La surface de réparation

07/09/2018 Non Par cborne

Au bout de quinze ans  de métier quand tu fais ta rentrée, c’est pas vraiment pareil que quand tu fais ta première rentrée. Ma première rentrée, je me souviens de Marina, de Julien, de Mickael, de Claude, de Fabien ou d’Aurélie qui si j’ai tout suivi vient de se marier ces jours-ci. On était dans le Cantal, on crevait de chaud, une semaine avant j’étais ingénieur et j’étais là face à ces dix enfants qui attendaient que je commence. Le prof que je suis aujourd’hui n’a rien à voir avec le professeur que j’ai pu être, j’ai franchi le stade du professionnalisme. On l’oublie, enseignant c’est un métier.

Si tu veux comprendre mon métier public il faut que tu vois ça : 

ça c’est le début de mon cours de maths, ça a fait forte impression au niveau des parents. J’ai donné le cours complet en version papier et en version informatisée, le lien vers le manuel sesamaths, papa, maman, les élèves ont tout. 

Comprendre mon métier, je vais revenir sur la capture plus loin c’est réaliser que même quand tu penses que tu as tout prévu, ben tu as pas tout prévu. L’idée est simple, tu distribues ton cours en début d’année ce qui évite les feuilles volantes, les problèmes en cas d’absence, tu te dis que ça va être mieux même si tu as encore nivelé vers le bas parce qu’ils n’ont pas de tête. Les gosses ont deux heures de cours avec toi, ne te connaissent pas si ce n’est de ta réputation ou de la voix puissante qui ramène cinquante gamins au silence en un coup, de ces élèves de terminale qui ont l’air de franchement t’apprécier, chaque prof a sa légende moi j’ai la mienne. 

Une partie de mes anciennes élèves de premières aujourd’hui en terminale

Alors que les gosses sont super soucieux, qu’ils ont peur que le prof ne les aime pas, que j’ai ma réputation qui me précède, je me retrouve avec 25% de la classe qui a une calculatrice et le porte-vues alors qu’ils ont deux heures de mathématiques sur l’emploi du temps. 

Donc ils prennent les documents, les mettent dans la première pochette qui passe ou dans un cahier, et tu te dis qu’on va déjà rentrer dans l’enfer de la feuille volante. Je l’ai forcément mauvaise, mais d’une manière ou d’une autre ça ne sert absolument à rien, parce que de toute façon il faudra faire avec. J’écris aux parents directement. 

Les parents se retrouvent avec leur gamin de 15 ans, qui parfois les dépasse et ne réalisent pas qu’en fait le gamin il est plus proche de ses 4 ans que de ses 30 ans. Sans être accablant, sans être culpabilisant, j’ai fait une piqûre de rappel pour qu’ils se souviennent ou prennent conscience que le 15 ans, c’est un gros assisté, et de rappeler qu’il ne faut pas hésiter à lui donner un coup de main pour faire son sac. Certains seront outrés par mon discours mais tous les gamins ne sont pas pareils. Mon fils est un foutoir ambulant et alors qu’il est au lycée cette année je sais qu’il aura besoin de moi pour tout. Je continuerai donc mon job de père, à lui envoyer des SMS de rappel ou le bouger régulièrement parce qu’il ne pense à rien. Ma fille quant à elle pourrait nous organiser le planning de la maison, elle a un an et demi de moins que lui. Quand on finit dans l’enseignement agricole, il y a souvent une raison pour ça, le manque d’organisation en fait partie, il faut tout mettre en œuvre pour réussir à aider ces gamins.

On commence donc, je fais des rappels du cours de quatrième, je donne des exemple parlants, du genre la probabilité de trouver un pokemon dans la pièce et de demander si personne ne se prend pour salamèche, on décroche quelques sourires. Une petite me dit qu’elle ne comprend rien, je lui demande la probabilité de trouver un vieux chauve dans la pièce, elle commence par hésiter puis finit par dire un sur le nombre total d’élèves. Je la corrige en lui disant qu’elle a oublié de me compter dans le total. La majorité de ces gamins ont été brisés dans leur scolarité, je leur offre mon théâtre Bornien, je leur offre la surface de réparation de mon terrain de sport.

Tu as beau être préparé à tout, tu sors les rames, revenons en à ceci, je vous remets l’image.

Tu dis qu’avant de compléter, tu veux que chaque gosse le fasse au crayon à papier, ou au stylo frixion parce qu’on a le droit de se tromper mais si on peut éviter de mettre du blanc partout c’est mieux. A peine tu commences, tu en vois déjà deux qui ont le stylo BIC à la main …. Tu fais arrêter directement et tu sais pertinemment que le prochain cours sera un recommencement, comme si tu n’avais rien dit, je suis le Sisyphe du stylo. Et c’est ici que tu réalises qu’il y a quand même un sacré boulot à fournir, les enfants n’ont plus aucun goût du propre, du bon sens. Alors que j’ai mis des lignes, un bon quart essaie d’écrire à côté des questions, pendant que les autres essaient de mettre toutes les réponses sur une même ligne. En moins d’une heure, j’ai déjà repéré une gosse qui sera en forte difficulté scolaire, signalée à sa prof principale, un qui va avoir du mal dans son organisation pour qui je vais demander une AVS pour faire du rangement dans ses affaires. Je vois de nombreuses choses, ici du découragement, ici quelqu’un qui hésite trop, dans ma tête c’est Robocop, je commence déjà a voir les profils, à préparer la remédiation. 

Je n’ai même plus besoin de mater la rébellion, les gosses comme j’ai pu l’écrire, deviennent de plus en plus faciles à gérer dans le comportement, ils sont juste de plus en plus perdus. Allez, on va quand même être honnête, j’ai mis un carton rouge ce matin à une gamine. Le groupe rentre, particulièrement énervé, ils ne me connaissent pas, je me mets en position froid glacial ce qui commence à fortement calmer l’ambiance. Je demande mon fameux porte-vues pour l’informatique cette fois-ci, une élève me fait le plan de « on m’a rien dit, je ne suis pas au courant, c’est pas ma faute ». Je lui demande si elle a sa calculatrice pour cet après-midi, elle me répond bien sûr que non. Je lui fais remarquer alors que si je veux bien accepter pour le matériel, la calculatrice en maths c’est comme la tenue de sport ou la blouse en cuisine, c’est une condition sine qua non pour les maths. Elle ne répond rien et se met à discuter avec sa copine, carton rouge. En fin d’heure elle vient présenter ses excuses que je n’accepte pas. Je lui dis qu’elle me retrouve en mathématiques après le repas, et que c’est par ses actes qu’elle montrera si elle a compris le bonhomme. L’heure s’est passée de façon idéale, elle a participé, a demandé à passer au tableau, tous les gosses ont joué le jeu, j’en entends un dire à voix basse « finalement il n’est pas si méchant ».

Je ne crois pas en la révolution pédagogique, je ne crois pas en l’activité qui va ouvrir les yeux d’un gamin, je ne crois pas en Socrate, je ne crois pas en l’extraordinaire. Je crois en la justice, je crois en l’observation parce que l’incompréhension se lit dans le regard des élèves de 15 ans, je crois en la répétition, je crois en l’implication, je crois qu’il faut finir ses journées comme un sportif et avoir mouillé le maillot. 

Je peux vous dire que je dors bien ces derniers jours, du sommeil du juste, qui se rapprocherait plus du coma du juste 😉