendre la parole, dis encore zobi j’appelle tes parents, tu le fais au crayon à papier, c’est pas un crayon à papier, tu le fais au crayon à papier, c’est toujours pas un crayon à papier. Ici encore le charme opère, les gosses sont dans une autre relation ils sont dans le test, que des garçons et des quatrièmes, pas la meilleure combinaison possible pour arriver à l’intelligence. Néanmoins le contact est bon, parce qu’ils voient que je suis inusable et que le combat est perdu d’avance. Ce seront mes élèves l’an prochain, puisque je suis le maître pas du tout envié de la troisième.

J’étais donc bien à l’école, j’ai donc fait le boulot, et je regarde ce soir la chasse aux sorcières qui va commencer, qui commence déjà. Comme je l’ai souvent dit dans ma tribune, on a depuis bien longtemps oublié les flics Charlie, les flics qui prennent des balles à ta place pour sauver des vies. Depuis le flic c’est le salaud au flash-ball qui tire sur les gilets jaunes et désormais il hérite du statut de raciste. La problématique pour ma part est toujours la même : la carte de presse. Que les abrutis de base usent de leur liberté d’expression pour s’exprimer sur Facebook ou que d’autres abrutis le fassent sur leur blog c’est une chose. Que des gens payés, qui possèdent une carte de presse, mettent le feu aux poudres pour faire du buzz, c’est un problème. Oui il y a des actes racistes dans la police, est-ce pour cela que l’institution complète est composée de salauds ? Certainement pas et le problème est encore ailleurs. Plutôt que de parler d’un sujet que je ne maîtrise pas, parlons des fumistes de l’enseignement.

Je fais partie des enseignants qui ont travaillé plus de 70 heures par semaine, je n’aurais pas un centime de plus que des collègues qui n’ont rien foutu pour tous les motifs valables qu’ils ont bien pu avancer. L’enquête exclusive de France 2 estime à 5% le nombre de profs décrocheurs. Je ne suis pas adepte de la théorie du complot, mais j’ai quand même envie de me dire qu’une enquête du service public sur le service public, ça sent quand même largement la commande pour faire un peu remuer. Si l’opinion publique se retourne contre les enseignants et que ça commence à gueuler dans les chaumières, peut-être que ça en remettra quelques-uns dans le droit chemin.

Si je fais le bilan entre mes collègues, les profs de mon fils, et les profs de ma fille, il y a effectivement des décrocheurs, mais on peut aussi aller plus loin et juger de la qualité du travail. Certains se sont vraiment contentés du minimum syndical en filant quatre exercices de merde sans la correction. J’ai des collègues qui sont en vacances depuis le mois de mars, je l’ai déjà écrit dans un billet et c’est pour cette raison notamment que nous serons nombreux à ne plus pouvoir passer nos vacances ensembles. Il y a certains collègues à qui je n’ai pas adressé la parole, je répondrai si on me parle, mais je ne parle plus. Quelque chose est cassé. Pour ma part la problématique est encore la même que pour les forces de l’ordre. Tous les profs sont-ils de grosses faignasses ? Faut-il jeter l’opprobre sur l’intégralité d’une profession à cause de « quelques » brebis galeuses. Certainement pas.

Et le problème est encore le même qu’avec les actes racistes dans la police, si ces actes se produisent ils doivent être sanctionnés de façon exemplaire. Et vous noterez que le sujet est tout de même particulièrement sensible chez les profs. Je cite le Warrior du dimanche qui comme on le sait est un sale rouge de bobo gauchiste :

Je te rassure: ça fait bondir les collègues qui se font chier à produire du contenu adapté et des corrections individuelles sans compter leurs heures…

Je ne sais pas quelle en est la proportion mais je sais que mes deux gamins du collège et ma grande au lycée ont tous eu des profs qui n’ont RIEN posté (ou presque) de tout le confinement… et les témoignages se multiplient autour de moi…

Quand je vois que je réponds en général à une cinquantaine de messages par jour pour que chaque élève qui fait le boulot ait une correction personnelle de ses erreurs, que je passe des heures à produire des documents nouveaux et adaptés au travail à distance et ce dans l’ambiance que l’on sait… j’enrage de voir ces feignasses passer leur confinement au chaud sans rien branler…

Mais là, désolé, c’est au chef de gueuler… quitte à faire intervenir l’inspecteur.

Un bobo de gauchiste rouge

Si avec Eric nous disons souvent les mêmes choses, parce que nous avons du cœur, l’amour du métier et des gosses, nous ne le disons pas du tout de la même manière. Force est de reconnaître que nous nous rejoignons totalement malgré mes penchants de droite Chiraquiens, et que je suis personnellement choqué de ne pas voir le défilé des inspecteurs dans mon bahut. Alors on pourrait dire qu’avec la situation actuelle où toutes les quinze minutes les chefs d’établissements ont d’autre chats à fouetter, ce n’est pas pour le motif d’être totalement débordé, c’est parce qu’il ne faut pas faire de vagues, y compris chez les chefs d’établissements. Envoyer un inspecteur pour travail insuffisant, pour professeur porté disparu, c’est demain avoir une levée de bouclier des syndicats. Je vous l’ai dit, cette période ne changera rien, une simple parenthèse. On continuera de faire semblant, on continuera de faire comme si de rien n’était alors que notre responsabilité face à des jeunes esseulés n’a jamais été aussi importante. Lorsque les inspecteurs débarquent pour aller vérifier que tu emploies le bon mot de vocabulaire, que tu as placé la virgule au bon endroit, on ferait bien de laisser un peu le bullshit pédagogique pour vérifier l’engagement auprès des jeunes.

J’ai réalisé cet après-midi mon premier webinaire en tant que producteur et c’était franchement sympa. Du fait qu’il est compliqué de faire des portes ouvertes de façon traditionnelles, nous avons rajouté une méthode virtuelle. Bien évidemment tout a été fait à l’arrache et à l’improvisation mais le résultat est honorable.

Ce qui est particulièrement sympa dans l’exercice, c’est le fait d’avoir tout réalisé pour ma part depuis chez moi avec des collègues au lycée, ou depuis chez eux. C’est un travail très intéressant car même si c’est à l’arrache, on a finalement pris le temps de travailler ensemble pour de vrai et pas entre deux portes comme d’habitude. Ce qui est plaisant, c’est l’exercice de confiance. Nous avons une collègue qui n’avait jamais fait de visio, parce qu’elle n’est pas à l’aise avec l’outil informatique. C’est un véritable problème de fond, à savoir que les collègues ont besoin d’être formés et que les seules formations qui sont viables sont finalement celles qui sont réalisées par ses propres collègues. Pourquoi ? Parce que c’est la confiance avec quelqu’un avec qui on bosse au quotidien et qui partage les mêmes choses que vous. Lorsque vous allez en formation, vous réalisez souvent que les gens face à vous n’ont pas vu de gosses depuis 1998 et qu’ils n’ont pas conscience de votre besoin. Il y avait ce côté magique, moi jouant la voix dans l’oreillette pour lui dire qu’elle est bien coiffée, que tout se passera bien et que si ça se passe mal ça se passera quand même.

De cette période peu glorieuse je retiens ceci :

  • La coupure des réseaux sociaux c’était vraiment ce qu’il fallait faire. C’est vraiment un tas de merde.
  • Je pense que je vais supprimer de nombreux sites d’actu qui m’ont permis surtout de lire de la merde. Le problème pour moi c’est qu’il va falloir que je réfléchisse à ma façon de m’informer.
  • Comme vous avez pu le voir plus haut, il s’agit d’une photo de mon ordinateur portable que j’ai dû passer sous Windows pour pouvoir utiliser le client Teams. Il apparaît pour moi que le logiciel libre et Linux en ce moment s’apparente plus au problème qu’à la solution. À part avoir un système d’exploitation libre, la plus-value technique par rapport à Windows me paraît insignifiante, au contraire, j’évoquerai presque le handicap. Je n’ai absolument pas le temps actuellement mais il est fort probable que je fasse un retour à Windows 10 plutôt que de continuer à me poser des entraves.

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