La culture pour tous les sauver

29/08/2017 Non Par cborne

Il y a quelques années dans mon précédent lycée, je surveillais une épreuve blanche d’histoire géographie. Un drôle au bout de quinze minutes à peine, pose son stylo et s’affale sur la table. Je l’invite à reprendre le travail et il me répond d’un air totalement sincère que de toute façon Paris, il n’ira jamais, et que pour la guerre de 39-45, ils sont tous morts, donc ce n’est pas intéressant.

Dans ma caverne, nous avons tous la notre, je côtoie un public qui reste assez basique, des élèves qui veulent s’orienter vers le monde professionnel le plus rapidement possible. Ce n’est pas péjoratif, c’est un état de fait, ce sont des enfants qui ont des aptitudes pratiques mais qui n’ont que peu d’affinités avec la culture, l’intellectuel. Ce que je dénonce ici, le manque d’intérêt pour l’histoire, pour la géographie, c’est le manque de curiosité tout simplement pour le monde qui nous entoure. Ce que je constate chez mes élèves, je le retrouve chez mes enfants et chez leurs amis, je suspecte que c’est général, ce qui expliquerait la baisse de QI constatée, l’enfoncement de la France dans le classement PISA et j’en passe.

A leur âge, je lisais, je regardais le journal télévisé, je m’intéressais, j’échangeais avec mes camarades, nous voulions refaire le monde. Mon contexte était différent car j’étais dans des classes latin grec, mais les jeunes que je fréquentais quelles que soient leurs origines sociales avaient un fond culturel, un intérêt pour le monde. On peut proposer quelques pistes de réflexion sur cette évolution, le sujet est trop complexe pour maîtriser trente ans d’évolution d’une population :

  • l’explosion de la cellule familiale. Je vois de nombreux jeunes livrés à eux mêmes, les parents ayant des préoccupations qui vont de leur emploi, leur santé, reconstruire parfois leur vie sentimentale, si bien qu’ils sont dépassés et baissent les bras. Dans mon enfance, fils de commerçant, on a connu un avant et après. A la fin des années 80 donc pendant mon adolescence, le magasin parental a connu la crise, mon père a dû prendre un travail de commercial et être absent régulièrement de la maison. J’ai profité inconsciemment de l’opportunité pour passer plus de temps devant l’ordinateur et la télévision. En tant qu’enseignants avec mon épouse, la marge de manoeuvre de mes enfants est particulièrement limitée, néanmoins en cas de problème, santé ou travail, nos enfants prennent la tangente dès que possible, il est de la nature humaine d’aller vers l’amusement plutôt que la corvée.
  • Le nivellement vers le bas. On tend de façon systématique vers la norme. Parce que des parents ont baissé les bras, que des enfants pour compenser des carences affectives, pour avoir la paix ont des iphones, n’ont pas d’heures de sommeil régulières, des PS4 et des Stan Smith, cette facilité qui fait envie se propage aux autres enfants qui ne voient que le moment présent et l’assiette de leur voisin. Pourquoi je dois me coucher à 21 heures, manger des légumes, limiter les écrans quand les enfants du voisin se couchent à 3 heures du matin pour se lever à 14 heures, manger du Nutella devant la télé ? Les enfants ne sont pas stupides et savent qu’il ne s’agit pas d’une situation normale, néanmoins la tentation est importante, comme la pression qu’ils exercent sur les parents pour en avoir toujours plus.
  • l’augmentation du nombre de loisirs. Ma génération a connu une télévision avec trois chaînes, a connu l’ennui. Le mois de juillet vous aviez du sport sur les trois chaînes, si bien qu’au bout d’un moment vous préfériez faire autre chose. De la même manière, le piratage, Netflix n’existaient pas pour la vidéo, la location d’une VHS chez Vidéo Futur avait un coût, on choisissait son film pendant un bon moment et on le regardait avec plaisir. On avait donc dans son emploi du temps de jeune du temps pour tout, y compris pour la lecture qui permettait de rêver, de se dépayser et ce gratuitement à la bibliothèque. Il faut être de bonne foi. A 20 heures sur les trois chaînes c’était le journal télévisé, aujourd’hui avec 140 programmes différents, est-ce que j’aurai pris le temps à 15 ans de regarder le journal ? Oui, si mes parents me l’avaient imposé. Est-ce que j’aurai lu autant de livres si j’avais eu la console, la tablette, le smartphone ? Certainement pas, on ne peut pas renier l’aspect totalement attractif de ces appareils.
  • Les réseaux sociaux. Il ne s’agit pas de diaboliser les réseaux sociaux mais juste de dresser le constat simple, que la relation de couple entre Betty et Jordan est bien plus passionnante que la potentielle guerre qui peut éclater avec la Corée du Nord. Nous sommes exactement dans le même contexte que précédemment, c’est à dire que les journées ne faisant que 24 heures, le jeune fait le choix entre l’information mondiale et son information quotidienne, en se recentrant sur ce qui lui paraît essentiel. Et par défaut si sa vie n’est pas assez passionnante, il a les Marseillais et les Chtis pour se donner des exemples de comportement.

Est-ce que c’est si important de savoir qui étaient Staline et Hitler ? Même si c’est enseigné dans les programmes d’histoire, les élèves pensent parfois qu’Hitler était Anglais, ont du mal à comprendre ce qui s’est passé durant la seconde guerre mondiale. Mettons en application ce qui est écrit plus haut à ce simple cours d’histoire. Les élèves ne sont pas intéressés par l’histoire car elle n’est pas assez concrète pour eux, évoquer une guerre ou un pays éloigné n’a plus de sens quand ils ne vivent que le local et le quotidien. Entre les parents démissionnaires, ceux qui abandonnent, ceux qui n’en peuvent plus, le système scolaire ne peut rien faire pour que la leçon soit assimilée si bien qu’on a des générations qui vont grandir sans savoir ce qu’est le nazisme ou le communisme. Il suffit de regarder à l’heure actuelle, du côté des États-unis où un président élu par son peuple peine à condamner des attentats racistes pour comprendre qu’il y a un problème.

L’histoire permet de comprendre l’actualité d’aujourd’hui, la culture permet d’analyser le monde qui nous entoure, elle est une arme qui nous permet d’affronter le monde, sans culture nous sommes la proie des manipulateurs.

On aura certainement un peu plus de recul dans quelques années mais l’élection de Donald Trump est révélatrice de la problématique du manque de culture qui ne frappe pas que la France. Donald Trump a usé de « fake news » durant sa campagne dont celle-ci.

le pape soutiendrait Trump

Si on a un minimum de fond culturel, on sait que le Pape ne prendra pas partie pour une élection présidentielle, même si certains de ses actes sont politiques, ils ne peuvent pas l’être ouvertement. Quelques mois auparavant, le Pape François avait dit que Trump n’était pas Chrétien, car les Chrétiens ne mettent pas des murs de séparation entre les hommes.

Je ne peux affirmer que Trump a été élu sur la base de fausses informations, mais ce qui est certain c’est qu’elles ont contribué à cette élection. Depuis, les réseaux sociaux se sont positionnés pour repérer les fake news et le supprimer ce qui montre la gravité de la situation. Le Monde relayait un article qui expliquait que la majorité des jeunes n’étaient plus capables de distinguer le vrai du faux, ce qui signifie qu’ils sont en danger pour eux-mêmes mais qu’ils sont un danger pour les autres, car l’immédiateté veut qu’ils diffusent la fausse information le plus rapidement possible. A l’heure actuelle on compte une masse importante de gens éclairés, si bien qu’il est encore possible de facilement distinguer le vrai du faux, on compte bon nombre d’intellectuels. Qu’en sera-t-il dans 20 ou 30 ans, sera-t-on dans la situation où une poignée d’élites manipulera des citoyens comme des moutons, sans que personne n’arrive à distinguer la vérité du mensonge ?

L’éducation essaie de prendre des mesures, et fait ce qu’elle tente de faire depuis désormais plusieurs décennies, brosser dans le sens du poil cet élève qui est au coeur de la pédagogie, quand d’après ce qu’on peut lire plus haut, il devient désormais urgent de remettre le savoir au centre des apprentissages. Un savoir qu’il faut acquérir, de gré ou de force, la contrainte, l’obligation, un concept dont à l’heure actuelle et malgré les dangers, personne ne veut prendre en compte. C’est pour cela que l’une des tendances fortes, c’est la gamification ou la ludification de l’enseignement qu’on peut synthétiser en ce moment par cette image :

source : http://www.emergingedtech.com

Allons sur le terrain des enfants, si les enfants sont intéressés par le jeu, transformons nos enseignements pour qu’ils soient réalisés de façon ludique, de cette façon on pourra obtenir l’adhésion des élèves. Si on peut le faire, si cela doit apporter quelque chose alors il faut le faire. L’école toutefois se fourvoie en adaptant en permanence ses contenus pour les rendre à portée des élèves, à force de baisser la barrière, elle est désormais au ras des pâquerettes. Nous sommes passés d’une mission d’enseignant à celle d’éducateur, des parents bis en quelque sorte. Il faudra alors de la même manière que les parents expliquent à leurs enfants que faire le ménage n’est pas amusant, tout comme la lessive ou la vaisselle, qu’il est des choses qui ne sont pas passionnantes mais qu’il est obligatoire de faire. C’est à mon sens un des enjeux de l’école, une rébellion pour rehausser le niveau. D’ailleurs certains l’ont bien compris, des établissements privés affichent des listes d’attente sur plusieurs années tout simplement car ils demandent aux élèves qui se présentent un niveau de compétition.

Je n’ai pas de potion magique pour donner envie d’apprendre, de s’intéresser, je suis moi-même en situation d’échec. Nous sommes une maison où la culture est à portée de mains, où ce n’est pas l’open bar sur les moyens multimédias, nous faisons des sorties, nous échangeons sur des thèmes variés et pourtant, dès que mes enfants ont du temps, qu’on les laisse s’occuper eux-mêmes, ils se retournent toujours vers la bêtise, vers le superficiel, vers ce que pratiquent les jeunes de leur âge : Youtube, les émissions de real TV, les séries télés pas les plus intéressantes et s’ils avaient quartier libre, ils seraient certainement sur tous les réseaux sociaux pour partager des inepties. Si certains y arrivent, je les en félicite, mais pour ma part j’abandonne. Je fais partie des gens qui pensent que parfois, il faut prendre une claque pour se relever. Nos discours avec mon épouse, les preuves, ne servent à rien, car nous sommes les parents, c’est peut-être un jour dans leur vie future qu’ils sentiront un manque, qu’ils se sentiront mal à l’aise face à des gens de leur âge qui raconteront des choses qu’ils n’auront pas la capacité de suivre. Ils ressentiront alors le besoin, je l’espère pour eux, d’apprendre, de comprendre.

Et s’ils ne le font pas, nous nous retrouverons peut être dans la situation du film Idiocracy, film sans prétention de 2005, un teen movie où un individu « médiocre » se retrouve projeté dans le futur et réalise qu’il apparaît comme un individu surdoué aux yeux de la population devenue complètement abrutie par les moyens technologiques et la malbouffe. Si un jour cette prophétie se réalise, et bien ce sera ainsi, nous aurons le monde que nous méritons, j’espère être mort avant que cela se produise, si cela doit se produire.

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