La mort c’est la finale, le sommeil c’est l’entraînement

28/03/2018 Non Par cborne

Notre histoire commence dimanche matin avec un bon mal de dos. C’est devenu un facteur chez moi, dès que j’ai mal au dos c’est que je commence à couver quelque chose. Quand le soir à 18 heures j’étais au lit, avec trois couvertures, tremblotant, pour deux heures après, me retrouver à vouloir ouvrir toutes les fenêtres avec 39° de fièvre, j’ai bien sûr pensé à une crise de malaria que j’ai contractée pendant la guerre du Vietnam. Il faudra que je vous raconte cet épisode sombre de ma vie, mais pas aujourd’hui.

Le lundi matin, je suis dans un état tellement dramatique que je ne peux pas faire les trois cents mètres qui me séparent du médecin, qui pratiquait la médecine à l’époque de Jeanne d’Arc. Je crois que ça fait déjà plusieurs années qu’il devrait être à la retraite mais il continue d’officier. Mais faisons une parenthèse. Mon voisin essaie de vendre depuis des années sa maison. Quand je dis des années, c’est peu de le dire, j’ai visité la sienne et j’ai préféré acheter la mienne il y a plus de cinq ans. Le problème évident de sa maison c’est la personnalisation, le fait qu’elle soit comme neuve mais l’agencement des pièces qui a été réalisé fait qu’il aurait fallu tout casser pour recommencer. Rajoutons à cela des éléments d’un goût douteux et qui ne font pas partie de la décoration comme des colonnes grecques pour cacher le tuyau d’évacuation des eaux usées (véridique, je ne sais pas en quoi c’est comme matière), un prix élevé par rapport au marché, il n’est pas anormal que cela ne se vende pas. Tant mieux pour moi, nous vivons seul à l’année, et pendant l’été il n’y a personne sur cette maison, la solitude ne me pèse pas sauf quand il faut gérer les camions à caca et les arbres qui tombent. Une visite a eu lieu samedi soir et malheureusement la dame qui faisait la visite a oublié de fermer les volets en bois de l’arrière, au dernier étage, et ne les a pas fixés.

La légende dit qu’au moment où les indiens qui ont construit leur cimetière sous ma maison ont décidé de baptiser le village, de grands débats ont eu lieu autour de Saint-Pierre le Vent. Et puis, les indiens ont dû se dire que ce n’était pas un nom très vendeur, c’est comme ça que c’est devenu Saint-Pierre la Mer. La première nuit c’était de l’ordre de l’acceptable, comme quelqu’un qui claque violemment une porte à côté de ton oreille par surprise. La seconde nuit, on avait franchi le cap de la surprise, c’est comme si on avait un pervers qui claquait la porte de façon régulière toutes les dix secondes. Notez la classe Bornienne, tu agonises de la malaria, et tu ne peux pas trouver le sommeil, le problème de volet ayant été résolu le mardi matin avec de très sincères excuses du mari de la dame qui a laissé le volet ouvert, je n’ai pas hésité à lui serrer la main, je l’aurai embrassé sur la bouche pour lui donner mes germes.

Revenons-en à notre histoire. Le docteur Ciflox arrive dans l’après-midi, m’ausculte et ne trouve rien, à part le constat que je fais de la fièvre et que je vais mourir. Il choisit donc une de ses techniques favorites la cortisone. La cortisone c’est un peu son remède de grand-mère. Tu as mal à la jambe ? Cortisone. Tu es fatigué ? Cortisone. La cortisone, c’est génial, comme je ne pouvais pas attaquer l’après-midi, j’ai démarré le mardi matin, à 3h30 j’avais les yeux grands ouverts.

La journée du lundi se résume à ça

Comme dirait Baloo qui est un ami : il en faut peu pour être heureux. J’ai passé mon temps à regarder le mur blanc et ça me suffisait. J’ai la semaine en arrêt maladie, nous sommes mercredi au moment où j’écris ces lignes et j’ai encore du mal à marcher. A une époque j’aurai culpabilisé, ce n’est plus le cas aujourd’hui. J’ai quand même envoyé une évaluation pour dépanner mon collègue CPE mais pour le reste tant pis. La reconnaissance de l’état pour notre travail c’est le jour de carence, une journée non payée, un moyen théorique pour limiter l’absentéisme. Je vais toujours bosser, je fais des heures sup en pagaille, je fais 39 de fièvre, je ne vais pas prendre ma voiture pour aller tenter de me tuer avec d’autres personnes et de contaminer enfants et collègues. Ce qui est vrai pour les enseignants s’applique à tous les corps de métier, avec des conséquences plus ou moins importantes, l’infirmière ne peut pas se permettre de contaminer tout son service et de mettre en danger la vie de ses patients. Pourtant par ce système punitif alors qu’un médecin vous juge inapte à aller travailler, c’est sous-jacent, il faudrait avoir la patate pour aller bosser.

Orelsan a écrit : la mort c’est la finale, le sommeil c’est l’entraînement.

D’Orelsan on a envie de retenir uniquement les textes idiots, les paroles vulgaires et pourtant il y a quelques textes qui sont à écouter, y compris à l’école. C’est dans ce genre de situation où il est assez facile de se projeter vers la fin de sa vie. L’histoire des murs blancs, c’est véridique, j’ai dû être aidé pour des tas de choses pour la journée. Quinze minutes pour trouver l’énergie de se lever. Le pire, c’est la perte des capacités intellectuelles, l’impossibilité de penser, de raisonner, comme si on te prenait une partie de toi-même. La maladie est une bonne simulation de la vieillesse. La machine est en train de repartir, ça va mieux depuis hier matin où j’ai sué tellement fort que j’ai évacué la fièvre d’un coup, on imagine très bien que la vieille c’est quand la machine ne repart pas.

Notre corps, notre esprit, nous conditionne à la mort en vieillissant, j’en ressens déjà les effets. Il y a 18 ans, donc à 25 ans, j’étais tous les matins sur le quai de la gare de Melun, à six heures du matin pour être au bureau avant huit heures. Le soir je trouvais encore l’énergie d’écrire des dizaines de pages de documentation vidéo. Il est certain que ma vie n’est plus la même, qu’avec les enfants, la maison, une femme qui accuse le coup de la quarantaine en force et dont il aura fallu que je m’occupe largement ces dernières années, je pourrai trouver tout un tas de prétexte, mais la raison, la seule, la vraie, c’est le manque d’envie.

Je suis en train de passer du côté du passif. Devenir passif, sous-entendrait que j’ai été actif un jour, le bilan de l’action n’est pas très probant. J’aurai converti franchement un utilisateur de passer à Linux, j’aurai dépanné quelques personnes, j’ai dézingué un nombre incroyable de projets, je me suis lancé dans des tas de choses que je n’ai pas achevées. Pas terrible. Si j’ai un conseil à te donner, à toi le jeune, toi qui a encore un peu de temps, toi qui a l’énergie pas trop de responsabilités c’est d’apprendre à tenir le cap, gérer ses priorités, faire des choix, les bons de préférence, et de continuer à lire ceux qui ont échoué, tu as ici un bon modèle des choses à ne pas suivre. Ce qui m’a perdu, c’est indéniablement mon caractère pourri, mais surtout la dispersion. S’ils sont de plus en plus nombreux à parler de minimalisme, ce n’est pas pour jouer les Gandhi à se balader en slip toute la journée et vivre dans le dénuement mais bien pour lutter de façon frontale contre une société qui en propose toujours plus, qui en propose trop pour un seul homme.

Pas encore mort Cyrille BORNE, je viens de trouver la patate pour écrire ce billet, je le fais depuis mon ordinateur portable, face à mon mur blanc, je commence à faire le calcul de l’énergie qu’il va me falloir pour aller prendre un petit déjeuner avec ma cortisone, faire le lit et quelques corvées, l’envie n’y est pas.