La parenthèse

11/04/2020 Non Par cborne

Dans le dernier billet, j’écrivais que je refaisais mes cours d’informatique, qui ne serviront d’ailleurs peut-être à rien si j’obtiens ma mutation, mais pour l’heure mon instinct me dit qu’il faut refaire. Dans le dernier épisode j’écrivais aussi qu’une capture d’écran avec un peu de texte c’était trop pour mes élèves, je fais des tutoriaux avec simplescreenrecorder.

On m’a fait remarquer dans le forum que le son était dégueulasse, mais il reste audible. J’ai fait quelques essais avec obs-studio qu’on m’avait recommandé, il est effectivement livré avec beaucoup plus d’options, dont notamment des filtres audios qui coupent le son en provenance de l’extérieur. Il apparaît en effet que chez moi où le bruit est permanent, encore plus depuis que ma femme utilise sa machine à coudre, que ce n’est effectivement pas du luxe. Néanmoins, avec les filtres ou sans les filtres, le son reste plus dégueulasse qu’avec simplescreenrecorder. Partant du principe qu’on est sur maths à l’arrache, partant du principe que j’ai plusieurs sources qui me confirment que ça reste audible, je n’investirai pas dans un micro même si j’ai vu des modèles aux environs de 35 €.

Je ne pense pas faire des dizaines de vidéo avec le PC, mais je dois reconnaître qu’à l’instar des vidéos de maths, pouvoir montrer le geste c’est bien. Comprenez que l’exemple ci-dessus, notamment de la rotation de la zone de texte, quand dans une séance vous le refaites quatre fois sur le vidéo projecteur, ça commence à devenir sérieusement gavant. C’est une façon de pousser l’élève vers l’autonomie et l’auto-formation, une auto-formation avec la voix et la méthode du prof, je trouve que c’est beaucoup plus personnel qu’un tutoriel trouvé sur le net. Comme je l’ai écrit, je me fais des ressources pédagogiques qui vont me durer un temps, quand bien même tout disparaît de Youtube, mon engagement est assez faible, si bien que s’il fallait refaire, ça ne poserait pas de gros problèmes.

J’échangeais avant les vacances avec le responsable informatique de ma fédération et lui demandait l’intérêt d’un Yammer interne face à un Teams. Pour ceux qui n’ont pas la culture Microsoft, Teams c’est donc le super outil pour faire les classes virtuelles, gérer les équipes tout ça, Yammer est l’équivalent d’un réseau social à la Facebook mais d’entreprise. Si au niveau national, on peut effectivement voir l’intérêt d’un Yammer, au sein d’un établissement scolaire, si on a du Teams d’un côté, le Yammer perd son sens. J’ai monté une équipe avec les profs, Yammer serait redondant.

C’est certainement une des critiques que je ferais à la période actuelle, et qui traduit l’un des problèmes que rencontre l’informatique de façon traditionnelle. Trop de choix tue le choix. Sur les sites internet, chez les documentalistes, chez ceux qui font de la veille, on va vous proposer 350 liens vers des chaînes Youtube avec énormément de déchets quand il faudrait avoir le courage de faire des choix précis. Dans ma fédération agricole, j’en vois qui sont partis sur Teams mais qui ont déjà un Yammer, ils font la réflexion de partir désormais sur Moodle. Alors que certains sont dans le grand délire de la multiplication des plateformes quand il en faut au moins une qui marche, la réalité est autre.

Cyrille dans Yammer

En avril 2019, j’écrivais :

Cela fait des mois que je n’ai pas mis les pieds sur le Yammer de la boîte, je pense fermer mon compte pour montrer que cela ne m’intéresse pas, ou que cela n’est pas intéressant car les responsables n’ont pas su le faire vivre

Cyrille BORNE, aigri de la vie

Avec du recul, ma phrase est injuste. Il ne s’agit pas des responsables mais il s’agit de l’ensemble des enseignants. Yammer est un excellent outil, c’est un Facebook épuré, si l’outil était mauvais on pourrait incriminer les responsables. Si les gens ne dansent pas, ce n’est pas parce que la musique est mauvaise, c’est parce qu’ils ne veulent pas danser. J’essaie de jouer la carte de la solidarité, je suis revenu sur le réseau social de mon entreprise. Le responsable informatique me disait qu’il y avait une augmentation de 1000 personnes sur le réseau. 1000 personnes à notre niveau c’est assez conséquent pour ne pas dire que c’est énorme. Alors qu’on compte 1000 personnes de plus, alors que nous sommes dans une phase où cela devrait échanger dans tous les sens, c’est toujours aussi mort. Ce sont toujours les mêmes qui échangent, ce sont toujours les mêmes qui regardent.

L’article de Cascador tombe à point, il écrit :

Je vous invite à lire l’article sur Wikipédia : Dans la cyberculture, la règle du 1 %, loi de 1 % ou hypothèse du 1 pour cent, également appelée principe 90-9-1, reflète le fait que la participation active des membres d’une communauté en ligne est extrêmement faible. Ainsi, sur Internet, moins de 1 % de la population contribue de façon active, 9 % participe occasionnellement et 90 % sont des consommateurs passifs, qui ne contribuent jamais.

En fait il faudrait étendre plus loin la réflexion. Si certains ont adapté leur pratique pédagogique, se sont lancés sur Youtube, ont modifié leur cours, combien vont réellement changer leur pédagogie de façon profonde. C’est exactement pareil que celui qui fait le régime de l’été et qui perd quatre kilos pour les reprendre et celui qui change fondamentalement son alimentation. Avec cette période de calme, où je vois des collègues qui se plaignaient de l’agitation permanente à juste titre, de l’augmentation du nombre d’outil, je me dis qu’il sera d’autant plus difficile de les faire revenir à la rentrée parce qu’ils n’ont pas envie, n’ont pas intégré, cette notion de réseau au sens large du terme appliqué au domaine professionnel. Et c’est ici toute la subtilité du concept, les mêmes qui vont dire que Teams ou d’autres outils ça fait trop, seront présents sur Facebook, seront de gros consommateurs de Messenger ou de Whatsapp.

Je ne juge pas. Mal dit. Je juge mais je ne condamne pas. Comprenez que je fais comme d’habitude, je peste mais je suis dans l’action, et j’aurais tendance à dire que ce que font les autres m’importe de façon modérée parce que je n’ai pas le temps, j’avance. On est obligé de tenir compte de la façon de travailler des autres, parce que c’est le principe même d’une équipe pédagogique. J’envie parfois mon épouse, non pas pour travailler avec des gosses de 11 ans que je ne supporterais pas longtemps, mais pour la faiblesse des interactions avec les autres collègues, à part pour certains décloisonnements. Pour des collégiens, les lycéens, c’est comme éduquer des gosses à 15, déjà à deux c’est compliqué, à 15 individus c’est très compliqué. Je ne condamne pas mais je juge, parce que ce jugement me permet de savoir dans quoi je m’embarque. J’ai poussé pour l’ouverture des classes virtuelles, et je les utilise, néanmoins je ne pousserai pas mes collègues à les utiliser, liberté pédagogique oblige.

J’ai de plus en plus la conviction que tout ceci n’est qu’une parenthèse, et que ce qui se sera passé à Corona, restera à Corona. À la rentrée, si le virus est derrière nous, si nous ne rentrons pas, que restera-t-il de cette période à part des changements individuels mais pas de changements collectifs si personne ne force ces changements.

Je ne connais absolument pas la bande dessinée mais je voulais illustrer une parenthèse

Je lisais cet article typique de prof, quelques enseignements du confinement à l’usage de ceux qui dirigent l’école. Les profs sont les plus beaux, les plus forts, et on retiendra de cette histoire qu’on est les plus beaux, les plus forts, que nous sommes indispensables, que la classe est indispensable, qu’on a pas le matériel et que les outils pédagogiques qui ont été mis à notre disposition étaient en bois.

Il est évident que cette période est propice aux remises aux questions, à une remise en question profonde de la société, à se dire que finalement en France on est pas si mal quand on voit le résultat du capitalisme libéré aux States, et les enseignants ne devraient pas échapper à cette remise en question. Ça ne se produira pas, de la même manière qu’on est forcé de mettre 160.000 policiers et gendarmes pour empêcher les bourgeois de venir dans les résidences secondaires pendant que la France des gilets jaunes fait tourner le pays, parce qu’il ne s’agit bien que d’une parenthèse.

À l’instar des 1% qui participent, combien seront nous à repenser notre façon de vivre, notre façon de consommer, ou même notre métier ? J’ai bien peur que le premier réflexe lorsque ce sera possible, sera à nouveau d’acheter des produits à bas prix sur Aliexpress, et de consommer un maximum de merdes inutiles dont on peut très bien se passer. De la même manière qu’on applaudit de façon très hypocrite le personnel soignant, qu’on félicite les caissières, qu’on salue l’agriculture française qui nous fait manger, qui s’en souviendra demain, le fameux jour d’après ?

Lorsque la rentrée arrivera, je sais que je vais me mettre en retrait sur pas mal de point, car comme je l’ai écrit, à froid, dans le calme, quand on n’est plus dans l’action, on arrive à prendre mieux la mesure des choses. J’avais pensé renoncer à ma mutation, la curiosité de voir la suite, mais malheureusement la suite je la connais, rien ne se produira de plus dans mon établissement car les personnalités n’auront pas changé, la parenthèse sera clôturée.

Je fais donc finalement ce que je fais depuis des années, je travaille uniquement avec ceux qui le veulent, ceux qui ont l’envie de ramer avec moi. Pour l’heure, je continue à m’occuper à la maison, ce ne sont pas les tâches qui manquent. Je désherbe où je peux, je fais à manger, je travaille, je bouquine, je me cultive, je viens de sortir la PS3 même si je ne l’ai pas encore allumée. Je fais propre dans mes cours, je supprime des fichiers, des sites internet en pagaille, ces fameux au cas où que je ne regarderai jamais. J’ai monté une ébauche de site pour Tony, ce qui explique que vous ne voyez plus les articles à vendre sur le blog qui n’est aujourd’hui plus qu’un blog. Je vais pousser le bonhomme un peu, je vais continuer à lui donner un coup de main et gérer la plateforme, mais je trouve que c’est plus lisible et pour lui et pour moi, de ne pas avoir les œufs dans le même panier.

Désormais et je trouve que c’est plutôt pas mal, ma présence sur l’internet se traduit de la façon suivante :

  • Mon blog qui reste mon blog et plus qu’un blog. Reflet de mes opinions et de mes contradictions du moment.
  • Le forum des bons pères de famille qui reste pour moi mon réseau social principal.
  • Mon compte Facebook qui me permet d’échanger avec pas mal de mes relations et amis. L’intérêt des nouvelles locales et du market place même si bien évidemment en ce moment, je reste confiné et je ne fais pas des affaires.
  • Le Yammer de l’entreprise que je consulte un peu mais sans plus. Lire des gens conseiller zoom à d’autres pour réagir plusieurs semaines plus tard et se rendre compte que c’est une passoire est peu inspirant.
  • Ma chaîne sans prétention maths à l’arrache que je combine avec Restez-curieux qui répondent pour la première fois à mon besoin de vulgarisation pédagogique que j’avais du mal à exprimer sur le blog.

C’est la première fois, après toutes ces années à faire et défaire que j’arrive à une véritable satisfaction quant à ma présence sur le net. Il aura fallu cette épidémie de Corona pour y arriver, preuve que cette situation n’aura pas que du mauvais, j’espère que vous qui me lisez, arrivez à trouver votre part de contentement, de réflexion, d’opportunités et de changement.