Laissez les autres essuyer les plâtres

08/03/2019 Non Par cborne

Nous allons commencer par une longue énumération, c’est une façon originale de commencer ce billet :

Amazon abandonne ses Dash buttons. Le Dash bouton c’était un bouton qui permettait de commander un produit sur Amazon directement sans passer par la case commande. Je vous donne un exemple comme je les aime. Imaginez que vous avez un bouton Lotus, correspondant à la célèbre marque de papier toilette. Vous êtes dans un moment dramatique, la dernière feuille, plus de rouleau, vous appuyez sur le bouton et vous commandez automatiquement du papier. On comprend bien que l’idée c’est de faciliter la consommation sans une longue procédure qui nécessite de passer par le site en ligne. La technologie est abandonnée car remplacée par alexa, vous criez à votre enceinte connectée que vous voulez du papier toilette, et ça commande tout seul.

Le téléchargement iTunes rapporte moins que la vente de CD et de vinyles. On pouvait s’en douter, un produit bourré de DRM totalement inutilisable, qu’on ne peut pas remettre sur d’autres appareils ou faire le choix d’avoir de la musique accessible à tous les endroits du monde pourvu qu’on ait de l’internet, ça ne se discute pas trop. La comparaison avec le support physique est intéressante mais il ne faudrait pas imaginer à mon sens que la possession du support physique soit autre chose qu’une tendance forte chez des collectionneurs ou des bobos et ce pour plusieurs raisons. Samsung arrête la vente de platine blu-ray. On pourrait avancer la raison écologique, l’objet en plastique, sa fabrication, mais face à des serveurs qui demandent de plus en plus de bande passante, d’électricité, à terme c’est à se demander si le support physique n’est pas moins énergivore. La raison commerciale est une évidence, on s’oriente en force vers la dématérialisation, et c’est trop tôt pour savoir si c’est une bonne chose ou une mauvaise chose.

Ce qui est certain c’est que commercialement c’est bankable pour toutes les sociétés qui vous font vous abonner à un service quelle que soit votre utilisation. L’exemple type c’est celui de Microsoft Office, quand mes collègues continuent de travailler sur des versions de 2007 et qu’ils en sont satisfaits, on perd des consommateurs qui n’achètent pas de suite office depuis plus de 10 ans. L’abonnement, c’est la consommation permanente, plus d’abonnement, plus de logiciel, contrairement à la version locale. L’abonnement est une évidence, il permet de capturer l’utilisateur qui s’il veut continuer à profiter du service doit payer. Cela permet accessoirement de tuer l’objet et avec lui la production mais aussi le marché de l’occasion. Microsoft va tenter la console sans lecteur optique, on y va.

Pour le consommateur non plus ce n’est pas une si mauvaise affaire, même si cela nous force à repenser le concept de propriété, de maintenance et de confiance. On a beau m’expliquer que ne plus maintenir son système d’exploitation, son logiciel, c’est devenir plus bête, les gens de toute façon le sont déjà. Lorsqu’on voit les catastrophes sur les ordinateurs individuels où les gens sont incapables de gérer leurs appareils personnels, je suis personnellement pour une informatique dans les nuages avec des programmes mis régulièrement à jour. J’évoquais plus haut la fin de la fabrication des platines BR par Samsung, ici encore le consommateur n’est pas forcément perdant. Les supports physiques s’enchaînent les uns à la suite des autres, les collectionneurs d’objets sont passés en moins de 30 ans de la VHS à Netflix, ce qui nous permet d’ailleurs de rentrer un peu dans mon sujet. Est-ce que ça valait vraiment la peine d’accumuler ces différentes technologies pour se rendre compte qu’elles sont rendues obsolètes par de nouveaux modes de consommation de plus en plus rapidement ? Les véritables « vainqueurs » dans cette histoire, c’est certainement ceux qui sont restés au vinyle.

Souvenez-vous c’était il y a un an, dans ces eaux, on évoquait coinhive. Coinhive était un bout de code javascript qui permettait de faire miner votre ordinateur du monero, de la monnaie virtuelle. Coinhive c’est fini. C’est une technique qui avait été utilisée par les gros sites pirates, pour gagner de l’argent, et cela avait du sens. Ben oui, tu te retrouves avec des millions de gars qui viennent leecher les trucs que tu mets en partage illégalement, les pourris mettent en plus des bloqueurs de publicité, plus de respect dans ce bas monde, si bien que tu ne peux plus gagner ton argent dignement. Avec coinhive qui dans un premier temps n’était pas bloqué par les adblockeurs, on voyait une possibilité intéressante, à la limite éthique de se rembourser sur le dos du possesseur du processeur (joli geste technique). En effet, les webmasters faisant rarement dans la dentelle, lorsqu’on allait sur un site faisant miner l’ordinateur, le processeur était tellement sollicité que les ressources du PC étaient exploitées à fond au point de faire tourner à fond les ventilateurs. Certains blogueurs à l’époque, certains sites relativement sérieux, se sont lancés dans la même démarche, une démarche qui paraissait plus transparente, moins agressive que d’afficher des bannières de publicité de partout.

Malheureusement le minage de monero n’était pas assez bankable. Malheureusement, lorsqu’on n’informe pas l’utilisateur qu’on a détourné l’utilisation de son PC pour faire quelque chose qui n’est pas prévu, on met un grand coup de hache dans le contrat de confiance. Malheureusement, alors que tout le monde se rue sur la blockchain et que le bitcoin continue de joyeusement se casser la gueule, il se pourrait que les monnaies virtuelles ne soient pas le renouveau qu’on attendait tous, le nouveau modèle économique qui va tout changer. La monétisation des sites internet n’a pas changé, il n’y a pas d’alternative et avec le recul on se rend compte qu’on est sur les mêmes modèles depuis toujours : payer, la tendance forte actuelle, subir la publicité, ou profiter des contenus gratuits dispensés par les passionnés.

On continue ? Microsoft abandonne les objets connectés, après avoir joyeusement laissé de côté les smartphones. Il nous fallait des traqueurs d’activité, des montres connectées, il nous fallait impérativement ces nouveaux objets, finalement il ne nous les faut plus. Orange va laisser tomber le disque interne des Livebox. Il y a de fortes chances pour que le disque du ne soit plus réutilisable. La PS VITA c’est fini, la console de Sony n’a jamais rencontré son public comme on dit, il faut dire que le jeu vidéo portable c’est surtout sur mobile. Après tout on pourrait se dire que ce sont des produits que nous n’avons pas voulus, mais du côté des produits qui ont été plébiscités par le public au travers d’opérations de crowdfunding, on se rend compte que ce n’est pas mieux : Lima une startup française qui proposait un boîtier multimédia s’arrête, le service avec lui donc l’appareil ne sert plus à rien, les sources ne sont pas libérées, c’est donc inutilisable. Et dans la même veine, 900 dollars pour le robot qui ne servait à rien ou presque.

J’ai ramassé ces quelques articles en moins d’une semaine. Vous pourriez me faire remarquer que c’est aussi ça le progrès, se tromper, recommencer, changer, mais est-ce bien du progrès ou du marketing ? L’exemple de la vidéo me paraît pertinent, puisque j’ai connu l’arrivée de la VHS grand public. Les premiers magnétoscopes coûtaient une véritable blinde. L’arrivée du DVD a été appréciée pour deux raisons : le changement de qualité d’image notable par rapport à la VHS, le fait que le support ne s’altère pas à chaque visionnage. Le passage du DVD au blu-ray commence déjà à se discuter, le passage du BR à la 4K ou même à la 8K ne se discute plus, il ne concernera que les cinéphiles. Ce discours peut s’étendre à beaucoup de choses, quels sont les véritables progrès ces derniers temps, ces inventions qui ont changé de façon radicale notre quotidien et pas un superflu qu’on essaie de nous faire croire qu’il nous le faut impérativement.

Il y aura toujours des early adopters et ce pour au moins deux raisons. La première, c’est qu’il y a toujours des gens plein d’argent qui n’ont pas de problème à acheter le dernier truc débile à la mode. 900 € pour certaines personnes ce n’est rien, on achète le robot, il marche, il ne marche pas, il aura répondu à un désir de consommation primaire. La seconde catégorie de gens est bien plus calculatrice, c’est l’importance d’être le pionnier dans un domaine. Il apparaît historiquement très souvent, que le premier arrivé domine le marché, s’il n’est pas trop manche il peut réussir à tenir sa place pendant pas mal de temps. L’exemple typique c’est Windows qui est tout sauf le système d’exploitation idéal, il est indéboulonnable sur PC alors qu’il s’est fait ramasser sur smartphone.

Je pense que l’exemple caractéristique du moment c’est ça :

Les téléphones portables sont en recul en termes de vente, il devient impératif de trouver une nouveauté, une nouveauté pour faire renouveler l’intégralité du parc. En avons-nous réellement besoin ? Avons-nous besoin d’un téléphone qui se plie ? La réponse pourrait être potentiellement oui, on peut imaginer un appareil qui peut se transformer et devenir une tablette pour gagner en confort. Néanmoins c’est une technologie qui n’est pas prête, c’est une technologie qui n’a rien de révolutionnaire, qui ne va rien bouleverser, et pourtant tous les constructeurs s’engouffrent.

La réponse à ce genre de comportement est simple, laisser voir venir. Il faut définitivement se passer de cette mauvaise habitude qui consiste à essayer d’embrasser la nouveauté sans aucun recul, sans réflexion. Il faut étendre cet acte à la consommation quotidienne et se demander si ça vaut vraiment la peine de changer de télévision ou si celle qu’on a dans le salon répond encore au besoin. Cette réflexion doit être étendue, et pas seulement dans le domaine du matériel mais à une attitude plus générale.

Il est apparu dernièrement la nécessité d’apprendre à coder. Le postulat c’est coder pour un jour réussir à décrypter les programmes qui nous gouvernent, à avoir des gens qualifiés pour le monde de demain et je pense que c’est complètement stérile. C’est le directeur de la partie éducation de l’OCDE qui vient de taper dans la fourmilière en expliquant que coder sera demain une compétence obsolète. Les commentaires sur le site développez sont partagés, parfois rageux, et cela peut facilement se comprendre du fait que le site s’appelle developpez.com. L’apprentissage du code est une tendance forte en éducation, mais est-ce qu’il s’agit d’un besoin fondamental, ou il s’agit d’un effet de mode. Dans les commentaires et à juste titre, il est noté que les correcteurs orthographiques, les calculatrices, sont autant d’outils qui permettraient sur le principe d’éliminer l’apprentissage de certaines matières. Néanmoins lorsque l’écriture, la lecture sont tellement atteintes, que les enfants ne sont plus capables de s’exprimer clairement, ce n’est plus l’acte d’écrire ou de lire, c’est la pensée qui commence à débloquer.

Au lieu de courir dix lièvres à la fois, il devient important de se recentrer sur les fondamentaux, et d’apprendre à faire le tri dans cette offre de choix bien trop importante de ce qui est important ou de ce qui ne l’est pas. Je lisais cet article pour le moins surprenant : Le « Momo Challenge », une invention médiatique qui n’a jamais vraiment existé. Ce qui paraissait comme une évidence pour tous, au point que le créateur de l’œuvre de la statue détruise son œuvre, ne serait en fait qu’une rumeur, comme les trois voleurs du XVIII° siècle qui finissent par représenter une armée et piller des villes entières. Alors que nous avons tous étés interpellés dans la communauté éducative pour surveiller d’éventuels participants, à ce jeu ou la baleine bleue, il semblerait que ce soit un fake, même la page de Wikipedia va dans ce sens. Quand des adultes avertis, y compris moi, n’ont plus assez de sources pour savoir qu’une information est vraie ou fausse, imaginez pour un gosse de 15 ans, qui croit que l’Histoire avec un H, est une fable et ne sait plus distinguer la réalité de la fiction.

Si coder peut apparaître important pour certains, apprendre à penser, penser par soi-même me paraît largement plus fondamental. Arrêter de courir, mais aussi ne pas avoir peur de faire un retour en arrière. Je lisais dernièrement l’article de Denis où il évoque son écœurement pour les réseaux. Sans parler de déconnexion, on lit de plus en plus de gens qui cherchent à se protéger de ce bruit permanent, de l’interaction et j’en passe. Alors qu’on annonce la technologie RSS comme morte depuis un bon moment, il n’est pas honteux de revenir à son blog, aux sites internet, aux forums (le mien par exemple), et de reconnaître que parfois c’était mieux avant.

L’immobilisme, le laisser venir a toutefois ses limites, il serait malhonnête de ne pas le dire. Si demain plus personne ne fait rien, c’est l’innovation qui est en danger. Je vous parle de la véritable évolution, pas la commerciale, la révolution scientifique au service de l’homme. Si la frilosité complète s’empare des foules, si tout le monde est dans l’attente, il ne se passera plus rien. C’est aux hommes de faire leur effort, d’être capables de faire la distinction entre l’urgence et le superflu, sans tout arrêter peut-être, prendre le temps supérieur à celui d’un clic pour prendre la bonne décision.