La fin de leur monde et du nôtre en passant

07/03/2020 Non Par cborne

Je crois qu’on peut dire qu’on y est, la France a peur, la France a le coronavirus. J’allais faire mes courses dans la semaine, c’était la ruée sur les gels hydroalcooliques, enfin, cela avait été la ruée, puisqu’il n’y en avait plus. Beaucoup de personnes âgées qui faisaient le plein, le sucre, les œufs et la farine pour respecter la tradition. Un redditeur écrivait qu’en France nous savions préparer la fin du monde avec classe, en mangeant des quatre-quarts.

Je trouve cette période réellement catastrophique, honteuse, très significative, et je comprends d’autant plus les survivalistes dont le mouvement va certainement rencontrer un grand succès. La spéculation sur le gel sur Amazon

ou ces gens qui volent des masques, le racisme contre les Asiatiques. On pourrait penser qu’on marche sur la tête, au contraire, on a ça dans le sang, elle n’est pas si loin la France des collabos. Je comprends aujourd’hui que des gens achètent des armes pour défendre leur potager quand demain les réserves alimentaires ne seront plus et qu’il faudra se contenter des récoltes. Les sites internet qui profitent de l’opportunité pour proposer des recettes de fabrication de gel, les journalistes qui jouent la surenchère du on va tous mourir, ils sont peu à jouer la carte de la rationalité et du bon sens.

À l’école, on ne peut pas réellement parler de psychose, mais je vois des comportements étranges. Mes élèves de seconde, les filles, les garçons étant très constants dans le pipi caca prout, doigts dans le nez, faut se laver les mains ? Pour de vrai ? se mettaient du gel toutes les quinze minutes. J’ai dit qu’elles devraient faire attention en sortant du gel, elles pourraient créer une émeute ou se faire agresser pour avoir du précieux. La rationalité n’est pas au rendez-vous quand il faut accepter la fatalité. Nous sommes un établissement de 400 élèves avec environ 70 personnes, entre les salariés, les profs, la cantine et le reste. Les élèves viennent de tout le territoire, jusque dans les Corbières de l’Aude. Ils passent sept heures par jour ensemble, sont tributaires des transports, font du sport dans des clubs, voient des amis, leurs familles en font autant, leurs profs en font autant.

Imaginez ma situation. Je suis en contact avec 400 gosses, multiplié par le nombre de personnes qu’ils fréquentent, qu’il faudra multiplier encore par le nombre de personnes qu’elles fréquentent. Ma femme est dans une école primaire d’environ 200 gamins, ma fille au collège avec 700 gosses et mon fils dans un lycée de 2500 élèves. Vous vous doutez bien que je suis aux premières loges et que si je dois prendre une chtouille, je la prendrais, plus ou moins comme d’habitude. Nous passons ensemble, les élèves et nous, les différentes épidémies chaque année, c’est l’histoire de notre vie en collectivité. Par conséquent, et à mon sens, la seule façon d’enrayer l’épidémie c’est quand un bon nombre de personnes auront été en contact avec la maladie et plus ou moins immunisés. Je ne me fais pas de souci particulier, je m’en fais plus pour mes parents, la grand-mère de ma femme, mes beaux-parents, que pour mon épouse, mes gosses et mes élèves.

La moralité c’est que je trouve la situation nauséabonde, et qu’il faudrait presque faire le choix de ne pas s’informer pour ne pas tomber dans la psychose. C’est un peu le sujet de l’échange que nous avons dans le forum avec Arnaud, qui dit qu’il préfère mieux lire des publications scientifiques que de la merde. Je pense qu’il s’agit d’un juste compromis, j’aime regarder la pourriture en face, mais pas trop, on finirait par avoir de la merde dans les yeux. Vous pouvez relire cette phrase, elle est magnifique, c’est dans ces moments là où je me dis que je suis une forme de rappeur à ma façon, quelle punchline, quelle force dans le texte !

À propos de lecture de nouvelles, inoreader a changé son interface et changé son panneau contre les adblockers pour quelque chose d’un peu plus tendancieux

Il y a peu, on proposait un bouton plus tard, aujourd’hui tu mets à niveau. Il y a toujours moyen de moyenner. La façon la plus simple c’est bien sûr de rajouter le site en liste blanche ce que j’ai fait, l’autre façon serait de bloquer les éléments bloquants avec ce même bloqueur qu’on voudrait bloquer. Elle est bien celle-là aussi, c’est comme un reboot des serpents qui sifflent sur nos têtes. Je suis passé en liste blanche, la pub n’est pas intrusive, mais il s’agit toutefois de rappeler qu’un service propriétaire, reste un service propriétaire et que les règles du jeu peuvent changer à n’importe quel moment. Je referai une passe sur les agrégateurs en ligne auto-hébergeable, qui sont désormais réduits à une peau de chagrin.

Revenons à nos moutons, enfin à nos écoles. Dans la phase 3, il est prévu une fermeture potentielle des écoles, comme c’est les cas actuellement en Italie. Dans les très nombreuses directives que nous recevons, il apparaît qu’il faut assurer une continuité des cours. Jean-Michel notre ministre, enfin le ministre de mes copains, est confiant, Jean-Michel a dit que la France était prête. Prête à quoi ? Prête à assurer un enseignement à distance, par les enseignants eux-mêmes.

Une partie de mes collègues n’a pas l’intégralité de ses cours informatisés. C’est toujours ici que j’apprécie la différence entre la réalité et ce qu’on voudrait qui soit la réalité. La réalité dans la tête des énarques, ce sont des enseignants qui maîtrisent à la perfection l’ensemble des nouvelles technologies, des enseignants qui travaillent H24 pour avoir des cours optimaux et révolutionnaires. La réalité est donc très différente. Pour ceux qui ont leurs cours informatisés, tous ne sont pas capables de les communiquer. Il faut dire que nous n’avons pas non plus la plateforme adéquate, nous n’avons pas fait non plus de réflexion d’équipe ou même de réflexion globale dans les établissements agricoles, donc encore moins d’essai en grandeur nature. Les pompiers, la police, de nombreux services font des tests : incendie, simulation d’attentat, catastrophe naturelle et j’en passe. Les seuls tests que nous faisons, sont les alertes incendies ou confinement, quelle expérimentation sur le territoire a été réalisée où on imaginerait les écoles fermées et un enseignement à distance ? À ma connaissance, aucun.

De mon côté ce n’est donc pas brillant, on peut s’interroger aussi du côté des élèves. Si demain on annonce que les écoles sont fermées, avec mon public d’élèves je peux vous donner dans l’ordre ou dans le désordre les quelques réalités auxquelles nous serons confrontés :

  • Les élèves ne travaillent pas en tant normal, n’ont aucune autonomie, ils considéreront cette période comme des vacances. On peut donc imaginer qu’il faudra repartir de 0 passée la période de quarantaine.
  • Les élèves y compris les travailleurs, ne sont pas capables de travailler sans avoir des retours rapides de l’enseignant. Un jour il faudrait que je filme un de mes cours de GT, on ferait douze millions de vues. Quand vous en êtes à trois heures de leçon sur les vecteurs et qu’une petite lève la main pour demander c’est quoi un vecteur, il faut comprendre que nous sommes dans l’interactivité permanente avec nos élèves. Par conséquent, quand on demande aux profs d’avoir leurs documents en PDF, qu’ils n’ont pas tous, c’est un leurre, c’est un système de visio-conférence qu’il faut avoir.
  • Quelle plateforme ? Quel matériel ? Eh oui. Je pense qu’aujourd’hui le taux d’équipement en ordinateur chez mes collégiens est de 50%. Ce qui signifie que s’il fallait envisager envoyer du travail ou faire quelque chose c’est en lien avec le smartphone. Les enfants n’ont pas un matériel standard, il est impossible de garantir la qualité de connexion, il n’y a pas de protocole, comment dès lors assurer une visio ? De la même manière, envoyer un cours en PDF ou des exercices à faire à l’écrit quand il n’y a plus d’imprimante ou de cartouches d’encres, c’est autant d’obstacles dans la réalisation d’un cours à distance.
  • Et c’est ici qu’il faut souligner la méconnaissance du terrain et de ses enjeux. Jean-Michel dit que tout le monde est prêt, sauf que non seulement les profs ne sont pas prêts, les élèves ne sont pas prêts parce qu’on n’a rien fait pour qu’ils le soient eux aussi. Dans les raisons supplémentaires, on pourra rajouter la diabolisation du téléphone portable. Au lieu d’avoir transformé ces appareils en outils pédagogiques de façon à ce que les élèves et les profs puissent se les approprier, on les proscrit. Au lieu de continuer vainement à penser qu’on va balancer des PDF et que ça va passer, on aurait déjà des protocoles en place pour les élèves et leurs enseignants.

La réflexion que je faisais à mes élèves de seconde qui ont l’habitude de me solliciter à distance c’était de leur dire que s’il y avait bien quelqu’un qui leur calerait une visio dans la semaine en caleçon et en chaussettes claquettes depuis son ordinateur ou son téléphone ce serait bien moi. À part pour le caleçon, tout le monde savait qu’il ne s’agissait absolument pas d’une plaisanterie et que je trouverais le moyen de faire un cours en direct. Venir travailler en alerte rouge a rajouté encore un peu plus à ma légende. Il est évident que je n’ai absolument pas réfléchi à comment faire, et que je n’y réfléchirais que si cela venait à se produire ce qui ne se produira certainement pas. On évoquait l’arrivée de cette phase trois sans fermeture des écoles de façon nationale, je pense qu’on préfère mieux éviter un bordel généralisé avec la plus grande crainte des parents, se retrouver coincé pendant deux semaines avec des ados vautrés dans un lit ou dans un canapé.

Oui. Un métier décrié, on nous traite comme de la merde, mais finalement on est bien content de savoir que nous faisons garderie au quotidien.

Nous nous quittons forcément sur la chanson la fin de leur monde, du groupe I AM.