L’abbé Pierre contre les survivalistes

25/05/2020 Non Par cborne

L’une de mes voisines qui vit à Montpellier était présente ce week-end, elle est passée nous saluer, apéritif oblige avec les distances de sécurité qui s’imposent. Une autre de nos voisines avec moins de distances de sécurité puisqu’elle a eu le COVID débarque, les deux dames ont 70 ans bien tassés, ROUND ONE ! FIGHT !

À ma gauche ma voisine de Montpellier, gauchiste, bobo, écologiste, à ma droite ma voisine beaucoup plus terre à terre et qui vend des bouquins sur Amazon. Forcément ça commence à partir en sucette mais de façon courtoise comme les dames d’un certain âge éduqué savent le faire.

À une époque je vous aurais dit que la solidarité c’est ce qui devrait être le moteur. Je reste convaincu que la solidarité est indispensable, mais néanmoins une solidarité un peu plus calculée, un peu moins débridée, une solidarité avec les gens qui vont bien. Ma voisine disait qu’essayer de sauver sa peau dans un monde qui crève la bouche ouverte c’est un non-sens. C’est un discours qui peut s’entendre et qui peut même se voir au cinéma. Qui aurait envie d’un monde post apocalyptique, d’un monde de zombis, d’un monde ravagé par la maladie, un monde où ce n’est plus la vie mais la survie ? La question sous-jacente dans cette réflexion c’est finalement, faut-il envisager de tous mourir ensemble que de survivre dans un monde pourri. Est-ce que ça vaut vraiment la peine de se ruer sur les rayons de pâtes quand il n’y aura de toute façon rien à manger derrière, est-ce que ça sert à quelque chose de repousser l’inéluctable ?

Il est évident que face à un monde qui crève la bouche ouverte, il est fort à parier qu’il vaut mieux jouer la carte de la solidarité, de façon à obtenir un mouvement d’ensemble, un mouvement efficace que de faire son truc dans son coin. Il n’y a pas si longtemps, je vous aurais dit que c’est évident, je suis de plus en plus sceptique. Peut-on sauver des cons ? Peut-on sauver des gens qui ne veulent pas être sauvés ? Se sauver, c’est peut-être déjà un défi trop important pour essayer de sauver le monde.

Sur mon dernier billet, dans les échanges sur le forum, je crois que nous sommes quelques-uns à arriver à la conclusion, en tout cas pour l’éducation, qu’il devient désormais inutile de s’acharner à sauver des gosses qui s’en foutent. J’ai bataillé pendant toute la période du confinement pour faire vivre mes classes, certains élèves ont parfaitement joué le jeu, pour d’autres entre la négligence et les abonnés absents, je n’ai rien pu faire. L’une des problématiques de mon métier, c’est la culpabilité. On essaie de vous faire comprendre qu’on peut toujours faire mieux, toujours faire plus, et c’est faux. Vous ne pouvez pas sauver un élève qui refuse l’aide que vous lui donnez. Je viens de le comprendre il y a peu, après m’être échiné pendant des années à essayer de sauver tout le monde.

La moralité est alors évidente, plutôt que d’essayer de faire travailler quelqu’un qui ne veut pas, autant se concentrer sur ceux qui veulent. Je mettrai tout de même un bémol, lorsqu’on se retrouve face à des familles qui sont désarmées mais qui mettent le paquet pour un jeune qui ne veut rien faire, il me paraît légitime de les accompagner dans leur démarche. Car si un adulte qui ne veut rien faire est une cause perdue, le jeune quant à lui est avant tout le résultat de son cadre familial. On ne s’étonne pas de savoir que les élèves qui ont fait le job, sont les enfants qui sont dans un cadre familial qui va bien. Dès lors, la fameuse relation tripartite entre l’école, les parents et l’enfant fonctionne. Les gosses qui essaient de s’en sortir dans des contextes familiaux déconnants, tiennent plus de la légende urbaine que de la réalité, des histoires pour faire des films.

On ne sauvera donc pas tout le monde, il faut aider ceux qui veulent survivre, ceux qui veulent s’en sortir. Je vais certainement me répéter mais c’est certainement pour ça que le logiciel libre à papa se prend un four.

On aura beau vanter la victoire du libre avec l’arrivée de services libres pendant le confinement et pourtant à y regarder de plus près, on précise bien que ces services sont provisoires. Si effectivement il y avait une pérennité, on pourrait parler de changement, de compréhension du problème de l’omniprésence des GAFAM dans l’éducation, dans l’industrie, dans tout, ces services qui ont permis au monde de tourner sans ciller. Malheureusement, un parfum de retour au monde d’avant me fait dire que rien ne changera de ce côté-là non plus. Pas de prise de conscience de l’importance d’une autonomie informatique au même titre qu’alimentaire ou d’un système de santé qui ne crève pas la bouche ouverte, d’une éducation forte avec les moyens d’agir.

Pour ma part, la réalité est ailleurs, le désaveu des « makers », que ce soit les fabricants de visières qu’on accuse de concurrence déloyale, les couturières qui ont fabriqué des masques gratuitement, ou encore les ingénieurs qui ont fabriqué des respirateurs à partir de masques Décathlon qui n’auront pas le prix Nobel, le monde de la solidarité a pris une belle grande claque dans la gueule.

C’est finalement le même combat, à quoi bon essayer de faire comprendre l’intérêt de la réparation, du logiciel libre, de Linux, à partir du moment où la reconnaissance n’y est pas, que tout le monde s’en fout, et que vous prenez en plus le risque de partir en prison pour travail illégal. À l’instar de ces élèves qui ne veulent pas être sauvés, je laisse les gens avec leur MAC, avec leur PC qui ne marche pas, je m’éloigne de toute forme de solidarité, qu’ils aillent se payer un réparateur. Ici encore, je préfère mieux réserver mon art à mes proches, ou à ceux capables de renvoyer l’ascenseur d’une façon ou d’une autre. Les survivalistes fonctionnent d’ailleurs de cette façon, chacun apporte sa compétence à la collectivité, celui qui sait réparer s’occupera de la tondeuse de celui qui cultive.

Et c’est dans cette démarche bien particulière qui m’amène à me faire la réflexion suivante, celle de l’État providence qui s’est lancé dans la quête du sauvetage de toutes les entreprises. Les librairies vont mal, les libraires sont visibles, car ils ont une plume et savent s’en servir.

Demain ton libraire

La période du confinement a montré le succès du livre numérique, et on aura beau reculer l’échéance, les librairies sont vouées à disparaître. Si vous voulez une autre prophétie apocalyptique, les boutiques Micromania sont appelées à mourir. Vous lecteur de ce blog, ne seraient pas choqués le jour où Micromania ferme car vous connaissez l’évolution et le fonctionnement de ce marché qui n’en finit pas de se dématérialiser. Je n’ai pas regardé si la PS5 avait un lecteur optique, mais on sait pertinemment qu’on s’oriente vers la disparition du jeu matériel tel qu’on l’a connu, du marché de l’occasion dans le jeu vidéo, pour aller vers les abonnements comme le marché du disque. Les disquaires n’existent plus ou sont devenus des boutiques hyper-spécialisées avec de la vente de vinyle par exemple. Pour combien de temps encore ? Il faudrait donc donner des centaines de millions d’euros pour sauver le livre. C’est un mensonge, ce n’est pas le livre qu’on veut sauver c’est son industrie, éditeurs et libraires qui n’ont pas su transformer des professions vouées à disparaître.

Certaines industries du loisir ont su se réinventer, je pense notamment au secteur du jeu de société où tu gagnes aussi mal ta vie que dans le domaine de la bande dessinée. Et pourtant, les gars ont tout compris, les vendeurs font leurs chaînes Youtube pour montrer les jeux, assurer la vente physique et en ligne. Le monde du livre mérite de mourir, je ne parle pas de l’écriture car c’est un autre débat que j’ouvrirai quelques lignes plus loin, tout simplement parce qu’il n’a pas eu la capacité de se réinventer, préférant mieux demander la solidarité que d’apprendre à survivre pour mieux vivre demain.

Le blog a connu un léger frémissement pendant la période du confinement, mais avec le déconfinement, des week-ends à rallonge, le retour du soleil, j’observe une baisse inéluctable. Le blog est un médium désormais obsolète et à l’instar d’un logiciel libre que j’ai trouvé inexistant durant le confinement, je n’ai pas l’impression que mes pairs ont plus partagé, ont plus profité de leur temps de disponible pour écrire quand sur Youtube ça envoyait à tour de bras.

À l’instar de ce que je viens d’écrire sur la survie, il faudrait que je me réinvente, que je me renouvelle, que j’assure une présence sur les réseaux sociaux, que je fasse des vidéos en souriant. Contrairement à certains, je n’attends pour ma part aucune solidarité et j’accepte le funeste destin qui m’attend, celui de disparaître dans le cimetière des éléphants. Il y a néanmoins un petit quelque chose qui me fait sourire au moment où j’écris ce billet de mille cinq cents mots, c’est d’être le dernier sur la piste de danse. On essaie ?