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Le monologue

juillet 31, 2021 - Temps de lecture: 16 minutes

La dernière fois, j'échangeais avec mon camarade Benjamin avec qui je partage le site restez-curieux, et accessoirement une petite centaine d'élèves, et je lui posais la question suivante. Est-ce qu'au travers des réseaux que tu utilises, tu échanges vraiment. Benjamin a en effet sa chaîne Youtube, histoire à la carte, il est présent sur Facebook, Twitter et Instagram, principalement pour faire vivre sa chaîne. Il m'a répondu que Facebook c'était mort, qu'il n'avait plus aucune portée, que le seul réseau social qui lui a permis de se faire des contacts c'est Twitter. Il n'avait pas compris le véritable sens de ma question. J'ai donc reformulé de la façon suivante. Est-ce qu'il y a des réseaux sociaux avec lesquels tu parles vraiment avec les gens ou tu te contentes de subir les longs monologues des uns et des autres, les vannes à deux balles, les pensées profondes, et le reste. La réponse est non

C'est un constat que j'avais fait depuis un moment et c'est pour cela que je m'étais retiré des réseaux sociaux. Je lisais cet article assez triste et édifiant : Les adolescents du monde entier se sentent plus solitaires qu'il y a dix ans, et les smartphones pourraient en être la cause. Le smartphone n'est que le support, derrière c'est nécessairement l'utilisation qui en est faite, parmi les possibilités, les réseaux sociaux. Il n'a jamais été aussi simple de communiquer, sauf qu'on ne communique plus, le pire c'est qu'on ne cherche pas à communiquer. 

Lorsque j'étais présent sur Facebook, j'avais fini par masquer 95% des gens que je suivais. Une partie de la réponse se trouve dans l'article de Slate "Facebook est devenu le réseau des boomers". Entre mes collègues qui balançaient leur haine de la société, des opinions politiques plus ou moins bien senties, l'insupportable augmentation de l'essence, le complotisme contre le vaccin alors qu'ils sont tous vaccinés, ça devenait difficile. J'ose à peine imaginer l'ambiance avec le pass sanitaire. Il faut comprendre qu'il ne s'agissait pas d'une volonté de communication mais de l'équivalent de quelqu'un qui jetterait une bouteille à la mer sans attendre qu'on trouve la bouteille, et c'est certainement ici le plus terrible. Avec les gens de mon âge, le positionnement des autres c'était d'évacuer sa colère, mon positionnement c'était de la fuir, seuls ou mal accompagnés dans leur haine, seul de mon côté. Voyez comment on peut facilement développer la solitude chez les uns et chez les autres alors qu'on est pourtant présent sur un même réseau social fréquenté par des milliards d'individus.

Les réseaux sociaux, à force on finit par ne plus rien voir, ne plus rien dire et ne rien vouloir entendre

Avec le public plus jeune qui correspondait à mes anciens élèves avec une tranche d'âge 25 à 35, le constat était particulièrement similaire à celui qu'on peut voir sur Instagram. Concrètement, des moments de bonheur, le bébé, le mariage, des moments particulièrement bien choisis pour étaler son bonheur. Sur Instagram c'est une culture du bonheur similaire pour un public encore plus jeune. Faute de présenter le bébé on présente les photos de vacances, le corps bronzé, le petit copain du moment, le verre entre amis. Où est l'échange, où est le partage ? Il n'y en a pas, où serait l'échange, où serait le partage, quel commentaire faire à part "tu es trop belle", "trop drôle", "trop lol". On peut bien sûr transposer à tiktok, que dire d'une chorégraphie, d'un sketch, à part qu'on l'aime ou qu'on ne l'aime pas.

On serait à même de penser que Youtube et son système de commentaires permettent plus d'échanges du fait que certains thèmes abordés sont parfois plus profonds. Mais c'est ici que nous retrouvons le même pendant que Facebook. Sur Youtube, il y a un intérêt dans la production, je crois que c'est comme pour toute personne qui produit, on produit pour être connu, reconnu, on produit pour un jour avoir son quart d'heure de gloire. Bien évidemment, ce serait jeter la pierre aux passionnés, mais du gamin qui fait sa vidéo dans sa chambre pour montrer sa dernière vidéo Minecraft à Squeezie, à des échelles différentes l'envie est la même, dégouliner sous des tonnes de vues. On a donc des vidéos très intéressantes sur Youtube, certaines qui suscitent la polémique, qui devraient permettre d'engager le débat, la discussion, l'expertise des autres, que nenni !!! Dans Youtube, les gens viennent poser leur commentaire insultant quand ils sont en désaccord mais ne sont pas en recherche de dialogue. De l'autre côté le créateur de la vidéo tremble d'avoir quelqu'un qui explique par A+B que la vidéo est pourrie, et se doit de répondre poliment à tout un chacun sans vraiment lire les commentaires car de toute façon c'est trop tard, la vidéo est faite, le montage ça prend du temps. Si chacun prenait en compte les remarques des autres, le travail de refonte ou les erratum seraient colossal pour un gain négligeable. Cela me fait penser à la loi de Brandolini sur les fakes news, où il faut dix fois plus de temps pour démontrer la fausseté de l'information que de propager la fausse information. 

Les blogs sont les précurseurs du phénomène, c'est normal, on a un tour d'avance. À l'époque, j'ai fait partie des premiers à couper les commentaires de mon blog, j'ai fait partie des précurseurs. Il faut reconnaître que j'étais totalement responsable de la situation puisque je trollais comme un débile sur les distributions Linux, sur le logiciel libre. Encore aujourd'hui, lorsque vous avez des articles sur des sites généralistes, alors que plus rien ne fait réagir, la combinaison RMS, Torvald, Microsoft, Apple, liberté vous offre un combo à 250 commentaires. La coupure des commentaires avait fait scandale dans mon petit microcosme, car tout simplement les gens y voyaient une façon d'éluder la conversation, de ne pas participer à l'échange et à y réfléchir c'était exactement le cas car je n'en avais absolument rien à foutre comme aujourd'hui d'ailleurs. Je ne suis pas intéressé par le débat, et d'ailleurs qui l'est réellement ? On notera que les gros sites internet ont soit coupé les commentaires pour les envoyer vers les réseaux ou les ont poussés discrètement sous le tapis, difficile à voir sous l'article.

La métaphore du changement de direction suite à une discussion

Je n'ai pas de commentaire, et je ne le saurai certainement jamais, mais que celui d'entre vous qui est revenu sur une de ses opinions après une discussion avec quelqu'un, me jette la première pierre. En écrivant ce billet, je pense à ma vie, à l'ensemble des conversations stériles que j'ai pu me taper, aux repas interminables à échanger sur tous les sujets les plus insipides, qui a réellement réussi à me convaincre, qui a réellement réussi à me faire changer d'avis ? Et réciproquement bien sûr, est-ce que j'ai pu par mon propos faire changer la vision des choses à un individu ? Le changement d'opinion vient de la confrontation de l'opinion à la réalité. Dans notre contexte COVID par exemple, pour un Antivax c'est peut-être se retrouver dans un lit d'hôpital avec des tubes dans tous les trous connus et même des nouveaux ou tuer la moitié de sa famille par le COVID suite à un repas de qui pourrait faire réfléchir. Pensez-vous sérieusement que toutes les théories scientifiques, les bilans, pourront changer ce qui relève du dogme ? 

Pour prendre un sujet bien moins polémique, même si je pourrais tenter le combo à 250 commentaires, si les échanges étaient suffisants, si la communication faisait la différence, la terre entière serait sous Linux, les gens seraient convaincus de la pertinence du système. La réalité est différente, les gens ont la conviction que Microsoft Office c'est mieux que Libreoffice parce que c'est plus cher, que Linux c'est compliqué quand ils savent que ça existe, qu'il faut utiliser la ligne de commande et les échanges pour convaincre sont totalement stériles, car les gens restent ancrés dans leur position. 

On pourrait penser que ce mélange de narcissisme, de ce manque de volonté d'infléchir sa pensée parce que réfléchir ça fait mal à la tête, s'applique dans des réseaux sociaux populaires mais que ces comportements ne trouvent pas leur place dans le monde professionnel. Si c'était vrai ... Je suis utilisateur du réseau social Yammer, et j'ai balancé quelques bouteilles à la mer, il ne s'agissait pas ici de crier sa colère ou sa haine mais bien d'obtenir l'expertise professionnelle d'autres collègues, d'avoir des idées, d'avoir des billes. Comprenez que lorsque plus haut, j'écris que je me fous de l'échange, j'ai envie de dire que je me fous de l'échange qui m'est imposé, celui que je ne demande pas. J'écris aussi qu'aucune de mes discussions n'aura fait changer quelqu'un, mais peut-être qu'un de mes billets de blog, oui. Car ici la démarche est totalement différente, quelqu'un qui me lit, ne me subit pas dans un repas à table, il est dans une démarche volontaire, délibérée de me lire et c'est une énorme nuance. Sur le réseau social Yammer de ma fédération agricole, je n'ai reçu quasiment aucune réponse. Les réponses qui m'ont été faites c'est de l'égo trip pour expliquer qu'ailleurs on ne rencontre pas les mêmes problèmes que moi parce qu'on est trop fort. Pour le reste pas de proposition, pas d'idée, pas de volonté de comprendre mon problème, de se mettre à ma portée pour essayer de m'apporter de l'aide. Sur Yammer, c'est donc silence radio quand on cherche de l'aide, et pourtant si vous mettez un document en ligne, vous êtes "leeché" à tour de bras, en silence bien sûr, la pudeur des enseignants. Parallèlement à cela, les demandes pleuvent pour avoir des cours, obtenir des CCF, prendre mais pas donner. Pour enfoncer le clou, le réseau s'est emballé lorsque la community manager a proposé un jeu concours où il suffit de participer pour espérer gagner, preuve que le réseau n'est pas mort ou pas pour tout.

Je pense que si vous cherchez dans les réseaux sociaux une façon de combler votre solitude, de rencontrer des gens, vous vous trompez d'endroit. J'ai rouvert comme expliqué un compte twitter. La plateforme a beaucoup évolué depuis mon dernier passage avec une fonction que j'utilisais très souvent dans Facebook, la possibilité de "masquer" les individus. C'est de la politesse qui tient de l'hypocrisie, on est ami mais je ne te lis pas, car ce que tu racontes ne m'intéresse pas. Moins puissant que Facebook car moins populaire dans le sens moins populo, twitter reste un moyen efficace pour obtenir une information, plus élitiste toutefois. Ma mairie par exemple publie sur Facebook mais pas sur twitter comme c'est le cas pour beaucoup d'associations ou de gens qui font la promotion d'événements locaux. Twitter permet de suivre les comptes des préfectures, de certains sites touristiques, l'aspect synthétique du fait de la pseudo limitation de caractères permettant d'aller à l'essentiel. Les réseaux sociaux ont pour moi trois fonctions : s'informer, se mettre en valeur, espionner les autres. En faisant le choix de twitter vous vous doutez bien que c'est pas gagné pour se mettre en valeur et espionner les autres. 

De façon synthétique : 

  • En ligne, le dialogue n'existe plus, nous sommes dans une ère de monologue, quel que soit le réseau utilisé.
  • Au quotidien, dans la véritable vie, le dialogue lorsqu'il est imposé n'apporte rien, nous nous contentons de produire des monologues et de rester sur nos positions. L'exemple type, c'est ma conversation avec mon voisin complotiste. Je me suis fait vacciner malgré ses avertissements, il restera convaincu que j'ai fait la pire des erreurs. En outre si vous êtes demandeur ou si on vous demande quelque chose, alors le dialogue est possible. Vous y réfléchirez la prochaine fois à table avant d'engager la conversation sur votre sujet de prédilection, persuadé que vous allez retourner les esprits quand finalement vous animez un diner de con.
  • Vous pouvez donc faire l'économie de nombreux commentaires sur le net, notamment quand on ne vous demande pas votre avis ou imaginer que la personne qui est en face se contrefout de ce que vous allez bien pouvoir raconter. Si vous tenez vraiment à participer, il y a de nombreuses personnes qui sont à la recherche d'aide, ou en demande d'échange. 
  • J'ai fait le choix volontaire de limiter mon nombre de relations afin de privilégier la qualité à la quantité. Suivre des tas de gens ne sert strictement à rien, je n'ai pas la capacité intellectuelle et émotionnelle pour m'intéresser réellement à eux. Durant les vacances, pour l'intégralité de ce mois de juillet, j'ai pris le soin de ne contacter que deux de mes collègues que je considère comme des amis. La rentrée scolaire est toujours un moment qui me met mal à l'aise, j'élude très rapidement lorsqu'on me parle de mes vacances, car si on s'en préoccupait on m'aurait envoyé un message pour savoir comment ça se passe. La politesse, les convenances, c'est tout simplement une hypocrisie dont on peut sincèrement se passer. 

La situation n'est pas inéluctable, et relativement facile à gérer quand on a un peu de bouteille, qu'accessoirement on a vécu avant l'ère de l'internet. Pour les jeunes c'est nécessairement plus compliqué, car ils n'ont connu que ça et ce sera à eux de suivre le lapin, la pilule rouge ou la pilule bleue, pour quitter la matrice. Un beau jour, ça finira par venir, tous les gamins du monde entier ou les plus malins en tout cas finiront par lever les yeux de l'écran. 

Nous nous quittons ce soir car il est déjà tard sur un titre de Sofiane Pamart, une forme de monologue puisque l'homme est seul avec son piano. C'est du classique, c'est du classique qui a de la gueule, et c'est du classique qui n'est pas du tout éloigné de mon univers RAP français, puisque Sofiane Pamart est un pianiste d'une petite trentaine d'année qui a été biberonné au RAP dont NTM. On le retrouve donc présent aux côtés de nombreux rappeurs dont Koba LaD, Vald, Maes, Laylow, Médine, SCH, Sneazzy, Zola, Hugo TSR, ou encore Demi Portion. Il faut se dire que le concept n'est pas du tout nouveau dans le RAP français, la différence c'est qu'à l'époque les gars prenaient des samples je pense à 32 mesures de haine de Sinik ou à c'est donc ça nos vie de I AM quand Sofiane Pamart utilise réellement l'instrument. Un concert de lui donné sur Arte traine sur Youtube, je vous invite à le regarder, on a l'impression d'avoir DJ Snake mais au piano. Le positionnement de Sofiane Pamart est intéressant et plutôt réussi car j'ai l'impression qu'il ne vend pas son âme. Comprenez que lorsque des gars comme Richard Clayderman ou André Rieu ont essayé de populariser la musique classique, j'ai toujours eu une sensation de populisme croisé avec un kitsh de mauvais goût. L'homme s'habille comme un gars de 31 ans qui a quand même une véritable culture RAP et j'ai envie de dire que c'est de son âge, tout en jouant une musique classique sans compromis, sobre, émouvante. 

À Propos

T'avais jamais lu de blog français avant.
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