Le mal à la racine

25/01/2020 Non Par cborne

Nous sommes samedi au moment où j’écris ces lignes, je vous garantis que j’ai passé une semaine de merde. Comme vous avez pu vous en rendre compte si vous avez allumé la télé, l’Aude a encore bien ramassé, c’est la deuxième alerte rouge en moins de six mois, elle est différente de celle de l’an dernier et quasiment identique à celle de 2018 en moins fort.

Il faut savoir qu’il a très peu plu chez moi, et donc jeudi j’ai pris la route pour aller bosser, le problème de vivre dans l’Aude et de travailler dans l’Hérault. Instagram c’est formidable pour ça, j’ai fait des stories pour déprimer mes élèves, avec des photos de ma bagnole à 6h30 du matin accompagnées de « oh mon bateau » du regretté Eric Morena. Dorénavant mes élèves sont persuadés que quoiqu’il arrive je serais présent pour travailler.

Je vous explique l’événement météo et ma situation géographique que vous connaissez déjà, mais une piqûre de rappel est parfois nécessaire. Je vis à moins de six kilomètres de l’Aude, le fleuve, et donc de l’Hérault. Le problème c’est que ça a flotté dur du côté de Carcassonne, ce n’est pas tant la pluie chez nous mais la crue du fleuve trop plein qui a débordé sur tout le chemin. La moralité c’est que la plus belle route de France qui est à deux mètres de l’embouchure de l’Aude, j’ai regardé les images, c’est devenu une déchetterie. Toute la merde d’en haut, s’est retrouvée en bas. Par le fait, pour aller travailler, je n’ai pas pu traverser en direct mais, j’ai dû faire des détours assez importants, à raison de 2 heures de voiture par jour contre 1h20. Ce qui était assez inquiétant c’était le vendredi, alors que nous étions sortis de l’alerte rouge, la basse plaine de l’Aude n’en finissait pas de voir le niveau d’eau monter, pour finir par ressembler à Oléron. Et comme il faut en rajouter un peu plus pour rigoler, les routes entre Narbonne et Gruissan étaient coupées, si bien que l’ensemble des villages du coin n’avait qu’une seule route pour arriver à la grande ville, celle que j’emprunte.

Voici la carte au moment où j’écris ces lignes. Si vous regardez en bas à gauche, il s’agit des deux voies principales qui permettent d’accéder à Narbonne, elles sont encore coupées. La route dite de l’Aérodrome avec l’avion est rétablie c’est donc moins la pagaille. En haut, la seule route qui est barrée est forcément l’une des deux que j’utilise. La grande boucle verte qui part de Saint-Pierre la Mer et qui passe au milieu du marécage pour finir à l’embouchure, alias la plus belle route de France, je suspecte que c’est la plaisanterie habituelle, elle est certainement impraticable mais inforoute11 ne la référence jamais ou presque, comme si elle n’existait pas.

Je prévois donc un début de semaine qui sera encore difficile, le temps que ça sèche. Vous comprenez que la mutation vers Narbonne qui au départ partait d’un mécontentement contre la politique de mon établissement, finit par devenir une nécessité.

Je n’ai donc eu le temps de rien faire ou presque, à part aller bosser et éviter de me noyer, j’espère que les jours prochains seront plus cléments. Je voulais revenir sur le Zone interdite de la semaine dernière, c’est un sujet qui me tient particulièrement à cœur.

Il s’agit d’une émission à charge sur la gestion des enfants placés et c’est un peu comme souvent n’importe quoi. C’est n’importe quoi pour trois raisons :

  • Le reportage est à charge.
  • Le reportage fait réagir le gouvernement, comme Indigènes avait fait réagir Chirac à l’époque. On a l’impression qu’il faut faire un film ou une émission de télé qui font réagir dans les chaumières pour qu’on s’intéresse à une thématique.
  • Il faut vivre dans ce milieu pour comprendre ce milieu et vous trouverez certainement mon propos difficile. Une de mes anciennes élèves devenue éducatrice, elles sont nombreuses à l’être devenue, me disait de façon très vraie qu’on pouvait facilement devenir violent dans ce milieu. Tout métier social vous pousse à une forme de déshumanisation quand les conditions de travail vous l’imposent. On crie au scandale quand les vieux sont mal traités dans les maisons de retraite, quand un éducateur est forcé de chopper un gosse au sol qui veut tout casser, ou qu’un gendarme sort la matraque. On oublie qu’à l’heure actuelle c’est tout le système français qui est dans la rue pour se plaindre des conditions de travail, des enseignants aux avocats en passant par les médecins. Notre société de consommation n’aspire pas à nous rendre plus heureux mais seulement à enrichir quelques-uns, c’est l’intégralité du système qu’il faut repenser.

J’ai déjà vu un collègue CPE maîtriser un élève violent, dans ma carrière on s’est déjà fait tirer dessus, j’ai demandé déjà un élève de ranger son couteau, travailler avec des jeunes c’est vivre dans la banalisation de la violence, de la misère et de la détresse. Je vous garantis qu’on se fait à tout et qu’on ne s’étonne plus de rien. Je travaille avec des jeunes issus des foyers et c’est une véritable catastrophe dans la majorité des cas. Oui des éducateurs sont incompétents, oui on voit des incohérences mais c’est trop facile de ne voir que le haut de l’iceberg. Des gamins que les éducateurs ne lèvent pas pour amener à l’école on en a, des enfants qui sont tellement brisés, autodestructeurs qu’il est certainement trop tard pour sauver, et des jeunes qui voudraient s’en sortir mais qui n’ont pas d’avenir parce que le contrat jeune majeur s’arrête à 21 ans. J’ai une élève que j’ai eue en troisième et qui est actuellement chez nous en terminale, elle a 19 ans. Nous n’avons jamais échangé sur son passé que je sais très compliqué, elle est restée en famille d’accueil pendant de nombreuses années, depuis l’âge de huit ans, elle est accompagnée actuellement par son foyer pour être amenée à l’indépendance. Elle vit donc dans un appartement payé par l’état. À 21 ans, son contrat jeune majeur s’arrête, elle n’aura donc plus aucune ressource, il faudra impérativement qu’elle trouve du travail. Si dans certains cas les familles d’accueil finissent par adopter le gosse, pour elle ça n’a pas été le cas, à 21 ans tu n’es qu’un gamin, elle devra affronter la vie seule.

Cette petite est adorable. Je lui donne de temps en temps un coup de main en maths, elle est volontaire, elle est juste, elle est droite, et j’ai dit à ma femme que je ne la laisserais pas à la rue si un jour elle n’y arrivait pas et qu’on aurait donc un troisième enfant adopté. Pas étonnant dès lors que 30% des SDF sont passés par les services sociaux à l’enfance, parce que le système est mal pensé à la racine. Je vous invite à lire cet article de l’an dernier où on prenait conscience du problème.

L’adoption internationale s’écrase depuis des années à cause de cette connerie de bienveillance, ce gauchisme pourri. À l’époque dans l’Europe de l’Est, un gosse avait des parents défaillants, il était placé à l’adoption très rapidement. J’ai adopté mes deux enfants il y a plus de dix ans, du fait qu’ils avaient 4 et 6 ans, ça n’a jamais été un secret de famille et nous en avons toujours parlé librement. La Lettonie comme tout pays qui est passé à l’Europe a vu ses lois changer en faveur des parents ou des enfants, c’est selon. Concrètement, tant qu’un lien existe entre les parents et les enfants, on imagine que dans le monde merveilleux de Mickey, des gens qui ont une vie déglinguée vont se ressaisir, sortir leurs enfants de l’aide sociale et devenir de bons parents. Personnellement je n’y crois pas, je ne crois pas non plus dans l’hérédité, le mot parent est un mot qui se gagne, qui se mérite. Ce que j’entends par là c’est que dans toutes les horreurs que mes enfants ont pu me sortir, enfin seulement ma fille, ça ne lui serait jamais venu à l’idée de dire que je ne suis pas son père, j’ai le titre, je l’ai mérité, je gagne ma ceinture à chaque journée même si je ne suis pas toujours rigolo.

Avec les familles recomposées, je pense que certaines personnes doivent parfois mieux jouer le rôle de père que le gars qui a planté la graine, j’en connais. La moralité c’est que pour ma part, quand on voit une grosse connerie, une véritable défaillance et que les enfants sont en bas âge, il faut les placer à l’adoption internationale. L’international n’est pas anodin, à part les naissances sous X, où l’on perd totalement l’identité, le changement de pays c’est un départ à zéro qui évite de se retrouver avec le spectre de la famille d’origine qui ferait son come back pour réclamer de l’argent.

Il y a deux choses que je ne dis pas. Je n’ai aucune certitude que si mes gosses avaient grandi dans leur pays, en restant dans le système social, ils n’auraient pas été plus heureux, ils n’auraient pas fait des choses extraordinaires. Je ne dis pas non plus que tous les adoptants sont des gens extraordinaires, j’en ai croisé quelques dégénérés. Ma femme faisant de l’hypertension artérielle carabinée depuis l’âge de 25 ans, la question d’avoir des enfants naturels ne s’est jamais posée, la prise de risque trop importante. Nous avons adopté des enfants parce que nous voulions des enfants, surtout elle. Les gens qui se lancent dans une action de charité, sauver un orphelin, me mettent mal à l’aise. Nous n’avions pas la prétention de sauver des vies, nous voulions simplement des gosses. J’ai très rapidement quitté les milieux de l’adoption, car ça ne rime à rien. Les gens qui nous racontaient leur histoire d’il y a 30 ans plus du tout adaptée à notre contexte, ou cette femme qui me dit qu’on a eu de la chance d’avoir garçon et fille, parce qu’elle n’avait que des filles, j’ai croisé tout un tas de tarés et de gens qui se prenaient pour le messie. C’est d’ailleurs assez délirant de se dire que les assistantes sociales, les psychologues tellement nombreux sur le parcours donnent un agrément à ces gens. Nous avons élevé nos enfants comme nos enfants parce que ce sont nos enfants.

J’ai passé le cap des 1600 mots et je vais conclure. Pour moi le problème ne vient pas de l’aide sociale à l’enfance qui comme tout système est perfectible, qui comme tout système de l’état est dépassé par la violence rare, par cette société qui se casse la gueule, par l’impossibilité de mettre des réponses en face d’adolescents brisés. Pour moi le problème est à prendre dès le départ, c’est de trouver le plus rapidement les familles défaillantes, le plus tôt possible, et de confier ces enfants à des familles plus aptes à s’en occuper même si ce n’est pas la panacée. Se retrouver avec des adolescents pour qui on ne peut plus rien faire, ou des jeunes adultes qui vont se retrouver à la rue, c’est trop tard.

Si on mettait à l’adoption ces gosses dont les familles sont complètement déconnantes, on ferait des heureux, des économies considérables qui toucheraient bien sûr le système de l’enfance, mais aussi de l’aide aux personnes à la rue, du système médical, du système judiciaire. Seulement appliquer une politique qui pourtant irait dans l’intérêt de l’enfant quoi qu’en pensent les psychologues convaincus qu’aussi ténu le lien avec les parents, il faut le préserver, n’est pas acceptable. Priver des parents aussi odieux soient-ils de leurs enfants, sacrée décision tout de même.

Nous sommes dans un monde qui devient de plus en plus compliqué, la technologie, les virus qui mutent, les intempéries, il faudra à un moment prendre le taureau par les cornes et appliquer des changements drastiques dans lesquels on ne tolère pas le le n’importe quoi. Négliger ses enfants, les violenter, leur faire subir des souffrances n’est pas anodin, c’est grave. Il faut arrêter de croire que les gens sont capables de changer et de reprendre leur vie en main quand ils sont seulement capables de détruire la leur et ceux des autres.