Le problème est une fois de plus entre la chaise et l’écran

08/04/2018 Non Par cborne

Il faut revenir un petit peu sur l’affaire Cambridge Analytica et essayer de comprendre les enjeux qui ne s’arrêtent pas à la suppression de son compte Facebook. Vous êtes un utilisateur de Facebook, avec vos likes, les pages auxquelles vous êtes abonnés, la musique que vous écoutez, les informations que vous donnez, des intelligences artificielles peuvent facilement dresser un portrait de vous. On peut par exemple de façon simple savoir si vous êtes catholique, si la parole du pape a de l’importance pour vous. En imaginant dès lors qu’on vous glisse ceci dans votre timeline, vous allez voter pour Donald Trump même s’il s’agit d’une fake news :

Reprenons depuis le début. Oui, il est facile de faire un portrait de moi, de me cibler, de me traquer et de me renvoyer de l’information qui me correspond, de m’envoyer du mensonge, mais réfléchissons tout de même un peu. Je suis un bon catholique, je connais la politique de Trump, un homme plutôt raciste, plutôt misogyne, comment puis-je imaginer ne serait ce que l’espace de quelques minutes que le représentant de l’église qui vise à réunir les hommes puisse appeler à voter pour Trump, qu’un homme d’église puisse appeler à encourager un candidat et sortir de sa réserve. Quand bien même je suis interpellé par ce message, je prends le temps de vérifier quelques minutes, et je me rends compte simplement qu’il s’agit d’une fake news.

Ce que personne n’ose réellement révéler dans cette histoire, dans toutes ces histoires, c’est que le problème n’est pas tant la collecte d’informations, n’est pas tant la fake news, mais plutôt les personnes qui sont sur Internet pour y croire. Et ce que personne n’osera dire de façon crue, c’est que le problème de fond, c’est qu’il y a tellement de cons sur la toile et dans notre quotidien qui croient n’importe quoi, qu’il faudrait trouver un moyen de leur interdire l’accès au droit de vote. Comme malheureusement on ne peut pas faire grand chose, on prend le problème à l’envers, on vise à empêcher qu’un incident se produise parce que de la même manière qu’on ne mettra jamais en place un permis pour être parent on ne mettra jamais un permis pour être électeur. Je vous donne un exemple de vieille fake news : le président François Mitterrand a passé le gros de ses deux mandats présidentiels avec un cancer. Les bilans de santé ont été tronqués, aurait-il pu remporter son deuxième mandat en 1988 si les français avaient été au courant. Vous pourriez me faire remarquer que je triche un peu, que ce n’est pas réellement la même chose, mais les mensonges des hommes politiques, les fameuses promesses, on en a vu passer en pagaille. On appelait cela effectivement des promesses, une promesse non tenue devenant une fausse information, ça se tient. Le mensonge, la désinformation, c’est vieux comme la politique. La véritable différence de fond, c’est que le mensonge est désormais personnalisé, comme on vous a croqué, qu’on sait au mieux qui vous êtes, il devient plus simple de vous faire fléchir, puisqu’on vous dit ce que vous avez envie d’entendre.

Nous partons désormais du postulat que selon nos activités sur les réseaux sociaux, nos activités sur Internet, nous sommes fichés, cernés, ciblés et que tout lieu virtuel devient un territoire de chasse. Suis-je influençable ? Est-ce que ça pourrait m’arriver ? Il faut prendre la chose avec humilité, se poser la question, c’est déjà faire preuve de méfiance, c’est déjà être sur le bon chemin, est-ce que je peux me faire pigeonner, est-ce que je suis un risque pour la société ?

J’aurai tendance à dire non et au moins pour trois bonnes raisons. Prenons le cas de Facebook, l’endroit qu’il faut fuir et où tout se passe :

Je vous garantis que j’ai pris une capture d’écran au moment où j’écris le billet, c’est sans trucage, oui encore des alertes inondation dans l’Aude, on ne se refait pas. Je profite de la parenthèse pour vous signifier que le canal de communication de la préfecture de l’Aude c’est Facebook ou Twitter, je ne pense pas qu’on retrouve cette information sur leur site officiel mais passons. La seule chose qui n’apparaît pas sur l’image c’est dans la partie droite les contacts. J’ai un peu de mal à comprendre comment fonctionne Facebook dans l’affichage des pages, ce que je peux vous dire c’est qu’avec un bloqueur de pub, je n’ai aucune information que je n’ai pas demandée. Cela reste à moduler quand même car je n’ai pas forcément demandé le flood de mes contacts totalement stérile, puéril, inutile, mais disons je n’ai jamais vu apparaître dans mes annonces une nouvelle provenant d’une page que je n’ai pas ajoutée par moi-même sauf si j’utilise l’application où le bloqueur de publicité n’intervient pas. Comprenez que les réseaux de ce type ont tout intérêt à nous faire passer par leur application où elle maîtrise l’entrée et la sortie, on ne s’étonnera pas alors du rendu très lent et très dégueulasse des interfaces mobiles. On peut donc dire que le bloqueur de pub fait le job, que son indépendance par rapport à un prestataire me garantit sa neutralité. Ce n’est pas forcément vrai si j’utilise adblock qui va laisser passer certaines choses ou non s’il a des contrats avec une entreprise qui a payé pour laisser filer ses publicités.

La deuxième bonne raison c’est que si du jour au lendemain je voyais apparaître des publicités non désirées, j’irai me renseigner pour savoir d’où elles proviennent. De plus, à partir du moment où je sais que ce n’est pas quelque chose de normal dans ma timeline, dans mon esprit ce serait traité comme de la publicité, par conséquent une information qui n’a pas d’importance pour moi.

Enfin, j’ai pu tester ma résistance à la tentation. Parfois Facebook me propose de m’abonner à des pages ou de me connecter à des personnes, je suis rassuré, j’ai eu la capacité de dire non.

Ainsi, techniquement j’ai un outil qui me permet d’éviter les fake news, je suis capable de remettre cet outil en question au cas où, et si malgré le filtre de cet outil j’ai une nouvelle non désirée, je suis à même de la refuser, tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Ce que je tiens ici à démontrer c’est que le problème de fond n’a jamais changé : crédulité des gens, manque d’information, manque de volonté de s’informer, c’est juste la manière de manipuler qui est plus efficace. Il n’y a pas de problème Facebook, il n’y a pas de problème technique, il y a un problème éducatif qu’on imaginerait bien se résoudre par l’école.

L’école est déjà désemparée face à des enfants qui ne veulent plus apprendre et ici il faut comprendre que tout est lié. Le refus d’apprendre, de comprendre, de se cultiver, c’est ce qui fait la différence entre un individu comme moi et quelqu’un qui aura changé son bulletin de vote, persuadé que Donald Trump avait tout le support du pape. On pourrait me rétorquer qu’à toutes les époques on a eu notre lot d’abrutis prêt à voter pour le premier candidat promettant la richesse et la gloire pour tous, que ça existera toujours et que la démocratie, le bon sens, finiront toujours par gagner à la fin. Sauf qu’à ce jeu là, on s’est retrouvé avec une seconde guerre mondiale, et qu’un type qui veut construire un mur de séparation sur des milliers de kilomètres entre le Mexique et les USA a été élu. La connerie, qui est indéniablement l’opium du peuple du XXI° siècle, orchestrée par les entreprises qui se ravissent de voir des gens se poser de moins en moins de questions, embrasser le panurgisme à pleine bouche, réagir au quart de tour à la dernière mode, poursuivre la quête du consumérisme à outrance atteint tout de même ses limites.

Vouloir éviter une catastrophe internationale en bloquant les fake news c’est retarder simplement l’échéance, les moyens techniques ne sont pas suffisants, c’est le droit de vote qu’il faut remettre en question. Est-ce qu’un gamin de 18 ans qui ne connaît pas les partis politiques en place, un peu l’histoire de son pays, l’actualité, peut mettre un bulletin dans l’urne ? J’évoquais plus haut un permis, on a bien un permis de conduire, pourquoi désormais avec des individus qui ne font plus la distinction entre le vrai du faux ne pas imaginer un permis de vote. Vous allez me dire que je suis encore dans la provocation, quand je vois que bon nombre de mes élèves ont le droit de vote et qu’ils sont incapables de dire qui est le premier ministre français, je peux vous garantir qu’il y a de quoi prendre peur.

Faut-il pour autant nier le problème Facebook, le problème de la collecte des données ? Non certainement pas, néanmoins il ne faut pas tout confondre. On a effectivement collecté des données dans le but de favoriser un candidat, on va collecter des données pour vous inciter à consommer un produit. On est pleinement dans le jeu. Vous utilisez à longueur de journée un service, ce service est totalement gratuit, si on arrive par rapport à votre utilisation à savoir que vous êtes en recherche d’une télévision, et qu’on vous propose la plus belle télévision dans votre timeline, que vous l’achetez, nous sommes dans le cas classique du fonctionnement. Le vendeur de la télévision y trouve son compte, il vous a vendu une télévision, le réseau social a montré qu’il était un bon publicitaire puisqu’il vous a vendu une télévision, vous avez acheté une télévision, vous devriez donc être satisfait sur le principe, même si peut-être ce n’était pas le meilleur modèle, ou le moins cher. Et de la même manière, une société paye pour influencer votre vote, Facebook a montré qu’il était capable de faire infléchir les électeurs, et à l’instar de la télévision, ce n’était peut-être pas le meilleur choix, mais ce sera le choix que vous aurez fait. Que ce soit une télévision ou un bulletin, c’est exactement le même business, la seule différence c’est la réflexion qu’on pourrait éventuellement faire par rapport à la moralité, on vend bien du Coca et des cigarettes alors que c’est du poison, pourquoi pas vendre un candidat même si la publicité est un peu mensongère.

La collecte des données est donc un problème, mais elle ne l’est pas sur Facebook. Toute personne qui prétendrait le contraire serait alors entièrement d’accord pour avoir une formule payante dans laquelle il n’y aurait ni publicité ni collecte de données. La relation ne serait plus tripartite, entre le consommateur du réseau social, le réseau social et le vendeur, mais ce serait une relation commerciale simple entre le réseau social et son usager, comme quelqu’un qui paye son billet de train pour voyager. Le problème de la collecte de données est ici, on n’imagine pas donner une contrepartie supplémentaire après avoir payé une prestation de service, et pourtant la récolte se fait même dans des services qu’on paye : fournisseur d’accès internet, système d’exploitation.

Malheureusement et sans vouloir être pessimiste, tant qu’il n’y aura pas de class action sur les données personnelles, chacun continuera de se servir. Comprenez que comme je l’explique, le problème n’est pas ce que fait Facebook, car c’est le deal que vous avez avec lui. Si par contre votre assureur, un site marchand, votre fournisseur d’accès internet, un logiciel que vous payez, votre smartphone que vous avez payé 800 €, vous ratisse pour faire double bénéfice c’est ici que se trouve le fond du problème pour moi. Si je paye en monnaie, je refuse d’avoir une exploitation de mes données. A l’heure actuelle ça n’a pas l’air de gêner grand monde puisqu’on préfère se concentrer sur Facebook qui n’est pas un vrai problème.

Nous partirons donc de ce postulat pour le prochain billet, en 2018, la quasi-totalité des logiciels, des services, jusqu’au compteur électrique que nous utilisons pompent nos données personnelles, et nous ne pouvons pour l’instant pas faire grand chose.