L’acceptation ou la dernière phase du deuil

09/01/2021 Non Par cborne

Il est assez intéressant quand vous discutez d’un sujet avec certaines personnes de constater que le ressenti est le même, le renoncement, le rien à foutre, quelque part l’acceptation. Notre salle des profs c’est triste. Bien sûr le contexte COVID y est pour beaucoup, mais j’ai envie de penser que le COVID n’est qu’un catalyseur, un révélateur de ce qui devait arriver tôt ou tard. Notre salle des profs c’est triste, car désormais plus personne ne projette, ne pense, n’a envie, je crois que le mot est fort, l’envie n’y est plus. Nous avons tous, enfin beaucoup, les moins visionnaires, aimé notre métier passionnément, à la folie, aujourd’hui tout le monde calcule à rentrer le plus rapidement chez lui, à en faire le moins possible, ne prévoit rien.

Oui, c’est sûr, le contexte COVID pour prévoir n’aide pas, en France tout va bien quand tout le monde ferme boutique, quand je vois que le piège se referme autour de moi, je n’ai pas l’impression que ça s’arrange. Les contaminations autour de moi se multiplient, le COVID est à ma porte. Nous nous orientons vers un confinement version trois qui sera certainement similaire au confinement V1, devant l’écran. Sauf que je dois vous avouer que ce sera davantage pour jouer à la PS4 ou au PC que pour m’échiner 70 heures par semaine à tenter de mettre tout le monde au travail.

Il faut reconnaître que nos élèves nous le rendent bien, dire que tout le monde ne fout rien est un euphémisme. Ici encore, je ne jette pas particulièrement la pierre à cette génération catalysée, elle s’est contentée d’entrer dans notre histoire professionnelle comme la génération ultime de la glandouille. Sans me tromper, je peux vous dire qu’on va prendre très cher dans quelques années, la réforme du BAC illustre largement cette recherche de la facilité, plus personne ne veut faire de sciences, parce que les sciences c’est compliqué. Nous combattons au quotidien la fainéantise, l’inculture, et l’illettrisme. La fainéantise est certainement à moduler, mais force est de constater que la paresse intellectuelle est bien présente. À une époque j’aimais bien le discours qui disait qu’on ne pouvait pas former que des ingénieurs, un discours pour valoriser l’enseignement professionnel, il va bien falloir dire qu’il est urgent de former des ingénieurs.

Lorsque je suis arrivé dans mon établissement, je crois que cela fait six ans, on m’a collé la seconde générale, je n’étais pas particulièrement chaud. Il y avait un problème d’enseignant à gérer dans cette classe, on m’a dit que je ferai bien l’affaire. Il faut comprendre que je suis titulaire d’une maîtrise de sciences physiques et que je suis un mauvais matheux comme tous les physico-chimistes qui manquent de rigueur. Les réformes dans l’enseignement agricole sont allées quelque part dans le bon sens, à savoir que pour enseigner dans une matière il faut être titulaire d’un diplôme dans la matière. S’il est évident que pour enseigner en collège ou même en BAC PRO une maîtrise de sciences physiques c’est largement suffisant, ce n’est pas tomber dans le syndrome de l’imposteur, que de dire qu’il vaut mieux un vrai prof de maths quand il s’agit d’enseigner en général. Les vrais matheux ont une rigueur très largement supérieure aux physiciens qui se contentent de peu.

C’est donc une classe dans laquelle j’ai enseigné à contre-cœur, ne me sentant pas légitime, il est apparu que plus que ma légitimité, c’est le niveau des élèves qui n’est pas bon, pas assez bon dans le sens où je l’entends. La problématique d’une classe de seconde générale, c’est que potentiellement vous devez maintenir le niveau suffisamment élevé pour que si un gamin présent dans la pièce veuille suivre le cursus scientifique, maths hardcore, il puisse le faire. Comme on l’a compris dans mon introduction cela ne pose plus vraiment de problème, encore plus dans un établissement comme le mien où on ne vient pas par hasard. Mon lycée est agricole, nous faisons le BAC Technologique STAV, sciences et technologies de l’agronomie et du vivant, un BAC Techno très ouvert, assez intéressant dans ses contenus presque écolo. Le deal c’est donc de me mettre à la portée des enfants qui sont face à moi, et de les préparer à un BAC Techno. Par conséquent, mes contrôles en classe sont légers, dans le sens où je ne mets pas de problème de la mort pour permettre à l’illuminé qui voudrait poursuivre en maths hardcore de se sentir épanoui et surtout d’envisager sereinement sa poursuite d’étude. Le deal de la mesure, qui permet d’éviter de se prendre quatre de moyenne c’est un travail soutenu à la maison, des DM avec des exercices de réflexion.

Et là forcément vous le voyez venir gros comme une maison. Cinq exercices mesurés, quatre semaines pour les faire, dont deux semaines pris sur le temps des vacances. Je réponds sur Teams, j’ai même répondu à une élève le jour de Noël. Je me suis retrouvé avec un exercice similaire sur une dizaine de copies, et un exercice identique sur trois copies d’élèves. Seulement ce coup-ci, je me suis dit qu’il y avait un problème car les deux enfants ne se fréquentent pas plus que ça. L’an dernier j’avais le problème des élèves qui travaillaient en équipe, ici la vérité est ailleurs, elle se trouve sur le site nosdevoirs.

C’est ici que tu réalises que tu as pris un coup de vieux, que tu n’es plus à la page, que tu aimerais par contre être à la fin du livre.

Sachez que je ne suis pas contre l’aide, bien au contraire. J’aide mes propres élèves, mes gosses, la différence c’est que me demander de l’aide c’est laborieux parce que je ne donne pas les réponses. J’avais écrit un article à ce sujet que vous pouvez relire, où j’explique que mine de rien prof c’était un métier. Alors forcément pourquoi demander de l’aide au vieux qui va te poser des questions du genre : tes segments de droite ça correspond à quel type de fonction ? Comment on fait pour calculer la pente ou le coefficient directeur ? quand il suffit de Googler l’intitulé de l’exercice.

On va essayer de rentrer quatre secondes dans le monde des Bisounours. Mes élèves sont totalement impardonnables pas pour avoir cherché la solution sur l’internet mais pour ne pas avoir compris, pour ne pas avoir adapté. Dans certaines copies j’ai trouvé le / à la place du trait de fraction parce que réfléchir qu’un / c’est un trait de fraction c’est encore trop demander. Dans un exercice, il était demandé d’étudier le signe d’une fonction, la réponse était donnée sous forme d’intervalle, des élèves qui ont certainement fait un tour sur le site l’ont transcrite sous forme de tableau. C’est bien, car je fais travailler les élèves avec des tableaux de signes. Le DM, le devoir maison, est par essence inégalitaire car certains sont aidés par des membres de la famille ou ont les moyens de se payer des profs particuliers. On peut donc dire que ce site est positif sauf que les gens qui sont certainement pétris de bonnes intentions ne réalisent pas qu’ils ne rendent service ni à l’élève, ni à l’enseignant, ni aux familles et encore moins au système.

Je ne suis pas allé regarder dans les conditions générales, mais il y a de fortes chances que quelque part le site internet gagne de l’argent. Je ne jette pas la pierre, c’est le jeu de l’internet. Ces structures, comme les réseaux sociaux sont construits sur les contenus des usagers. Je pense que les gens qui s’y prennent particulièrement mal et qui donnent la réponse directement veulent certainement bien faire et que lorsqu’ils ont des petites étoiles ou des mercis, ils ont la sensation d’avoir accompli quelque chose de bien, d’avoir aidé un petit jeune dans la difficulté. Sauf qu’ici, si je prends l’exercice plus haut, l’aidant n’a même pas demandé ce que le jeune avait fait, qui aurait certainement répondu rien parce qu’il n’a pas compris sans lire l’énoncé. Et la problématique est bien ici, le jeune vient trouver sa solution sans effort, la personne d’en face a l’impression de faire une bonne action, le site se gave, le prof est dépité parce qu’il réalise qu’il est désormais impossible de demander du travail personnel. Nous réfléchissons désormais à nos DM, qui seront certainement non notés avec des exercices du DM demandés en contrôle.

J’ai mis un abatage dans les règles à ma classe, en rappelant quelques bricoles : la notion d’engagement, la notion de respect. J’ai écrit aux parents pour dire que l’enseignement professionnel ce n’était pas sale et que si on va en général c’est parce qu’on est prêt à étudier, à se la donner avec des matières générales. Si on n’est pas prêt à fournir cet effort, il faut peut-être envisager une autre voie. Nous savons que ce genre de discours doit être fait pour soulager l’enseignant qui évitera un ulcère, pour sauver la moralité mais qu’il ne sert absolument à rien. À une époque on pouvait avoir quelque chose à l’affect. J’entends par là qu’expliquer que c’est irrespectueux pour un enseignant qui se la donne pour ses élèves d’aller pomper comme un sagouin sans effort, ça aurait pu trouver son chemin il y a quelques années. Aujourd’hui c’est totalement peine perdue et pour preuve c’est la seconde fois que je tiens ce discours depuis le début de l’année, la fois d’avant c’était le devoir collectif.

La pédagogie ça a franchement ses limites, je pense que lorsqu’en face on vous prend pour un con c’est la limite. Personnellement le discours, on le fera plus monsieur, ne m’intéresse pas, seuls les actes comptent. Les enfants sont capables de vous dire ce que vous avez envie d’entendre sans avoir la moindre envie d’infléchir leur comportement. À une époque j’aurais laissé une chance de plus, je sais désormais que la solution passe par l’échec. Comme je l’ai écrit dans un précédent billet, ces enfants qui étaient tellement protégés qu’ils n’ont jamais vraiment mangé leur pain noir, il est désormais nécessaire, indispensable qu’ils mangent le mur et tant pis si j’ai cinq de moyenne. Ils sont au courant, à partir du moment où ils ne sont pas capables de faire le travail attendu à domicile parce qu’il y a mieux à faire, parce que c’est trop difficile, les tâches complexes seront réalisées en classe. Le prochain contrôle sera douloureux, mais c’est ainsi, faut assumer.

C’est donc une déception de plus, mais comme je l’ai écrit plus haut cette situation est un catalyseur. J’avais signé une année de plus pour la GT pour voir si on pouvait faire mieux en Python, pour voir si avec la SNT on pouvait réussir à intéresser, à motiver, à passionner, ça ne fonctionne pas. J’ai vu ma cheffe, j’ai dit que je faisais l’année de trop et que l’an prochain je voulais partir ailleurs. J’ai bien sûr demandé des collégiens, je risque certainement de me retrouver dans la partie lycée PRO, j’y ai enseigné pendant des années, je suis parfaitement rodé à l’exercice que j’apprécie.

Certains de mes collègues refusent de façon systématique d’aller enseigner en collège. Le collège, il faut le reconnaître c’est assez particulier, cela nécessite une énergie extraordinaire pour régler les problèmes de discipline. La différence fondamentale que vous avez entre un cours de collège et un cours de seconde générale, c’est qu’une mauvaise séance au collège c’est la normalité. Par contre quand vous avez réussi à faire une bonne heure avec des 14 ans qui sont dans l’amusement permanent, vous sortez de la classe, vous tombez à terre, vous pleurez, buvez le champagne en jetant des cotillons. De la même manière, j’apprécie d’enseigner en classe de BAC PRO car on sait que l’enjeu est totalement différent. J’ai beaucoup travaillé avec des élèves de SAPAT, qui correspond à la filière sanitaire et social de l’éducation nationale. Il est certain que face à ces jeunes, qui travaillent dans les maisons de retraite, faire des intégrales, c’est trouver les moyens de faire passer des concepts mathématiques qui ne leur seront d’aucune utilité dans leur vie future mais totalement indispensable pour la réussite à l’examen.

La déception dans la vie se mesure aux attentes. Il me paraît évident face à des élèves de l’enseignement général d’être particulièrement déçu quand il n’y a pas l’envie de comprendre, de faire fonctionner son cerveau, de s’intéresser, de s’ouvrir. Réciproquement, je vois mes collègues devenir hystériques quand nos terminales ne sont pas foutues de porter correctement leur masque alors qu’elles doivent bosser dans des EHPAD.

Des enfants qui s’en foutent, difficile de réellement les blâmer, on n’imagine pas la souffrance psychologique, les problèmes dans les familles et le reste, le métier est compliqué. J’ai eu souvenir il n’y a pas si longtemps d’avoir des enfants qui étaient contents d’avoir appris quelque chose. Aujourd’hui nous enseignons de force, tout apprentissage est considéré comme une torture pour les enfants, même des choses parfois essentielles comme calculer un pourcentage. Une institution qui nous rappelle à tout moment quelle est notre place. J’évoquais l’histoire des mille euros qu’on nous a versé par erreur, on vient d’apprendre que le temps qu’on a pu ajouter de façon officielle, pas les 70 heures non officielles qui ne peuvent pas être quantifiées ne seront pas payées. Concrètement, mon temps de travail est annualisé car il tient compte du temps que les élèves passent en stage. Il se trouve que mes élèves auraient dû être en stage pendant que nous étions confinés, le ministère me doit donc 15 heures effectuées en distanciel, que je ne verrais jamais. Alors effectivement, je n’ai pas compté mes heures dans cette période, mais tout est une question de principe, nous sommes quelques-uns à avoir beaucoup donné pendant le premier confinement, on sait qu’on fera le minimum syndical pour le prochain.

Pour faire renaître la passion quand de nombreuses personnes de mon entourage en sont à la phase d’acceptation, le deuil du métier, il va falloir envoyer du rêve et ça passera par deux voies : une véritable considération de la profession et de l’argent. J’ai envie de dire que le second est inhérent au premier, si on nous respectait un peu on nous paierait plus et surtout on nous paierait ce qu’on nous doit.

J’entends bien sûr et je suis le premier à le souligner que lorsqu’on n’est pas content on s’en va. J’y pense, mais la question c’est pour quoi faire ? Alors plutôt que de fournir des efforts supplémentaires pour changer de métier, autant faire celui qu’on pratique déjà mais sans une once de zèle. Après tout, le contrôleur des impôts ne reste pas travailler des heures le week-end ou ne répond pas le jour de Noël aux usagers pour les aider à remplir leur déclaration quand on attend de l’enseignant une disponibilité et un engagement permanents.