Le logiciel libre, une solution parmi d’autres que j’utilise

29/01/2019 Non Par cborne

Lorsqu’un enfant est dys quelque chose et dieu sait qu’il y en a à toutes les sauces, on fait ce qu’on appelle une notification MDPH pour savoir s’il a droit à quelque chose, comme un tiers temps, un(e) Assistant(e) de Vie Scolaire, un ordinateur, les trois. Il faut savoir que MDPH ça veut dire Maisons Départementales des Personnes Handicapées, ce qui veut dire que la dyslexie à un certain niveau est considérée comme un handicap. Pas évident pour les parents d’imaginer leur gosse handicapé, si bien que certains par fierté vont refuser de se faire aider. Pour côtoyer depuis maintenant plus de 15 ans des enfants qui ont tous les dys du monde, je peux vous dire que dans certains cas c’est du lourd. La fille d’une de mes collègues secrétaire est en classe avec moi, aucun problème intellectuel, elle inverse tous les sons, elle est incapable d’écrire quoi que ce soit seule. On peut imaginer la souffrance de certains enfants il y a trente ans quand on distinguait trois catégories de gosses les normaux, les bons, et les faignasses en mettant dans la catégorie faignasse tout enfant qui ne réussit pas à l’école. Il faut savoir que pour beaucoup de professeurs, on est encore dans ces critères, l’échec scolaire c’est forcément en lien avec la paresse. Si vous rajoutez les hyperactifs, les troubles de l’attention, les dyscalculiques, les rebelles, on arrive à des classes plutôt sympas où l’on comprend qu’enseigner c’est quand même un métier.

Jusqu’à maintenant c’était la région qui fournissait les ordinateurs aux élèves, désormais la donne a changé, c’est l’établissement qui doit fournir l’ordinateur et le maintenir. La région quant à elle paye 400 € par ordinateur. À 400 €, vous me passerez l’expression, mais à part une grosse merde en entrée de gamme payée à Carrefour, tu n’as pas grand-chose. Le compromis c’est de s’orienter vers ces fameuses machines plus ou moins hybrides avec de l’essd à 32 ou 64 Go, un processeur poussif et des plastiques tellement cheap que si tu éternues tu casses la machine en deux. La région finalement s’en sort bien, elle donne une somme minimale, les établissements scolaires se débrouillent pour acheter la machine, maintenir la machine, réparer la machine, récupérer la machine quand l’enfant a fini sa scolarité. Bref, une aumône pour avoir la paix, encore plus quand on sait que ces ordinateurs vont être confiés à des adolescents soit une colonie de Conan le destructeur.

Alors que je demandais d’avoir le nombre d’ordinateurs pour le mois de juillet, dans mon établissement où on est toujours pressé, on s’est réveillé sur le coup du mois de décembre. À notre décharge, la demande de subvention s’est perdue, si bien que nous n’avons pas eu la piqûre de rappel. Évidemment si j’avais pu préparer ça pendant l’été ça aurait été plus simple, avoir le matériel pendant les fêtes de fin d’année c’est forcément plus sportif. Au moment où j’écris ces quelques lignes j’ai l’ensemble de mes ordinateurs qui sont prêts pour une expérimentation de quelques jours chez quelques-uns de mes troisièmes, privilège de me subir à longueur de semaine avant de donner à l’ensemble des élèves.

Ma position de responsable informatique me fait prendre des décisions, y compris pour les achats. J’ai vu mon broker, j’ai dit, tu peux monter jusqu’à 400 € maximum, tu fais ce que tu veux, je veux du costaud, je veux des batteries neuves, 4 Go et du SSD. J’ai des X230 avec des batteries neuves, des SSD de 120 Go, du icore 5, 4 Go de RAM et des coques indestructibles pour moins de 350 €. En sillonnant sur le net on peut trouver moins cher pour le même produit, néanmoins compte tenu de ma commande dans l’urgence, que c’est mon broker à moi et que j’ai régulièrement des tarifs canons et des pièces gratuites, je suis content. Pour moi mon broker c’est comme mon légumier, une relation commerciale agréable basée sur la confiance, une relation humaine et de proximité pour un produit de qualité.

Voici à quoi ressemble le PC.

Je suis donc responsable informatique, je prends des décisions pour les achats, j’ai décidé d’acheter en occasion parce que c’est mieux, j’ai un matériel de qualité professionnelle vendu dans une coque indestructible. Tant que je serai responsable au lycée, nous continuerons d’acheter du matériel d’occasion, moins cher, de meilleure qualité que ce qu’on peut trouver dans la grande distribution. Il y a d’ailleurs une réflexion à faire quant à la communication du lycée sur ce point, nous sommes lycée agricole et nous nous engageons dans une démarche Green IT pour prolonger la vie de vieux appareils, il faudrait le crier plus fort et plus souvent.

Je suis toujours responsable informatique et cette responsabilité de plus dont j’aurais pu me passer, je vais devoir l’assumer. Du fait que je vais devoir maintenir ces ordinateurs, je choisis une occasion robuste mais aussi le système d’exploitation de mon choix. J’ai donc installé une Kubuntu sur les postes. Kubuntu c’est une base Ubuntu, c’est donc facile, KDE c’est franchement classe, intuitif, et finalement très similaire à une interface Windows 10. Le choix de Linux est une évidence, donner à un adolescent un ordinateur sous Windows 10 c’est se donner rendez-vous toutes les trois semaines pour décontaminer la machine sur laquelle il aura essayé d’installer tous les cracks du monde, tous les jeux du monde, tout le porno du monde, tous les packs d’émoticones au monde et peut-être plus encore. Avec Linux ce problème est résolu, ils pourront tenter d’installer quelques bricoles mais ça n’ira jamais bien loin.

Les élèves ont besoin d’un traitement de texte, d’un correcteur grammatical, j’ai installé grammalecte, j’ai rajouté Geogebra au cas où, et j’ai installé la police de caractère open-dyslexic. Ce qui est intéressant ici c’est que j’ai de vrais dyslexiques qui vont pouvoir me dire si cette police de caractère a du sens ou non. J’avais pas mal vu circuler l’information à l’époque, mais j’aime bien le vrai retour, le retour qui sent la sueur et les larmes.

La préparation de ma configuration m’a pris moins d’une heure, j’ai retiré de nombreux paquets inutiles de KDE comme toute la partie PIM étant donné que les élèves n’iront jamais tenter d’utiliser Kmail. On verra à l’usure si d’autres besoins se font sentir. J’expliquerai aux gamins KDEConnect pour communiquer de façon simple avec le téléphone, et quelques bricoles, à priori le système est suffisamment intuitif pour qu’ils puissent se débrouiller tout seul. J’ai gentiment cloné mes PC avec clonezilla comme je le fais à mon habitude. La duplication avec Clonezilla ne pose bien sûr aucun problème quant aux licences, la seule chose à faire à la fin de la duplication c’est d’éditer le fichier /etc/hostname afin de changer le nom de la machine. Le temps de faire une quiche, du ménage, expliquer les puissances à ma fille j’ai fait l’intégralité de ma pile de PC.

Le positionnement de la région est quand même franchement cavalier. Le prix ne permet pas d’acheter du matériel de qualité, personne ne s’interroge sur la maintenance des appareils, en gros qui paye les réparations, les réinstallations, et puis surtout, quelle durée de vie donne-t-on à ces ordinateurs. On peut concrètement imaginer que l’an prochain si nous avons 12 élèves qui ont besoin d’ordinateurs, on nous en donnera 3 de plus, mais au bout de combien de temps la région estimera que l’ordinateur a fait son temps. Trois ans ? Cinq ans ? Plus ? Avec cette attitude radicale, la mienne ne peut qu’être tranchée.

Des spécialistes pourront par exemple me dire qu’on a besoin de tel ou tel logiciel pour faciliter l’apprentissage, je peux l’entendre, mais si cela suppose une installation de Windows, je m’y refuse. La région ne me paiera pas pour entreprendre les réparations ou les réinstallations en lien avec le système de Microsoft.

Par le fait, j’utilise une solution Linux car elle est meilleure que la solution Windows. Je fais le choix de cette solution non pas parce qu’elle est libre, mais à l’instar de tous ceux qui installent Linux chez les membres de leur famille qui ont un besoin faible et maîtrisé, comprenez qu’ils vont faire du web, du traitement de texte et quelques applications qu’on peut trouver sous Linux, pour ne pas être emmerdé ou le moins possible. Il est intéressant aussi de savoir si cette solution sera appréciée par les élèves, ou en tout cas si elle les gênera le moins possible, même si aujourd’hui le système d’exploitation ne veut plus dire grand-chose pour une génération qui passe de Windows à iOS ou Android. Car, et c’est une certitude, si les élèves ne l’utilisent pas, c’est soit parce qu’ils n’en ont pas besoin, soit parce que c’est trop compliqué, j’irais sonder la satisfaction derrière.

Si on prend par exemple mon cours de maths, je sais que ma petite dyslexique ne prendra pas l’ordinateur puisqu’il est quasiment complet aux trois quarts et qu’il faut réaliser pour compléter mon polycopié quelques exemples, des graphiques, où la réalisation serait davantage une perte de temps à l’ordinateur qu’à la main. De la même façon, si certains ont pris des cours avec un ergothérapeute, ce n’est pas le cas de tous, l’informatique n’est pas la solution miracle et souvent une perte de temps. Nous verrons donc dans un prochain épisode, si ça fonctionne, si une solution Linux peut être utilisée au quotidien par le jeune et si pourquoi pas, fous de joie, certains me demanderont des Kubuntu en pagaille jaloux de l’OS de leurs camarades.

Dada a cité mon billet dans le sien, hacker le débat, il me paraissait intéressant d’apporter un léger correctif, ou un complément. À partir du moment où une solution libre est plus performante qu’une solution propriétaire, j’utilise la solution libre après avoir pesé dans la balance tous les éléments. Je n’irai pas dire qu’on se fout totalement de l’éthique, je n’irai pas dire qu’il ne faut pas évoquer le débat d’idée, j’irai simplement écrire que pendant des années on a totalement éludé la notion de performance sous prétexte que philosophiquement c’était mieux et c’est une mauvaise idée. Un fruit dégueulasse est un fruit dégueulasse même s’il a été cultivé de la manière la plus respectueuse possible, personne n’ira le manger de façon crispée en faisant croire qu’il est bon. Le logiciel libre ne peut pas se permettre d’être seulement « gentil », il doit être surtout performant. Tous les succès du logiciel libre sont des logiciels qui fonctionnent, qui ont fait leurs preuves qui apportent des réponses que le propriétaire n’a pas ou en moins bien ou en plus contraignant.