Le grand bluff

02/06/2019 Non Par cborne

Alors que je pensais passer cinq jours de repos, j’ai passé mon temps à courir, la faute à pas de chance, sachant que j’ai une semaine un peu chargée, avec au programme :

  • Préparation des élèves au DNB. C’est ouvertement la guerre. C’est une curieuse sensation que j’ai chaque année. On a l’impression que nos élèves nous en veulent parce qu’il y a l’épreuve. On récupère des comportements agressifs, sachant que nous sommes tendus par la fin d’année, cela rajoute des tensions supplémentaires pour finir au clash. C’est regrettable, on finit par se fâcher avec certains élèves qui sont exclus pour la période des révisions.
  • Changement du système de portail captif au lycée. Historiquement il est intéressant de savoir qu’on fonctionne avec un logiciel basé sur coova. Il s’agit d’une debian qui n’a pas été mise à jour depuis pas mal de temps. Moralité, le logiciel n’est pas conforme à la RGPD, il devient urgent de le changer. Même si j’arrête l’informatique et il est vraiment temps que ça s’arrête, je vais jeter un coup d’œil par simple curiosité.
  • Je vais donner un coup de main aux élèves pour passer le BAC, ma collègue qui fait les terminales est en voyage scolaire, c’est moi qui m’y colle.
  • Les conseils de classe.
  • Et bien sûr la finalisation de l’informatique, du fait d’être à 200% sur la partie scolaire, c’est laissé de côté. Je devais avoir ma fille pour me donner un coup de main dans la semaine du 24, la faute à pas de chance, elle sera avec les beaux-parents. Mon fils finit son stage chez le patron le 28, ils me donneront un coup de main pour finir début du mois de juillet.

Pour ce dernier point ce qui est prévu c’est la mise à jour des machines, retirer le vieux matériel pourri, faire propre et assurer la formation des personnes théoriquement concernées. Dans cette année qui aura été vraiment merdique au point de m’amener à l’hosto pour faire une crise cardiaque, il y a quelque chose de plus que je me force à mettre en place : l’abandon. Fut une époque, j’aurai bataillé dans des tas de domaines, aujourd’hui j’abandonne à la moindre contrariété. Je peux vous donner un exemple. Je sais pertinemment qu’on ne viendra pas me courir après pour savoir comment cloner des postes, je sais qu’on ne me demandera pas quelles sont les mises à jour à réaliser, je n’insiste pas. Je me ferai violence dans le courant de l’année prochaine quand on aura besoin de savoir, pour dire que c’est trop tard.

Trop tard, une notion que ne comprennent pas les gens. On avait monté avec ma belle-sœur le site internet de son école. Rapide, un WordPress, des contenus. L’école était plutôt satisfaite, le prestataire quittait le département et était parti sans laisser les codes ni le contenu du site, ni le ndd qu’il avait posé à son compte. Un professionnel comme je les aime. Ma belle-sœur, avec très peu d’aide a posé l’intégralité du site à la grande satisfaction du personnel de l’école. Seulement, l’idée n’est pas d’assurer une maintenance mais bien de pousser les enseignantes de l’école à s’approprier l’outil. Bien sûr, pas besoin de sortir de polytechnique pour savoir que cela n’a jamais été fait. Dernièrement, elle me racontait qu’elle avait alerté sur le renouvellement de l’hébergement, o2switch, bien sûr. Forcément, personne n’a rien fait, si bien qu’un matin la directrice demande à ma belle-sœur pourquoi ça ne marche pas. Pas besoin encore de sortir de polytechnique pour comprendre que tout a disparu parce que personne ne s’est préoccupé de payer l’abonnement. Du travail de perdu, du temps, parce qu’on ne s’intéresse pas, parce qu’on est toujours persuadé que quelqu’un fera le travail à sa place.

Travailler ne me pose pas de problème, bien au contraire, je suis un travaillomane. Néanmoins j’en fais désormais une règle, je ne travaille plus que pour ceux qui le méritent. J’évoquais de grosses quantités de travail, j’en ai une qui est plutôt sympa c’est la conversion des notes en compétences. Souvenez-vous, alors que cela fait trois ans que le DNB a été réformé, on a toujours pas intégré que les enseignants de l’agricole faisaient passer le DNB de l’éducation nationale. La moralité c’est que les logiciels ne permettent pas d’évaluer en compétence et de balancer dans le LSU. Tout ça pour dire que je maintiens un tableau de la mort qui permet de convertir les notes en compétences selon les exigences de l’EN. Pour la petite histoire, ça a commencé à remuer plus ou moins mal au mois de mai avec un début de logiciel pas au point, la routine du monde éducatif. Je ne peux pas faire de miracle, et j’ai donc besoin des notes de mes collègues. Je ne demande même pas à mes collègues de mettre les notes dans le tableau, ils seraient capables de le casser, simplement de les mettre dans le logiciel qui va bien pour que je puisse les récupérer. J’ai averti l’ensemble de mes collègues le mercredi, le bon gros message qui explique que je vais le faire le dimanche matin et que tout s’arrête le samedi soir avec du gras sur les dates. Bien évidemment certains n’ont rien fait et seront surpris lundi matin quand je ferai le rappel. À une époque j’aurai gueulé, aujourd’hui je vais réaliser le tableau sans rien dire et j’enverrai un message à mon chef pour dire que compte tenu des circonstances c’est la dernière année que je le fais. Je ne suis pas payé pour le faire, c’est un travail qui soulage tout le monde et pourtant il n’est pas respecté, les gens se débrouilleront pour le faire l’an prochain ou feront un truc dégueulasse qui potentiellement pénalisera les élèves.

Je pense que mes collègues pensent encore que je bluffe.

Patrick Sébastien, du pur génie à l’état brut

C’est un peu ma faute, même si on ne pouvait pas réellement appeler ça du bluff. Le bluff c’est finalement le gars qui n’a pas les cartes en main mais qui arrive à faire croire qu’il les a. La différence c’est que j’ai les cartes en main, et que chaque année je passe mon temps à gueuler pour dire que c’est la dernière fois que je le fais et qu’on ne m’y reprendra plus. Lorsque je tiens ces propos, mes propos, je suis sincère, et puis j’oublie. Je ne suis pas rancunier, j’ai tendance à oublier les moments pénibles pour passer à autre chose. Mes collègues le savent, si bien qu’ils peuvent se permettre de mépriser mon travail, trop bon, trop con, il va gueuler un coup puis recommencera l’an prochain. Ma démission de la mission informatique n’effraie personne parce que je suis encore là, et puis trop bon, trop con, un sourire et il aidera. Sauf que cette époque est révolue, désormais j’envoie mes prises de décision par écrit, et c’est terminé, on ne revient plus sur ce qu’on a envoyé à sa hiérarchie.

On est tous confrontés, dans notre relation à l’autre, au bluff. Comprenez que même moi, qui suis un garçon honnête, travailleur, sincère, je ne suis pas dans la manipulation d’autrui, je ne pousse pas quelqu’un dans ses retranchements pour qu’il tente un bluff. Et pourtant c’est mon quotidien. Nos relations avec les élèves sont basées partiellement sur ce jeu. L’élève parle, je le menace, mais en fait je bluffe car je n’ai pas envie de le coller, il surenchérit en faisant une réponse à deux balles, je relance de douze heures de colle, il ne suit pas, il bluffe. Le grand bluff, on en a un qui se déroule sous nos yeux avec l’affaire Huawei.

Du fait d’être un peu pressé, je n’ai pas pris le temps de lire l’affaire dans les détails. Et je pense qu’il faut le faire, car ce n’est pas si évident. Au départ, il n’y a aucune ambiguïté, l’affaire d’espionnage c’est du vent, c’est une simple histoire d’argent. Huawei est premier sur la 5G, les États-Unis ont mis un coup de pression pour défendre les intérêts. Et d’ailleurs, lorsque Trump dit ici ou là qu’on pourra mettre Huawei dans une espèce de consortium, on comprend que l’affaire se réglera à coup de milliards … ou pas. Car c’est ici la difficulté de ce bluff, c’est de savoir si de l’autre côté on bluffe vraiment. Oui, le Chinois ne rigole pas toujours et il faut se demander désormais si on est plus du côté de Mao ou d’un pays capitaliste pur et dur. Pour l’heure on démarre un blocage sur certains produits étrangers, jusqu’à un accord ?

La situation a au moins un mérite, tout le monde prend conscience que si le président des États-Unis, aussi bizarre soit-il, prend une décision, elle a quelques impacts non négligeables sur la technologie mondiale. Alors qu’il y a quelques années on se foutait régulièrement de la gueule de ceux qui prônaient la souveraineté informatique, avec par exemple un OS made in France, aujourd’hui on a plutôt tendance à rire jaune (bonus d’humour de situation). En France on préfère se moquer, dans les pays un peu plus difficiles, les dictatures ou ceux qui n’en portent pas le nom mais les actes, on y va. Sans surprise la Russie fait le choix d’une distribution Linux pour ses armées, la Chine quant à elle, ne fait confiance à personne, si bien qu’elle compte faire son propre système d’exploitation. Si Huawei sort son système d’exploitation pour smartphone, même s’il ne le démocratise qu’en Chine, même si Huawei perd une grosse partie de son marché avec une fermeture en Europe et aux États-Unis, ce n’est pas forcément la fin des haricots pour la société chinoise. Car après tout, avec un marché de 1.4 milliards d’habitants, la Chine peut s’auto-suffire, elle le fait déjà avec ses propres sites internets, comme baidu, le moteur de recherche, quatrième place au classement des sites internets les plus fréquentés au monde.

Avec une situation urgente, parce que 90 jours pour couper les ailes totalement à un vendeur de téléphone et pas qu’au niveau du système d’exploitation puisque toutes les boîtes s’y sont mises, il paraît évident qu’on cherche une réponse urgente. Quand tu cherches un système d’exploitation, entre repartir de zéro et prendre celui qui existe, si tu n’es pas Chinois avec un potentiel d’aligner 1 million de codeurs en deux jours, tu regardes forcément du côté du bureau Linux. Et c’est ici qu’on ne peut s’empêcher de sourire, enfin de sourire jaune, c’est le fil rouge de ce billet. Fil rouge, rire jaune, je suis énorme, je suis l’arc-en-ciel à moi tout seul.

Vous noterez que même dans l’abandon du bureau Linux j’ai été précurseur, j’avais encore un coup d’avance, comme avec FirefoxOS. C’est une boutade, on a une grand-mère dans la famille qui passe son temps à dire que tout va mal et qu’on va tous mourir, à force il lui arrive de taper juste. Ce n’est pas totalement exact, je n’étais pas le premier, Gilles l’avait déjà fait, mais ne l’avait pas écrit. Ce qui est amusant, c’est que les langues se délient. Les commentaires ne sont pas si mauvais, ils sont nombreux à avouer qu’ils utilisent à nouveau Windows, que Microsoft c’était plus le mal avant, que Windows 10 ça fait le job. On a plusieurs courants que je trouve assez intéressants en ce moment.

On en vient à reconnaître que dans le propriétaire il y a désormais une échelle de banditisme. Le travail de fond de Microsoft a payé, la politique libre a racheté une image, Microsoft se pose désormais comme alternative à Google qui lui est un bon gros méchant. La radicalité dans le courant libre est en train de disparaître, comprenez qu’aujourd’hui j’ai l’impression d’avoir plus un discours du genre « j’aime le libre, je l’utilise mais je peux comprendre que vous utilisiez du propriétaire » quand il y a quelque-temps c’était « vous devez impérativement utiliser du libre parce que vous allez brûler en enfer ».

Il faut reconnaître que même chez les libristes les plus convaincus, on en serait à tout va très bien madame la marquise, si on n’avait pas la capacité de voir que c’est quand même pas la fête au village. Je lisais l’arrêt du développement d’Antergos et de Scientific Linux. Bon, on ne va pas se mentir, ce sont deux distributions anecdotiques qui meurent en même temps, c’est plus l’histoire qu’elles meurent au bon moment quand on est nombreux à dire qu’on va tous mourir qui est notable. Ce qui par contre m’étonne largement plus, c’est la partie de l’article suivant, je ne sais absolument pas où le rédacteur du billet est allé chercher cette information quant à la mort possible de Linux Mint qui, je ne vous le cache pas, finira par mourir parce qu’à base d’Ubuntu.

Dans la communauté on pense que ce sera Linux Mint qui suivra.

Développez qui possède semble-t-il une cohorte de maraboutistes

Que ce soit Linux Mint ou d’autres, ça va venir. C’est le principe de la sélection naturelle. Finalement ce n’est pas tant le problème du trop plein de distribution, c’est le problème de trop de distributions qui font la même chose. De la même manière ce n’est pas le problème de trop de bureaux Linux c’est le problème de trop de bureaux identiques, de trop de bugs, de pas assez d’innovation.

C’est donc au moment où l’on a besoin du soldat bureau Linux, pas le soldat serveur Linux qui est devenu général des armées, qu’il serait menacé, au bord de l’agonie. On pourrait se prendre à rêver, à imaginer que cette situation qui pose un véritable problème de sécurité, de liberté des états, pourrait inverser la donne, cela ne se produira pas, car tout ceci n’est que du bluff.

Dans le monde merveilleux du business, on finit toujours par trouver un accord financier qui rétablit l’équilibre. On aime jouer à se faire peur pour à la sortie mieux répartir les milliards. Tout le monde a trop à y perdre, casser l’ordre mondial des systèmes d’exploitation, segmenter quand on arrive à une formidable réunification des navigateurs, Chrome pour ne citer que lui, ça n’a pas de sens. Cela dit l’exemple de Chrome n’est pas mauvais, quand on finit par donner trop de pouvoir à quelqu’un il fait la pluie et le beau temps, en bloquant par exemple les bloqueurs de pub. Et ici, contrairement au petit duel au sommet qui oppose les Américains et les Chinois, il n’y a personne en face de Google pour faire un coup de poker. De là à imaginer que ça relancerait la machine Firefox, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas, on peut avoir confiance en la fondation Mozilla pour rater les opportunités et continuer à se tirer une balle dans le pied.

Le logiciel libre pourrait tirer son épingle du jeu de cette situation. Malheureusement, la fragmentation des acteurs du libre ne permet pas d’avoir une figure majeure qui proposerait aux Chinois un système alternatif clé en main ou aux pays du monde entier un système alternatif à Microsoft ou Android, un système libre, dépouillé, efficace, de confiance. Alors continuons de disperser, continuer de multiplier les projets abandonnés, les distributions qui ne servent à rien, pour ne jamais pouvoir sortir de l’ornière. L’échec du libre, pas de l’opensource, merci tout va très bien pour lui, n’a d’autre responsable que les grands stratèges qui ont craché sur l’aspect commercial de la chose, parce que n’oublions pas qu’il y a encore quelques années, faire de l’argent avec le libre c’était aussi dégueulasse que d’utiliser un logiciel Microsoft.

Bon dimanche, sous vos applaudissements.