Le logiciel libre, une solution parmi d’autres

23/01/2019 Non Par cborne

Je n’ai pas écrit depuis un moment, j’ai des problèmes de concentration et puis je n’ai rien à dire. C’est ici qu’on voit le processus d’effondrement de la parole, un mécanisme que je trouve assez intéressant et qu’on peut appliquer au logiciel libre dans son ensemble. On pense que nos blogs sont indépendants, qu’ils sont le fruit de nos réflexions personnelles, qu’ils sont le résultat de nos expériences et pourtant ce n’est pas suffisant. C’est un cercle vicieux. Il y a de moins en moins d’actualité autour du logiciel libre, il y a de moins en moins de gens qui écrivent sur le logiciel libre en langue francophone, je suis donc moins inspiré par l’écriture sur la thématique du logiciel libre. Difficile de faire vivre quelque chose tout seul, c’est face à la feuille blanche qu’on se rend compte qu’on a besoin des autres.

C’est ainsi que par extension j’ai envie de dire que tous ces petits projets libres n’ont aucune chance de survie à moins de grossir. Je considère que le capitalisme n’est pas une solution en soi, mais il y a tout de même un concept notable, celui de grossir en permanence, celui de ne jamais trouver de point d’équilibre, parce que si on ne grossit pas on meurt. Dernièrement Cascador a écrit un billet en réponse à un autre sur l’usage de WordPress pour un blog personnel. C’est parce que quelqu’un a écrit quelque chose sur une thématique qui l’intéresse, qu’il a écrit son billet qui me donne un argumentaire pour le mien. Les gens sont excédés par Gutenberg le nouvel éditeur de WordPress, les gens sont simplement excédés par la nouveauté.

La question quant à l’utilisation de WordPress pour un blog principalement composé de texte mérite certainement d’être posée, est-il nécessaire de sortir un bazooka pour tuer une mouche ? Certainement pas. Néanmoins la comparaison va s’arrêter très vite car la réalité informatique est toujours plus complexe que trouver le bon outil pour tuer une mouche. Du fait d’essayer d’aller dans le minimalisme depuis des années, la solution PluXml est apparue comme une évidence. Léger, pas de base de données, une petite communauté francophone, de nombreux avantages sur le papier. Et pourtant insérer une image, insérer une vidéo qui reste en responsive design, passer son temps à apporter des modifications au thème ou même au moteur entre chaque version, c’est aussi ça PluXml. Légèreté ne veut pas dire simplicité, et avec le recul le cruel billet de Vincent Kaheri, pourquoi PluXml ne percera jamais est vrai, avec une phrase clé, des passions ne suffisent pas. Dès lors quand je lis Cascador qui parle de sites statiques, je ne peux pas y adhérer, si la façade a l’air évidente, de simples pages html générées, pour aboutir à ce résultat, l’investissement est certainement très important, trop important pour moi. C’est peut-être rentable sur du long terme. C’est un discours que je tiens pour LaTeX et comme en informatique ce n’est jamais simple, après 15 ans de métier j’aurai peut-être gagné du temps, chaque mise à jour de Libreoffice mettant la pagaille dans la mise en page, ce qui ne se produit pas avec LaTeX.

Alors oui, pour moi WordPress est indispensable pour faire mon blog. Il est facile, il est intuitif même si Gutenberg m’a déstabilisé le temps d’un billet, il est un exemple de réussite du logiciel libre et illustre parfaitement un des problèmes sous-jacents. C’est trop simple, c’est trop communautaire, ça en donne trop, la sensation qu’il faudrait suer plus pour mériter. Un paradoxe aussi, favoriser le contenant par rapport au contenu, en même temps quand il n’y a plus rien à dire, il ne reste plus qu’à se concentrer sur l’apparence. Malheureusement une coquille vide ne remplit pas les assiettes.

Nous sommes de moins en moins à écrire, ce n’est pas vrai, les grands vulgarisateurs ont quitté la partie, peut-être parce que justement c’est trop facile. Il n’y a pas qu’eux d’ailleurs, la philosophie a quitté les débats, le logiciel libre, Linux, est redevenu la propriété des techniciens pour qui commente encore, les autres se contentant d’être de simples utilisateurs. J’ai envie de dire, des consommateurs passifs, bien loin de ce qu’on entend dans utilisateur ou contributeur dans la philosophie du libre. Voici une capture d’écran du jdh dans la journée de mardi.

A part quelques rares titres pour dénoncer Google, le reste est très technique, je trouve. J’y vois, parce que j’ai envie d’y voir aussi, un renoncement à l’évangélisation des foules. Ils sont nombreux ceux qui témoignent de l’arrêt pur et net de l’installation de Linux chez les particuliers. Je crois que le service après-vente permanent pour la bonne cause, une bonne cause qui n’est pas comprise par les administrés, on en a tous la curée. C’est peut-être aussi dans l’air du temps, la crise, la conjoncture, à force de nous rebattre les oreilles qu’il faut désormais favoriser les circuits courts, cet internet où l’on s’adresse à l’individu qui vit à 10000 km de chez soi quand on a du mal à aborder son voisin avec qui il faudrait faire quelque chose. Nos habitudes changent, presque malgré nous, hypnotisés par cette tendance d’opposition face à la mondialisation, face à la perte du sens, des milliers d’amis dans les réseaux sociaux, mais qui connaît-on vraiment, la perte des repères des relations, du vrai, ce besoin de revenir aux racines. Peut-être pas au point de mettre Linux chez son voisin parce qu’on sait qu’il va nous gonfler et qu’il est plus facile de lui décontaminer son ordinateur tous les trois mois que de trouver le pilote de son imprimante ou de lui expliquer que le logiciel de généalogie codé en VB6 qu’il utilise depuis quinze ans ne pourra pas tourner sous Linux.

Il y a bien sûr des gens convaincus, des gens qui vous parleront avec ferveur du respect de la vie privée, il y a ces associations qui sont là pour dénoncer mais je trouve que ça pousse de moins en moins fort. Un exemple parmi d’autres, le grand débat proposé par Emmanuel Macron. On peut participer en ligne, on peut proposer des idées qui vont changer le monde et la France.

Je suis très étonné de ne pas voir apparaître sur le site de la Quadrature du Net pour ne citer qu’elle, ou l’April pour en citer une autre, un manifeste gigantesque de 12 mille pages appelant à utiliser le logiciel libre dans les écoles, les administrations, de partout, pour économiser selon l’expression consacrée, un pognon de dingue. Les images qu’on a pu voir ou celles qu’on a voulu nous montrer à la télévision partout à travers la France pour le grand débat, donnaient franchement l’impression d’être face à un club de bingo, une maison de retraite ou une variante. Semble-t-il que le jeune préfère tenir les ronds-points ou casser les champs plutôt que de participer à l’exercice démocratique proposé, un exercice certainement moins physique. On peut aussi comprendre que le geek n’aime pas se mêler à la foule, et qu’il va donc se ruer sur la plate-forme pour en prendre possession, afin de relayer ce message qui lui tient à cœur, vie privée, élimination des GAFAM dans le quotidien, logiciel libre, j’attends. Yakafakon me diraient quelques camarades d’associations libertaires, effectivement, yakafokon. Le yakafokon ne viendra pas de moi, parce que je n’y crois plus vraiment.

Pendant des années on est resté principalement accès sur la philosophie du libre par opposition au modèle propriétaire. Le libre c’est le bien, propriétaire c’est le mal. C’est d’ailleurs une grosse connerie à y réfléchir, payer un logiciel qui fait le travail, qui ne vous exploite pas, ce n’est pas mal. Lorsque vous rentrez dans un restaurant, vous ne demandez pas de connaître l’intégralité des ingrédients, les recettes de cuisine, vous payez pour avoir un bon repas. Malheureusement et c’est ici que la comparaison avec l’informatique reste difficile, les commissions sanitaires sanctionneront le restaurant qui ne respecte pas les règles d’hygiène et de sécurité, personne ne sanctionnera un éditeur de logiciel que vous avez payé mais qui vous espionne. Même si des amendes record sont en train de tomber contre Facebook ou Google, c’est uniquement la partie émergée de l’iceberg, ce qu’il doit y avoir en dessous doit dépasser notre imagination. Le problème n’est pas un monde propriétaire qui cherche à exploiter les données avec le consentement des utilisateurs, on a tous accepté les conditions d’utilisation des géants du web, le problème ce sont des états qui ne régulent pas.

Et puis il faut reconnaître que la philosophie face à l’usage, ça ne tient pas longtemps la route. Personnellement, les gars qui fonctionnent au téléphone à clapet pour préserver leurs données personnelles, je pense qu’on devrait les canoniser. Ceux qui tournent avec un Ubuntu Phone les canonicaliser (applaudissements dans la salle). Mais combien sont-ils, combien sont-ils vraiment à se passer du monde propriétaire, à ne pas avoir la boîte pandore de 4.5 à 6 pouces dans la poche de leur pantalon ? Et c’est ici le nerf de la guerre, on s’est cru philosophe, nous n’étions que technophiles, et si la chair est faible, l’esprit du geek encore plus. Il aurait été plus facile d’être libre, de le revendiquer, d’être cohérent si le produit libre était de qualité. Si on reste dans le domaine du smartphone, j’aimerais m’arrêter juste sur /e/ le temps d’un écran.

On pourra me taxer d’être le gars de plus mauvaise foi de l’humanité, mais quand tu ponds un nom que tu ne peux même pas référencer, quelle crédibilité veux-tu donner à ton produit ? Comment vendras-tu ton smartphone ? La liste est longue, tellement longue. Rajoutons à ça les caractères, les égos surdimensionnés, la vie qui nous rattrape et on comprendra que le seul modèle viable c’est le modèle qui rapporte de l’argent. Oui, on ne peut pas vivre d’amour et d’eau fraîche, la passion n’est pas suffisante comme disait l’autre, plus en 2019. Aujourd’hui lancer un projet libre, c’est réfléchir en même temps à son modèle économique autant qu’à son code.

Pessimiste ? Pas tant que ça. La situation morose peut aussi trouver sa réponse dans le fait que Microsoft est en train de brouiller franchement les pistes. À une époque, c’était facile, on était réellement dans une opposition de logiciel propriétaire au code fermé face au logiciel libre participatif et ouvert. C’était d’ailleurs l’un des principaux arguments qui revenait il y a quinze ans, on ne peut pas savoir ce qu’il a bien pu mettre dans son code. Aujourd’hui c’est devenu extrêmement complexe et du côté du libre, et du côté propriétaire. Avec le rachat de Github, avec l’annonce d’un prochain système partiellement Open Source, Microsoft est désormais l’un des plus gros contributeurs au monde du libre. Gentil ou méchant ? Pas si simple. La méchanceté, la dangerosité du logiciel ou du service, c’est devenu beaucoup plus difficile à trancher que code ouvert ou fermé. Ici cet article qui dit que Proton Mail et ses copains ne sont pas sécurisés, que penser de cette statistique où l’on apprend que plus de la moitié des logiciels présents sur un PC sont obsolètes avec les failles de sécurité que cela peut induire. Regardez la liste des principaux logiciels mettant en danger la machine

En deuxième place, VLC, fer de lance du logiciel libre. Méchant VLC ? Bien sûr que non, c’est simplement l’utilisateur qui ne fait pas le travail, parce que l’utilisateur ne se pose pas de questions quant à l’âge de son logiciel. Microsoft sera d’ailleurs obligé de faire une cassure profonde dans la gestion de son système d’exploitation, la force d’Android, de Linux ou d’iOS c’est d’avoir un système de mise à jour des applications de façon automatique, même si encore c’est discutable pour des plateformes comme Android où c’est au bon vouloir du constructeur.

Pourquoi cet article ? Je dois vous reconnaître aujourd’hui une forme de dégoût pour l’informatique, pour la geekerie de façon générale. Pendant des années, j’ai mis en avant le logiciel libre, ce n’est plus le cas aujourd’hui, il ne s’agit pour moi désormais que d’une solution technique à mettre en concurrence des autres. Expliquer aujourd’hui au concitoyen que Facebook c’est le mal parce que Facebook vous vole vos données personnelles, c’est vrai. Mais la contrepartie c’est d’expliquer que si demain vous ne gérez pas votre instance mastodon, elle peut fermer. Que si demain le propriétaire d’une grosse instance décide de vendre vos données, vous ne le saurez pas tout de suite ou jamais. Si demain le développement de mastodon s’arrête, vous utiliserez une technologie qui mettra potentiellement vos données en danger. Avec des frontières qui sont devenues très perméables, avec des logiciels pas toujours de qualité, avec des communautés qui s’essoufflent qui préfèrent mieux se taper dessus ou s’éparpiller que de fédérer, il n’est pas toujours plus simple de préférer le logiciel libre au logiciel propriétaire. On peut en outre expliquer certains usages. Si vous balancez une photo de vous dans le plus simple appareil sur un réseau social qu’il soit libre ou propriétaire, vous risquez de retrouver cette photo largement diffusée. L’idée est peut-être ici, maîtriser les usages, avoir conscience de ses actes, comprendre les implications de l’utilisation de tel service par rapport à tel autre.

Propriétaire ou libre ce n’est plus l’objet du débat. Éthique ? Viable ? Économique ? Répondant aux besoins ? Autant de questions où chacun possède sa propre réponse selon son contexte personnel ou professionnel.