La tête haute

15/08/2018 Non Par cborne

Dans deux semaines c’est la rentrée, mais tout prouve que c’est la rentrée. Cette photo certainement plus que les autres.

Ça c’est la plage de Saint-Pierre aux environs de 20h50, à 21 heures passées il fait quasiment nuit. Il y a quelques jours, la plage était encore bondée à la même heure. C’est d’ailleurs étonnant ce manque de monde, la station est pleine, le camping surtout, les routes surchargées. Bon sang les routes, quelle horreur. Le roulage à 80 n’aura fait qu’empirer les choses, les gens sont étranges. Avant je pestais en roulant à 90 que des gens roulaient à 80, maintenant que la limitation est à 80, ils roulent à 70 km/h. L’origine des accidents ? Je peux expliquer une partie. Les gens finissent par craquer et dépasser, prendre des risques parce qu’ils en ont marre de ne pas rouler.

Depuis cinq ans, je réponds à la question à la con, vous ne partez pas ? J’ai pris pour habitude de répondre qu’à 900 € la location d’une maison comme la mienne à la semaine, l’endroit mérite peut-être qu’on s’y attarde. Les vacances ont été placées sous le signe du repos, de la routine, un lever avant 8 heures, le marché, un peu de PC, de jeux vidéo,  de la plage, et tous les soirs 45 minutes de marche. Un peu de monde à la maison, prendre le temps sans jamais déconnecter, vivre. Ma femme sera opérée de la paupière au mois de novembre, cinquième opération, je n’en dirai pas plus. Après une opération lourde du genou cette année, plus de six mois sont passés, la cicatrice gigantesque est encore visible, le corps encore en souffrance. Un corps qui a besoin de repos, de prendre des forces pour attaquer la nouvelle année.

Nous ne partons pas en vacances pendant l’été, au grand désespoir de la populace qui nous racontera ses vacances à la rentrée même si elle nous les a déjà racontées sur Facebook, roman photo de ton bonheur que personne ne devrait rater. Je me suis désabonné d’un nombre conséquent de personnes, Facebook me sert à lire l’actualité locale, j’apprends par exemple avant même la parution dans les journaux, un passage en alerte orange ou la fermeture du massif de la Clape à cause des risques d’incendie. La sensation que j’ai de plus en plus avec les gens, c’est qu’ils font les choses non pas parce qu’ils ont envie de les faire, mais parce qu’il faut les faire, et surtout montrer qu’on l’a fait. C’est palpable, une société basée sur l’image, sur la culpabilisation, sur celui qui a la plus grosse, de montre, de voiture, de maison. Mon raisonnement n’est pas si idiot, l’exagération pousse les individus à commander des vêtements pour les porter le temps d’une photo sur Instagram, pour les retourner derrière. Tiens d’ailleurs pour rester dans le sujet, cette statistique pour le moins étonnante, 68% du dressing n’est pas porté. Si chez mon épouse et moi-même, le problème ne se pose pas, ma fille qui ne met que ce qui lui plaît, mon fils qui prend le premier vêtement sur la pile, je me dis que c’est jouable. Consommation quand tu nous tiens. 

Et pourtant derrière chaque image, de ce bonheur forcé, ce bonheur affiché, ces poses calculées face au téléphone et au reste du monde, je connais les brisures des gens, les déchirures. C’est à se demander comment certains arrivent encore à sourire. La situation finira par devenir explosive, la comédie permanente pour faire croire au reste du monde qu’on est heureux, ne tiendra pas. Les gens finiront peut-être par arrêter de se mettre en scène pour retrouver le plaisir des choses simples.  Cultiver son jardin par exemple ou faire des vide-greniers. On arrive à faire pousser des framboises à Saint-Pierre sous le regard admiratif des chats. Pour le vide grenier, sachez que le village d’à côté, les Cabanes de Fleury, l’endroit le plus perdu de France, on a un vide grenier tous les mardis, c’est à l’embouchure de l’Aude.

J’ai fait le choix d’une vie différente, une vie simple, une vie de décisions drastiques qui sont allées de quitter Paris du jour au lendemain, vivre huit ans en face des vaches pour s’installer face à la mer. Pour l’heure, je n’ai pas trop de regrets, puis regretter ça ne sert à rien, il faut continuer d’avancer. Je regardais le billet de Cascador, sur le burn-out, ils sont quelques-uns à avoir écrit sur le sujet. Je peux vous parler de mon expérience ou de ma non expérience sur le sujet. Dans les 18 dernières années, j’ai changé de métier, j’ai déménagé huit fois, j’ai fait trois régions, j’ai changé trois fois d’établissement, j’ai mené des travaux dans une ruine, j’ai adopté deux enfants en Lettonie et quelques bricoles encore. Le corps a parfois lâché, un coup de fatigue passager, mais jamais je n’ai connu de burn-out.

Je ne porte pas de jugement, nous ne sommes pas tous taillés dans le même bois, je vous donne juste quelques astuces pour que ça aille un peu mieux, ça pourrait faire l’objet d’un article clickbait.

Arrêter de vivre dans la culpabilité

 Je lisais cet article, 10 preuves que nos parents se prenaient moins la tête pour élever les enfants (et que nous en faisons trop). J’évoquais plus haut la mise en scène de la vie, ce qui est écrit dans l’article n’est pas loin de la vérité. Je vois des collègues qui organisent des anniversaires pour quinze gamins, se font violence et c’est un peu de la même manière que pour les vacances, on se demande si elles ont vraiment du plaisir à le faire ou si elles se sentent obligées de le faire. J’ai arrêté de culpabiliser sur de nombreux domaines, ma façon de vivre, ma façon d’être, mes activités, le fait de ne pas respecter les convenances, d’aller à l’essentiel, de prendre du temps pour moi.

Apprendre à perdre

Cette année aura été l’année du renoncement avec mon fils. J’ai écrit l’article 90% de malaise, où j’explique le grand mensonge scolaire et les conséquences, parcoursup pour n’en citer qu’une. Après avoir tout essayé pour que mon fils se mette sérieusement au travail, progresse en français, lise, se cultive, j’ai renoncé. Il a mené son année de troisième comme un grand. A bientôt 16 ans, il est suffisamment responsable de ses actes et moi des miens. Il imaginait partir en seconde générale, j’ai fait barrage. Il me le reprochera certainement un jour, ou peut-être qu’il me remerciera. Quelqu’un qui fait quarante fautes d’orthographe dans un texte de dix lignes, qui ne fait plus l’effort de souligner à la règle, qui revient avec deux heures de colle hebdomadaires pour des problèmes disciplinaires, n’a pas sa place en générale. La petite sœur qui pense que ce sont les exercices de mathématiques qui sont difficiles alors qu’on lui fait faire des cahiers de vacances niveau sixième quand elle rentre en quatrième prendra certainement le même chemin. Je vis ça sans culpabilité, bien sûr j’aurai voulu que mes enfants se cultivent un minimum, fassent preuve de davantage de sérieux dans leur scolarité, mais j’ai appris à perdre. C’est un exemple, il y en d’autres, on pourrait évoquer mes activités libristes au local ou sur le net, c’est un échec. Je vis ça très bien, je me suis trompé, j’ai essayé quelque chose, ça n’a pas marché, je ne referai plus.

Prioriser

Ceux qui m’ont connu sous d’autres identités à l’époque où j’étais ingénieur se rappelleront qu’à mes 25 ans je grattais sur mon temps de sommeil pour faire un peu d’informatique, participer aux forums de vidéo numérique. Cette époque est révolue. Si je ne peux bloguer parce qu’il faut que je fasse autre chose, je fais autre chose. Ça prend du temps à apprendre à prioriser, à faire des choix, aujourd’hui par exemple, je préfère mieux passer du temps sur un bon jeu vidéo que sur de la technique. Prioriser fait partie des choses qui changent avec le temps, je cuisine de plus en plus par exemple, c’est monté dans le classement de mes priorités. Prioriser c’est apprendre à sacrifier, s’il faut faire quelque chose, qu’on aurait préféré faire quelque chose d’autre de plus rigolo, tant pis, c’est ainsi.

Se faire violence

Je viens d’évoquer plus haut faire la cuisine, sachez que c’est quelque chose qui m’emmerde au plus haut point. J’ai passé trois ans dans un bureau à coder un kebab à la main, la nourriture n’a jamais été une priorité, ce n’est pas une culture que j’ai pu avoir enfant. Manger vite, manger n’importe quoi, pour dégager du temps pour d’autres choses. Avec deux adolescents qui nous ont valu l’achat d’un congélateur supplémentaire, des gamins qui passent leur temps à bouffer, l’alimentation c’est tendu, c’est l’un de nos plus gros budgets. Je fais les courses le plus régulièrement possible, j’essaie d’acheter local, je multiplie les courses pour aller au plus juste, je regarde marmiton. Je n’ai aucun plaisir là dedans mais il faut le faire. Je me force à marcher, je me force à nettoyer la maison, je me force à recevoir des amis même si raconter des banalités d’usage me gonflent. Se faire violence, se forcer, s’accompagne avec la priorisation mais surtout avec …

Une organisation à toute épreuve

Ma femme me prend pour un psychopathe parce qu’à 7h30 du matin en vacances, je suis en train de préparer le repas du midi et le repas du soir. Ce qui est fait n’est plus à faire. Calendriers, rappels, méthode zéro mail, listes, tous les moyens sont bons pour anticiper sur tout, pour faire le maximum de choses sur les espaces disponibles. Cette année au mois de février alors que ma femme venait de se faire opérer, je dormais quatre heures par nuit, je lui montais les poches de glace à mettre sur le genou, elle me réveillait quand la douleur était trop forte, je gérais les gosses, la nourriture, le ménage, les courses et accessoirement mon travail. Mes collègues me demandaient comment je faisais parce que c’était totalement transparent. Ma rigueur personnelle, mon organisation, font que j’arrive à gérer l’inattendu. Quand on sait que ma vie est quand même une longue liste d’imprévus, il faut être prêt à tout.

Connais toi, toi-même

En fin 2016, ma femme se faisait opérer de la paupière pour un motif assez grave, j’ai été perturbé et je me suis pris mon second carton en voiture, mon premier c’était après avoir porté des cailloux pendant douze heures et avoir fait le voyage de trop à la déchetterie. Cette année, j’ai posé un arrêt maladie d’une semaine après avoir attrapé la grippe d’avril, une performance. Je ne suis pas indestructible et j’ai appris à voir quand le corps tire la sonnette d’alarme. A une époque, malade avec 39 de fièvre, j’aurai pris la voiture pour aller travailler, cette époque aussi est révolue. Prioriser, culpabilité. J’ai arrêté de culpabiliser pour le métier, d’essayer de trouver l’activité magique, cela ne sert à rien avec mon public qui a besoin d’autre chose, notamment d’un enseignant au top de sa forme, donner son énergie pour faire passer le message. Il faut savoir que j’arrive à fatiguer des adolescents et les AVS qui font cours avec moi. Cascador dans son billet écrivait

Il est urgent de s’occuper de soi, se faire plaisir. Personne ne le fera pour vous, à votre place. La société au contraire vous poussera toujours à courir davantage. Il faut trouver cet équilibre subtil entre ce qu’on est, ce qu’on a, ce qu’on veut devenir et avoir. Ainsi que le bon rythme.

Le rythme est fondamental, c’est ce que je décris avec l’organisation à toute épreuve et se faire violence. Il est évident que vous êtes le mieux placé pour vous connaître, vous, vos forces, vos défaillances.

Je vois des gens autour de moi se lancer dans la course, une course contre le temps, contre les autres, comme s’il y avait quelque chose à gagner quand à la fin on finira tous dans un trou ou incinérés. Les gens sont tellement en souffrance, en manque de reconnaissance, qu’ils ont impérativement besoin de faire partie de la meute quel qu’en soit le prix. Alors que les gens dans la grande majorité sont sur le fleuve, qu’ils essaient de suivre le courant, j’ai décidé de faire un autre choix, essayer de se mettre le plus possible au bord de la rivière et regarder les gens couler. Écrit comme ça, c’est sûr que cela fait philosophie de comptoir et pourtant c’est exactement de cela dont il s’agit, s’extraire d’un rythme qu’on essaie de nous imposer bien trop rapide à mon goût, pour en adopter un autre, plus lent, plus serein, le mien.