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Le rap français, victime collatérale de la baisse de niveau et du business

mai 15, 2021 - Temps de lecture: 15 minutes

J'écoute du rap depuis le début des années 90, il ne s'agit pas de dire moi ça fait 30 ans que j'écoute du rap pour légitimer un propos mais bien de dire que le rap j'en ai mangé, je l'ai dévoré et depuis désormais quelques années il a un goût un peu dégueulasse. Analyse assez simple du combo fatal : argent + illettrisme = tu hors de ma vue.

Le rap français émerge donc dans les années 90 en France et il faut se dire qu'à l'époque, ce qui n'est plus du tout le cas maintenant, ce n'est pas que le rap mais la culture hip hop, graffiti et danse avec le break danse sont indissociables. Par exemple si Akhenaton mauvais danseur a toujours été au mike, Shurik'n est arrivé au rap par la danse, tout comme NTM qui a pas mal fait de graphes au point d'en faire la chanson Paris sous les bombes. Il faut comprendre que dans le contexte de l'époque, tu ne fais pas du rap pour gagner de l'argent et ce pour deux raisons fondamentales, déterminantes pour toute la suite du propos.

À l'époque le rap est un moyen d'expression pour dénoncer le système, pour dénoncer le racisme, pour dénoncer les violences policières. Il s'agit d'un discours qui raconte le quotidien de gens qui vivent dans les quartiers. Comprenez que même un Médine qui joue les bonhommes est originaire du Havre tout comme Orelsan est originaire de Caen quand à l'époque tout était centralisé dans la capitale ou à Marseille. Le discours est engagé, le discours n'est pas universel, il n'est donc pas commercial dans le sens où ce n'est pas vendeur. Deux exemples :

Les tam-tams de l'Afrique qui raconte l'esclavage. Morceau choisi : Enfants battus, vieillards tués, mutilés Femmes salies, insultées et déshonorées Impuissants, les hommes enchaînés subissaient Les douloureuses lamentations de leur peuple opprimé. Totalement invendable en 2021, le titre sur la chaîne EMI a à peine 200.000 vues c'est dire que ça n'intéresse pas.

Suprême NTM qui dans plus jamais ça s'en prend à l'extrémisme et au nazisme : Les erreurs du passé peuvent se renouveler, Et, faire l'affaire des supporters de la croix de fer Le bras tendu en l'air, le sigle rebelle en bannière.

Ces deux chansons sont bien choisies, car elles s'inspirent d'un contexte historique. Lorsque j'explique dans le précédent billet qu'on se retrouve avec des élèves qui ne savent pas qui est le général de Gaulle, qui pensent que Hitler et l'Allemagne Nazie font partie des alliés, difficile d'imaginer aujourd'hui ce type de chanson s'appuyant sur l'histoire pour dénoncer des pratiques actuelles, racisme, antisémitisme. Il faudrait d'une part que les chanteurs soient capables de les écrire et le public de les comprendre.

Le message de l'époque n'est donc absolument pas vendeur, il est parfois radical et les forces de l'ordre sont très attentives au rap. Nous sommes dans un contexte inédit en France, les banlieues s'enflamment et avec un NTM qui explique qu'il se veut un haut parleur ou un Ministère Amer qui écrit la chanson sacrifice de poulet, on ne se pose pas la question de la liberté d'expression, on essaie surtout de bloquer les concerts et les chansons de personnes qui par leurs paroles peuvent appeler à la violence et au soulèvement. Les concerts de NTM, de Sniper sont interdits, les rappeurs se retrouvent régulièrement au banc des accusés. Le rap n'est pas une musique commerciale et c'est surtout une musique dont le message inquiète les autorités.

De l'eau a coulé sous les ponts et c'est l'explosion du nombre d'artistes car on se rend compte que finalement le rap ça vend, la musique devient de plus en plus populaire et surtout elle arrange tout le monde. En 1996, un quota de 40 % de chansons en langue française est imposé par Jacques Toubon pour résister à l'anglais. En 1996 en effet, la France, comme l'Europe a les yeux tournés vers les grands chanteurs et vers le rock, on ne jure que par les anglo-saxons, seuls quelques grands artistes français passent en radio. Seulement pour des radios comme Skyrock ou Fun, les fameux grands artistes  français c'est Johnny ou Sardou qui ne correspondent pas au public visé par l'audience. On va donc donner sa chance à des tas de groupes qui font du rap mais qui vont avoir une image beaucoup moins subversive que ceux qui ont amorcé la percée du genre en France. On aura donc des titres gentillets comme Respect d'Alliance Ethnik.

Nous sommes en 2021, de l'eau a quand même franchement coulé sous les ponts. Le rap est le style le plus écouté au monde et en France. Les quotas de musique française ne sont plus un problème, on tape dans un lampadaire et vous avez cinquante nouveaux rappeurs. Et c'est certainement un problème, trop de rappeurs, comment alors faire son trou, comment réussir à se distinguer des autres ? 

Dans mon dernier billet, j'écrivais que la baisse de niveau était un problème, car si par exemple on prend le cas des mathématiques, l'analyse des futurs décideurs serait nécessairement moins bonne que celle qu'on pouvait avoir avant. L'art n'échappe pas à cette problématique et pour cause. L'appauvrissement de la langue française va donner des textes beaucoup moins riches, le désintérêt pour l'histoire, pour la culture, pour le monde de façon générale va entraîner une baisse des contenus. 

Car il faut bien comprendre quelque chose. À l'époque, la volonté du rappeur de base c'était de dénoncer sa misère du quotidien, mais aussi de s'en extraire. Une extraction qui ne passait pas que par des sommes d'argent folles, des grosses voitures, mais aussi par une reconnaissance. Être reconnu en tant qu'artiste, être reconnu en tant qu'individu. On a donc des gens comme Disiz la peste qui auront écrit deux livres, engagé en politique auprès de Ségolène Royale ou Kery James pionnier du rap français et particulièrement radical qui aura chanté avec Aznavour ou qui aura réalisé le film banlieusard. Malgré la révolte contre le système ces gens-là n'ont eu de cesse de vouloir s'intégrer et de changer le regard des autres en passant par la grande porte. Et lorsqu'on veut se faire comprendre de quelqu'un, lorsqu'on se fait entendre dire que sa musique est une musique d'analphabète, il n'y a d'autre choix que d'élever le niveau pour manipuler les mêmes codes. C'est ainsi que les rappeurs de l'époque se sont engagés politiquement, ont appris, ont revendiqué l'importance de l'école malgré le rejet de leurs enseignants.

Aujourd'hui et c'est ici tout le paradoxe, la musique rap s'adresse à tout le monde et pourtant les textes sont devenus totalement hors normes puisque dans l'illégalité dans 90% des cas. Voici du rap d'aujourd'hui dans ce qu'il a de plus singulier.

Dans le clip, des jeunes qui n'ont pas le permis, qui se font poursuivre par la police, ils transportent de la drogue. Des armes à feu, même factice pour un braquage. L'intégralité du rap ou presque repose sur ces clichés : drogue, violence, argent facile et sexe avec une image de la femme catastrophique qui ne sert qu'à assouvir les pulsions de ces messieurs. Oui, l'époque où le rap français s'accordait au féminin avec Diam's, sté strausz ou K-Reen est révolu, même si effectivement ce n'était pas la majorité du mouvement rap, il y avait des chanteuses, aujourd'hui la scène rap se résume à Keny Arkana. 

La situation pour moi soulève plusieurs problèmes : 

  • À l'époque, en 2002, la Rumeur écrit : "des centaines d'entre nous sont tombés sous les balles de la police". Pour Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur, ça ne passe pas, il portera plainte pour diffamation contre le groupe. Effectivement le propos est discutable, pas quantifiable et le ministre de l'époque a voulu marqué le coup pour marquer la préoccupation de l'état. Et c'est ici que cela pose problème. Alors que nous sommes dans le post #metoo, des rappeurs comme Damso considèrent la femme comme un objet et y vont des propos salaces dans les chansons. Ce n'est pas que Damso, c'est la majorité des rappeurs qui y vont de leurs couplets. L'apologie de la drogue est omniprésente, il n'y a aucune réaction des différents ministères comme si finalement en 2021 on tolèrerait la liberté d'expression.
  • Le rap est universel et ce sont des gosses de 14 ans qui se gavent de ce genre de musique, faisant donc de ces personnages leurs nouvelles idoles. On peut me faire remarquer que NTM en 93 ne correspondait pas à mon environnement de vie puisque je n'étais pas dans une cité du 93, mais comme je l'ai fait remarquer plus haut, la culture chez les rappeurs de l'époque fait que vous pouviez être touchés par telle ou telle chanson. NTM pour ne citer que lui a écrit des chansons sur les amitiés qui s'érodent avec le temps ou encore sur l'importance de surveiller ses enfants. On pouvait y voir un autre message que celui qui est prôné actuellement.
  • Comme ces gens-là n'ont pas grand-chose à raconter et que ça finit par se voir, on va jouer sur d'autres arguments que ce qu'on a dans la tête : l'apparence. Pas de clip sans grosse voiture, des hommes qui font de la gonflette pour devenir des armoires à glace, et de la provocation purement masculine. Les rappeurs s'insultent, se clashent comme on dit, c'est l'égo-trip qui n'en finit plus, l'appel à la violence avec des gens qui en viennent aux mains.

Le rap conscient est mort, et c'est une logique. Difficile d'éveiller les consciences de jeunes qui passent leur temps dans leur bulle des réseaux sociaux qui ne sont pas au courant de ce qui se passe, de ce qui s'est passé. C'est certainement caricatural et comme je l'ai déjà écrit ma vision est biaisée par les jeunes que je côtoie. Ils sont certainement nombreux à vouloir s'engager, à s'intéresser, à lire, mais pour ma part ce ne sont pas les miens. C'est un peu le serpent qui se mord la queue ou la spirale infernale. Les jeunes rappeurs grandissent sans culture, en se basant sur ce qui marche : sexe, drogue, violence, image virile, les jeunes d'aujourd'hui les voit comme des nouvelles icones échappant aux règles, gagnant des fortunes dans la facilité. Quel intérêt aujourd'hui de remettre de la conscience, de l'engagement, une prise de risque qui risquerait de ne pas plaire et par conséquent de ne pas payer. 

En 1995, Akhenaton avait écrit une chanson du nom de "j'ai pas de face". Il se mettait dans la peau d'un producteur de chansons qui expliquait les rouages du système. C'était une critique sévère des Boys Band montés de toute pièce, des groupes de grunge ou des filles sexy sans cervelles qui chantent. Il terminait à chaque fois son couplet pour dire qu'il reversait les sous dans le hip-hop. Si Akhenaton devait faire une nouvelle chanson qui serait la troisième puisqu'il avait sorti un autre titre "j'ai vraiment pas de face", il serait obligé d'évoquer les rappeurs devenus jetables, musclés au possible, agressifs, qui revendiquent l'argent, la drogue et les relations faciles. 

Le plus inquiétant c'est comme toujours, c'est le et après. Avec un modèle économique basé aujourd'hui sur la surenchère, que pourront bien faire les rappeurs pour s'illustrer ? On verra dans quelques années, pour l'heure, il faut se contenter de subir ou d'essayer de trouver ceux qui essaient encore de raconter d'autres histoires que les armes à feu et la drogue, je pense que nous allons vers une longue traversée du désert. J'écoutais le dernier album de Youssoupha, si on trouve quelques belles punchline, le rap n'est plus engagé et sombre à son tour dans une certaine forme de facilité pour séduire un public plus jeune, qui nous rappelle que désormais le rap n'est plus un moyen d'expression mais un moyen de gagner de l'argent. 

Il serait injuste de dire que plus personne n'exprime rien, que la jeunesse n'a plus la capacité que ce qu'on entend maintenant. Big Flo et Oli ont par exemple sorti une chanson sur les migrants et je trouve que c'est courageux que c'est important. Il est en effet fondamental de se rappeler de la responsabilité de l'artiste encore plus quand il s'adresse à la jeunesse d'aujourd'hui. DJ Snake raconte qu'il est devenu DJ, accessoirement le français qui vend le plus au monde en regardant dans le film la haine de Kassovitz, Cut Killer aux platines en train de mixer et il a dit j'ai envie de faire ça de ma vie. Je serais rappeur cliché aujourd'hui, je m'interrogerai tout de même sur la pertinence du message que je transmets aux plus jeunes que moi, sur mon exemplarité. Il manque peut-être la prise de conscience, une prise de conscience qui arrivera d'elle même quand certains auront été broyés par la machine, ils auront peut-être envie de sortir du game, pour raconter d'autres choses. 

L'artiste n'est pas le seul responsable, mais bien celui qui "consomme" et c'est bien ici le problème universel de la consommation. On peut se plaindre d'Amazon mais les gens y dépensent des milliards, on peut se plaindre de tout un tas de choses sans rien faire pour les changer. Si les jeunes se complaisent dans ce style musical, pas forcément des textes subversifs mais des chansons plus joyeuses et festives comme celles de Jul, il faut peut-être y voir une façon d'échapper à notre réalité pas franchement rigolote. Écouter des textes sur le racisme, la violence, le chômage, ou la pollution, s'est s'ancrer un peu plus dans une réalité à laquelle il est difficile d'échapper au quotidien. Et pourtant tourner les yeux n'aura jamais résolu les problèmes, la génération actuelle ne pourra pas indéfiniment se cacher dans sa bulle, il faudra bien grandir et prendre ses responsabilités.

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