Le réseau social d’entreprise : une bonne idée

07/11/2017 Non Par cborne

Un enseignant, c’est souvent un grand gamin qui n’a jamais quitté l’école et qui a parfois une conception de la vie très particulière. Quand vous demandez à un banquier, à un ophtalmologue, à un entrepreneur quelconque, quels sont ses clients les plus difficiles, le professeur n’est jamais bien loin. Le professeur enseigne, le professeur corrige des copies, le professeur prépare des cours ou les récupère sur Internet, le professeur participe à des réunions et c’est déjà bien pénible. Une fois que le professeur a fini, il n’a pas à son sens, d’autres tâches. Comprenez dès lors que si vous envoyez des mails aux enseignants, c’est une agression, car même si c’est une information importante, ça le contraint à utiliser un mail professionnel contre lequel il s’est battu pendant de longues années, l’enseignant a fini sa journée, faut pas abuser non plus.

Je suis partiellement dans la caricature mais c’est la situation à laquelle je suis confronté depuis ce début d’année scolaire, plus que les autres années, même si ça a toujours été plus ou moins le cas depuis que je suis enseignant. C’est complètement absurde. Par refus de lire une information qui peut être traitée au calme depuis chez soi, on va utiliser le tableau d’affichage où il arrive que vous découvriez l’information trop tard car vous ne travailliez pas au moment où quelqu’un l’a inscrite. On va déclencher des réunions stériles où l’ensemble des informations échangées auraient pu se faire par mails ou documents collaboratifs. Si la vieille garde n’est pas très chaude pour l’utilisation des outils et cela peut se comprendre, les générations plus jeunes ne sont pas réellement adeptes non plus, le malaise est plus profond et provient tout simplement du métier où l’on manque d’habitudes.

On me fera remarquer et à juste titre, que pendant que j’évoque ma volonté de connecter un peu plus mes collègues, des lois visent à la déconnexion pour qu’on soit moins connecté. Nous sommes dans le cas flagrant de l’extrême à l’autre, d’un côté des gens qui sont H24 sur les moyens de communication dont je fais partie, de l’autre des gens qui par leur refus du petit effort vont nous contraindre à nous réunir plus souvent pour un traitement de l’information qui n’est pas des plus pertinents et qui rajoute à la fatigue physique. Réunion entre midi et deux heures, vous avez enchaîné quatre heures de cours, vous repartez pour trois, vous passez une heure en réunion pour manger en trente minutes, c’est tout sauf une bonne idée.

un enseignant qui n’a pas complété son cahier de texte numérique depuis la rentrée

J’ai eu écho que mes mails trop réguliers et à l’humour corrosif posaient problème à certains de mes collègues qui l’ont fait savoir, j’ai donc cessé de communiquer par mail. Le mail a ceci de problématique, c’est qu’on ne le choisit pas, si bien que certains considèrent que c’est du spam. Viser de façon fine pour savoir qui est réellement concerné ou qui ne l’est pas, n’est pas simple, on a donc tendance à faire du mail de masse, tant pis pour les victimes collatérales.

Je reste tout de même convaincu, que le cœur de notre métier, c’est le partage, c’est l’échange, nous sommes tout de même sur le principe des hommes et des femmes de communication, nous sommes payés pour transmettre le savoir. C’est certainement ici qu’il faudrait philosopher avec certains collègues qui refusent toute forme d’instruction, mais ce n’est pas mon rôle. Il y a des informations qui doivent être échangées, qui doivent être communiquées, si le mail ratisse trop large, si je ne vais pas envoyer un mail pour savoir qui est intéressé par recevoir des mails, il faut aborder le problème sous un autre angle. Faire savoir que l’information existe, laisser libre choix aux gens de venir la consulter ou non. Je vous donne globalement la définition d’un site ou d’un blog sur lequel on va pour chercher l’information.

Il y a quelques années l’idée m’était apparue comme totalement saugrenue, le réseau social pour les professionnels. J’avais fait quelques essais avec Linkedin, mais ce n’est pas, je pense, une place pour les enseignants. On peut effectivement valoriser son profil, on peut récolter des compétences, se faire un réseau de connaissances et de certifications surtout quand comme moi on porte la double casquette. Toutefois, salarié du ministère de l’agriculture, je ne suis pas en recherche d’emploi, si ça devait être le cas, je m’orienterai vers l’entreprise personnelle. Je crois que c’est la principale utilité de ce réseau, pour ne pas dire la seule, garder des portes ouvertes en cas de besoin. Malheureusement, il faut se faire une raison, l’enseignant à part enseigner, n’est pas bon à grand chose et trouvera difficilement sa porte de sortie dans ce type de réseau contrairement à un profil qui a des capacités en informatique. J’ai fait l’essai sur quelques forums de profs, mais ici c’est encore difficile, le gauchisme, la révolution prime avant toute chose. Comprenez que ce qui m’intéresse ce sont les idées, la pédagogie, si je veux refaire le monde, je vais sur un réseau social libriste. Rajoutons à cela, la problématique de l’enseignement agricole, un enseignement pas vraiment comme les autres et il est difficile de trouver « the place to be ».

Je ne vais pas tourner autour du pot plus longtemps, l’endroit idéal existe, il a été créé depuis quelques années et je ne l’avais tout simplement pas utilisé, il s’agit du Yammer de mon entreprise, pas que de la mienne d’ailleurs, puisque c’est le réseau social de Microsoft.

Yammer est un réseau social comme les autres, vous pouvez liker, partager des informations, envoyer des messages privés, tout ce que vous pouvez faire dans un réseau classique. La différence ce sont les participants, ils font tous partie de la même boîte que vous. Le Yammer du CNEAP, ma fédération agricole est cassée de plus en groupe pour répondre au mieux au besoin d’information, je suis par exemple le groupe mathématiques, informatique, autour d’office365, j’ai créé le groupe des responsables informatiques de façon à échanger des solutions avec des collègues. Ce qui est intéressant c’est que c’est sur la base du volontariat, si bien que vous n’ennuyez pas les gens. Quand bien même, ils auraient l’impression que vous preniez toute la timeline, ils ont la possibilité de cacher vos messages. C’est important, cela donne une véritable liberté d’expression si bien sûr vous respectez quelques évidences liées au cadre professionnel.

J’ai pu échanger par exemple sur la réforme du DNB et la problématique du LSU pour les établissements de l’enseignement agricole. Pour faire simple, chaque enfant à son entrée à l’école va avoir un livret numérique en ligne, le LSU, ce livret le suit jusqu’à la fin du collège, je pense, les enseignants alimentent de façon automatique le LSU depuis les outils usuels. Ce sont les compétences de l’élève accumulées dans le LSU qui permettent de donner les points de contrôle continu pour le Diplôme Nation du Brevet (DNB). Comme toujours, l’enseignement agricole passe en dernier, on a oublié que nous avions des élèves, n’étant pas personnels de l’éducation nationale, nous n’avons pu avoir accès au LSU, il a fallu faire passer les résultats à l’ancienne au niveau du rectorat. Il a été possible d’échanger avec un spécialiste national qui traîte de la question et de savoir qu’à priori le nécessaire devrait être fait d’ici la fin du premier trimestre. J’ai gagné du temps, car ce qui aurait dû être fait il y a plus d’un an, qui finalement aurait dû être fait à cette rentrée, aucune information n’a circulé, avec cette information, j’ai su que je n’avais pas besoin de faire le tour du rectorat et du ministère de l’agriculture.

Le Yammer est donc positif car il permet d’échanger des cours, des informations, des pratiques, de voir ce qui se fait ailleurs, de respirer quelque part. C’est l’occasion pour des profs communicants de trouver des réponses ou des soutiens pour des problématiques qu’ils n’arrivent pas à régler en interne. C’est quelque part une dénonciation pathétique de la mentalité de notre métier, il faut échanger avec un collègue de la Bretagne parce que le collègue qu’on croise tous les jours n’a jamais le temps ou l’envie. Yammer, c’est la possibilité de trouver des gens comme moi, des gens qui ont fait la démarche de chercher l’information où elle était, d’échanger avec qui veut vraiment, une démarche similaire à celle de s’inscrire sur un forum d’entraide où l’on retrouve malheureusement les mêmes travers.

J’avais ouvert un compte il y a deux ans, et j’avais vu que c’était le grand désert, rien. Je n’y suis pas retourné ou presque pas depuis cet été où j’ai refait mes cours d’informatique. J’étais dans un positionnement où je voulais rouvrir un compte facebook, et puis finalement j’ai décidé de faire vivre mon compte Yammer. A l’instar des forums, vous avez bien plus de demandeurs que de donneurs et c’est encore une dénonciation pathétique de mon métier. Pour ainsi dire, je pense être le seul à balancer mes cours en ligne. Ce qui est intéressant avec Yammer c’est qu’on voit l’activité autour de vos documents, je peux vous dire qu’il y a une vraie demande, mes cours ont été téléchargés des dizaines de fois.

Le principe reste le même, je suis toujours le gars qui va danser tout seul au milieu du dance floor en espérant que les autres vont s’inviter dans la danse. Ce n’est pour l’heure absolument pas le cas mais je continue de m’accrocher. Pourquoi, suis-je le seul couillon à balancer mes cours ? Comme évoqué en introduction, l’enseignement reste un monde à part. J’ai présenté à une collègue le Yammer, et l’une des premières interrogations qui est sortie, c’est de savoir si un débile critiquait les cours que j’avais mis en ligne. Comme vous le savez, le seul lecteur qui compte réellement pour moi, c’est moi-même, décidément que de nombrilisme dans ce billet, mais pour avoir travaillé avec des gens sur les mêmes lignes de code, pour publier à grande échelle en mon nom depuis bientôt dix ans, je ne me formalise pas des critiques, surtout si elles sont constructives. Les enseignants vivent dans le traumatisme du jugement, si bien qu’un réseau où les documents devraient fuser dans toutes les directions, se contente d’être une place où les cours s’échangent en message privé, sous le manteau, afin d’échapper à la vindicte populaire.

Pour la communication interne, j’ai fait le choix d’ouvrir un Yammer pour le lycée. C’est difficile, car les collègues ont du mal avec l’interface, ne savent pas trop comment ça fonctionne. C’est un peu un choc pour moi, car si d’habitude je fais l’effort de me mettre à la portée des gens, ici je peine à essayer de comprendre ce qu’ils ne comprennent pas. Il faudra du temps pour faire venir les gens, mais j’ai un peu l’espoir, comme dans twitter avec l’annonce de l’avion qui se pose sur l’eau. Si un jour l’information cruciale a été donnée dans le Yammer, les gens viendront s’informer.

Je dis donc oui au réseau social d’entreprise, pour ses conversations à plusieurs bien plus lisibles que les échanges de mail, pour sa démarche basée sur le volontariat, pour une information désirée et non pas imposée. De cette façon, ceux qui se complaisent dans leur isolement ne seront pas gênés par ceux qui s’agitent, qui essaient de faire avancer le métier, de ceux qui veulent avancer, ensemble.

On continue ici.