La stratégie de l’échec

07/10/2020 Non Par cborne

Avec les moyens du bord, j’essaie tant bien que mal de faire des cours d’informatique, la situation se débloquerait sous peu et je vais bientôt récupérer une salle. En ce moment je fais un petit travail sur l’image, aucun élève ou presque n’est capable de savoir quel est le nombre de megapixels de son appareil. Il est intéressant de voir que les digital natives l’expression qui fait bondir les spécialistes de la palpation n’ont aucune connaissance, on le savait déjà, mais sont finalement de bien mauvais consommateurs. Et c’est ici qu’on se rend compte que donner le droit de vote à 16 ans serait une très bonne idée, le candidat un peu démago qui proposerait des chocolatines à toutes les récrés, serait élu au premier tour. Qu’on ne me dise pas qu’avec les adultes ça fonctionne de la même façon, même si Trump a été élu.

La moralité de ce qui précède, c’est que les enfants découvrent ce que ça veut dire 720p, la notion de résolution, de millions de pixels et les performances de leur appareil qu’ils achètent uniquement par rapport à la marque, sans se poser la question de la performance. Voyez donc que la notion de liberté informatique est loin quand on achète son paquet de céréales avec la meilleure surprise dedans. En tant que consommateur si on devait faire l’analogie avec la voiture qu’on adore tous tellement ici, les enfants ne font pas de différence entre le diesel et l’essence, n’achèteront jamais de Dacia parce que c’est des voitures de pauvres mais les grosses allemandes c’est super, les rappeurs ont les mêmes.

Du fait de préparer à minima mon concours Koad9 qui je le rappelle consiste à imaginer une page fictive de journal, un travail agréable pour tout le monde à faire et qui fait un peu bosser l’imagination, j’ai expliqué comment compresser les images et les rogner dans Libreoffice. Je n’utilise en effet plus de logiciels de type Paint ou Photofiltre du fait d’avoir tout dans Libreoffice. Je me suis aussi rendu compte que c’est une complexité supplémentaire pour les gosses. Voici le travail que je demande :

L’image originale, au choix de l’élève à partir du moment où on n’est pas dans la drogue, les armes à feu et les filles à poil, la copie compressée et rognée. Pour ce travail je mets 20/20 à faible coefficient mais suffisamment pour compenser les contrôles théoriques d’informatique à 7 de moyenne parce que donner trois navigateurs et deux moteurs de recherche c’est compliqué.

Seulement pour arriver à la gloire, il est nécessaire de franchir quelques étapes :

  • réaliser qu’on n’a pas d’ordinateur à la maison et aller au CDI entre midi et deux pour trouver 5 minutes et faire le job.
  • déposer dans l’enveloppe du vendredi
  • mettre les deux images dans la même page

Plus ou moins dans l’ordre. Alors que j’ai précisé que ce serait compliqué de le faire depuis le téléphone, certains m’envoient une photo depuis le téléphone. Nous sommes mercredi au moment où j’écris, il y a une semaine pour faire le travail, dans mes quatre groupes d’informatique, un quart, deux à un tiers, et les champions du monde la moitié qui l’a rendu. Je dois être à moins de un tiers de rendu, 48 heures avant l’échéance, le jeune aime jouer à se faire peur. Demain ils vont commencer à s’affoler, je mise toutefois sur un bon quart de 0 pour travail non fait. Les enfants ne comprennent pas les consignes simples, on va dire que sur la moitié des élèves qui ont fait le travail, j’ai dû envoyer un message pour dire que le travail n’était pas correct avec plus ou moins de succès. Une gamine m’envoie le travail par mail en utilisant le compte de son père, je lui envoie un mail pour lui dire qu’elle écrit du compte de son père et qu’il faut qu’elle me le dépose dans l’enveloppe à partir de son compte. Cinq minutes plus tard, elle m’envoie le travail par mail en utilisant son compte et pas celui de son père. Cela fait cinq jours qu’elle a fait le travail et n’a toujours pas déposé dans l’enveloppe.

Voici donc mon quotidien, un quotidien à assister des enfants qui sont en difficulté intellectuelle, car à ce niveau-là, je pense qu’il faut appeler un chat un chat. Des enfants qui ne sont plus capables d’appliquer des consignes simples pour des motifs aussi variés que les perturbateurs endocriniens, le trop plein d’écran, l’espèce humaine qui va à sa perte, ce sont des gosses qui ont des troubles cognitifs.

Ce qu’il faut comprendre c’est qu’à mon niveau je n’ai qu’une centaine d’élèves répartis sur quatre classes et c’est très peu. 25 par classe, c’est mieux que 35 comme certains de mes collègues de l’éducation nationale, mais surtout c’est le fait de les avoir dans plusieurs matières. Je suis le prof de maths mais aussi le prof d’informatique, dans une des classes je participe aussi à l’EPI vente. Je passe dans une classe de troisième jusqu’à 7 heures par semaine. L’an dernier en réunion parents profs avec le prof de bio de ma fille, il expliquait qu’il avait 400 élèves et 100 gamins avaient un PAP, PAI ou une notification MDPH. Pour ceux qui ne connaissent pas le jargon, cela veut dire que le quart de ses élèves a un aménagement qui va de la relecture des consignes, le tiers temps à l’aide d’un humain en classe ou la prise des cours par ordinateur.

l’inclusion

Mon propos ne sera pas de refaire le monde, mais simplement de faire un constat du côté de ma barrière. Avec une volonté d’inclusion qui consiste à mélanger tous les gosses dans l’école, quelles que soient les difficultés, l’enseignant devient un homme orchestre. J’essaie de pousser l’individualisation à son maximum en envoyant des mails personnalisés aux élèves, en répondant sur Teams, même en donnant un coup de main le week-end en faisant des courtes visios. J’ai un faible effectif à gérer, je travaille dans un établissement privé, je considère que nous devons jouer la carte de la différence et puis, j’ai ça dans les tripes je peine à voir un gosse se prendre le mur sans réagir. Je vous le dis tout de suite, la masse de gamins pour qui il faut faire quelque chose est devenue tellement importante, que j’ai de plus en plus de mal à suivre. L’individualisation en ce moment est à son paroxysme, j’ai dû mal à m’en sortir tant les demandes affluent. Si je ne m’en sors pas, comment peut faire mon collègue à 400 élèves ? Je suppose qu’il ne fait certainement pas.

Je viens d’envoyer un message copie les parents pour dire qu’à la sortie des vacances de la Toussaint je finis d’envoyer des messages pour dire que le boulot n’est pas fait correctement et que les enfants qui se prendront 0, comprendront après plutôt que de pouvoir corriger avant, l’assistanat aura duré un mois et demi. En ce moment, sur le temps de la pause entre midi et deux, j’appelle deux à trois parents. L’idée n’est pas de stigmatiser, l’idée c’est de trouver des solutions. Quand j’appelle c’est de savoir ce qu’on peut mettre en place pour qu’un élève sorte la tête de l’eau et arrête de s’enfoncer car tout est lié. À l’heure actuelle j’ai des élèves qui sont en train de sabrer leur scolarité en ne foutant rien. Ils n’ont pas la moyenne au premier trimestre, ils n’auront pas le brevet et auront une orientation qui ne correspondra pas à ce qu’ils veulent faire, ou en tout cas ce sera certainement une orientation qu’ils ne veulent pas faire. Nous créons donc de l’échec scolaire, nous ne sommes pas responsables, c’est le gamin qui décide de lui-même de se noyer.

Mardi matin un élève arrive, n’a pas d’affaires de cours, refuse même de sortir une feuille pour écrire. Je l’exclus de classe. Si je le conserve en cours, c’est une incitation pour les autres à ne rien faire, certains comportements ne sont pas acceptables. Il a procédé de la même manière dans les cours suivants. Entre midi et deux je vois que mes collègues mettent trois heures de colles chacune ce qui veut dire qu’il va prendre six heures pour ne pas avoir pris ses cahiers. Sanction que je trouve complètement disproportionnée, qui ne résoudra pas le problème et encore moins le conflit du jeune avec le système. J’appelle sa mère qui m’explique que son fils de 15 ans en a plein le cul de l’école et qu’il veut partir travailler. Il était dans une mauvaise journée, il pensait pouvoir faire péter l’école, sa mère l’a contraint pour qu’il y aille, il nous a fait partager son mécontentement. Ce que j’expliquais à sa mère c’est que d’une part, se taper 6 heures de colle donc d’école en plus pour quelqu’un qui n’aime pas l’école c’est un mauvais calcul, mais surtout que pour prétendre à un apprentissage il faut finir sa classe de troisième. J’irai le dire de vive voix au jeune et l’inviter à faire le tarif syndical pour finir l’année scolaire et pouvoir faire son apprentissage.

Dans la masse des problèmes que nous rencontrons, le manque d’autonomie, les problèmes de compréhension sur des choses simples, le refus de faire est devenu le problème principal. Vous pouvez désormais coller des gosses en pagaille, ils s’en foutent, vous pouvez mettre des 0 en pagaille ils s’en foutent aussi. Cela signifie certainement quelque part que les parents s’en foutent aussi. Souvent tout n’est qu’une simple histoire de levier et de dominos. Tu prends 0, tu t’en fous, ton père s’en fout pas, il t’enferme le weekend sur tes exercices de maths. Le levier parent ne fonctionne plus, ou mal, on a surtout des parents qui sont désarmés face à leurs enfants qui ne veulent rien faire. Nous appelons les parents, nous collons, nous donnons du travail supplémentaire, nous nous épuisons pour remettre le jeune sur les rails, certainement de la mauvaise façon. Il est certain que l’apprentissage en sortie de cinquième à l’âge de 14 ans comme il y a 30 ans aurait bien fait nos affaires. À force de s’épuiser, une bonne partie des collègues finissent par prendre la solution de facilité, ne plus rien faire, essayer uniquement de sauver ceux qui travaillent encore.

Il faut tout de même prendre conscience que le système est en train de nous péter à la gueule. Aujourd’hui à l’école, on ne valorise pas le bon élève comme on le faisait à l’époque. Le système de tri à la note sur lequel on s’est appuyé depuis que la note existe est totalement biaisé. On valorise désormais un peu de travail, un comportement normal, la bonne volonté. Lorsque vous voyez que je donne des 20/20 à foison, mon collègue d’histoire donne 8 points de question à l’avance pour se retrouver avec des classes qui ont entre 6 et 7 de moyenne. Nous sommes complètement désarmés face à nos jeunes qui ne veulent rien faire, et qui deviendront peut-être des adultes qui ne feront rien.

Je n’ai pas de certitude et je me refuse d’en avoir, personne n’aurait pu imaginer que demain je prendrais mon némo pour aller me faire 7 heures de cours masqué. Quand l’idée serait de tacler tous ces gosses, car ils sont finalement les principaux artisans de leur échec, vous noterez que j’ai peu évoqué les difficultés scolaires inhérentes à des pathologies qui se multiplient, j’ai au contraire envie de les aider et c’est pour cela que je suis dans la négociation permanente. J’ai de plus en plus l’intime conviction que l’école telle que nous la faisons ne sert à rien, que je suis plus utile à expliquer à des élèves qu’on n’achète pas des choses parce qu’elles s’appellent Samsung ou Iphone qu’à enseigner le théorème de Pythagore. Le décalage entre notre réalité et les aspirations du ministère qui pense que si nos élèves sont mauvais en maths c’est parce que les enseignants sont mal formés est terrible, c’est un coup à monter sa propre école privée. Pas de chance, on me dit dans l’oreillette que le président Macron vient de couper un peu les alternatives à nos écoles.

Les artifices d’un BAC réussi à 90%, des notations devenues laxistes plutôt que bienveillantes, sont autant d’artifices qui dissimulent la situation actuelle : des gosses qui ne savent plus écrire, qui sont cassés physiquement, qui n’ont aucun goût de l’effort, qui ont très peu de recul sur le monde qui les entoure, y compris en tant que consommateur. Sauf quand on est dedans, ou qu’on accueille des jeunes dans une entreprise, je pense que c’est réellement difficile de concevoir à quel point ça va mal. Tous les adultes qui peuvent participer à l’éducation des jeunes doivent comprendre que laisser faire n’est pas une solution, tout sanctionner non plus. À l’instar du colibri qui participe à l’extinction de l’incendie à coup de gouttes d’eau, j’essaie de faire ma part.