La bombe humaine, c’est moi elle m’appartient

14/04/2019 Non Par cborne

Ou comment je démissionne de ma place de « responsable informatique ».

Au royaume de l’informatique, le Borne est roi

Notre histoire commence en 2003, j’ai l’opportunité de quitter BNP Paribas pour devenir prof dans le Cantal. Non, ne rigolez pas, c’est sur le principe une opportunité. Le chef de l’établissement de l’époque est séduit par mon profil, j’ai une maîtrise de sciences physiques, je peux enseigner des mathématiques à des élèves de lycée professionnel sans problème, je suis une brute en informatique. Enfin disons que tu es encore plus brutal en informatique dans le milieu de l’éducation quand tu as l’idée de vérifier si la prise est branchée avant de dire que l’ordinateur ne marche pas. J’ai découvert par la suite que non seulement l’emploi jeune informatique avait fini son contrat, mais que le prof de maths avait été conduit vers la sortie. Il apparaît, mais je ne l’ai compris que plus tard, que le prof de maths normal en lycée agricole est pour le moins rare, la compétence informatique totalement absente.

L’ambiance dans le Cantal est assez particulière. Une équipe très féminine, une équipe qui travaille beaucoup, on prend dès lors le pli pour démarrer une carrière. J’aurai passé des années à faire beaucoup, en fait j’ai pas fait tant que ça pour l’établissement même si à la sortie j’ai pondu un site internet, une salle informatique, un réseau, ce genre de choses, mais on va dire que j’ai beaucoup appris, à l’aide des copains dans les forums, par moi-même.

Bien évidemment le Cantal quand tu es natif du sud, tu n’as qu’une envie c’est de le quitter, notamment dans un établissement scolaire précaire, avec des problèmes de natalité, de moyens. Mon transfert vers le lycée agricole de Clermont a été une véritable bénédiction, j’ai pu revenir dans mon sud natal, et cette fois-ci l’informatique a été beaucoup plus facile. En effet, l’expérience d’une part, et puis une équipe pédagogique avec la plus grande gueule de France mais paradoxalement la plus docile. En effet, mes collègues ont compris rapidement que je gérais mon affaire, comme mon chef d’établissement, petite équipe, facilité de communication, on fait comme le monsieur il a dit. Malheureusement, petit établissement mal placé, avec une population particulièrement difficile, j’y ai passé quatre années de ce qui restera certainement ma meilleure période d’enseignement. Néanmoins, ma mutation vers Pézenas est encore une bénédiction, un gros établissement, plus solide, on commence à imaginer même des perspectives de retraite. Le fait de faire 50 km de moins par jour de travail est particulièrement intéressant pour moi, sur le papier la bonne affaire.

Des enseignants essayant d’allumer un ordinateur

Back to life, back to reality

En arrivant dans mon nouvel établissement, à l’origine je venais pour faire des mathématiques. Là encore, il est apparu qu’il y avait un véritable besoin, je ne l’ai découvert qu’après, notamment la capacité à faire des heures de collège sans devenir fou. Bien évidemment, ce sont mes compétences en informatique qui m’ont permis de rentrer dans la place. Il y a une certitude pour ma part, c’est que lorsque dans la vie tu as goûté à la merde, tu apprécies largement le confort. Quand tu ne connais que le confort, il reste difficile de l’apprécier, mythe de la caverne croisé avec la cuillère en argent dans la bouche.

Grosse équipe, gros moyens, quelqu’un qui fait un peu d’informatique dans l’établissement, un prestataire de service. En creusant très rapidement avec les postes sous Windows XP, des trucs vieillots et mal ficelés à tous les étages, j’ai dû malheureusement commencer à m’investir très vite. Les changements drastiques que j’ai pu opérer dans l’établissement, ont entraîné de façon très récurrente des plaintes régulières de mes collègues. Comprenez que la méthode qui consiste à passer en force ne plaît pas, comprenez encore que la méthode qui consiste à ne rien faire et rester dans l’immobilisme n’a jamais fait avancer les choses. Six mois après j’avais fait mes preuves, plus aucune plainte, juste de mauvaises habitudes du collègue très disponible qui dépanne en gueulant plus ou moins mais qui dépanne quand même.

Pendant ce temps-là, ma femme enchaîne les maladies. Opération de la paupière, opération du genou, je cours, je cours beaucoup, je gère de plus en plus de choses à la maison, les enfants qui grandissent, les travaux, les repas, et j’en passe. Les gens s’en foutent, ce n’est pas leur problème, je travaille énormément pour le lycée, réparation, amélioration, mise au propre, dépannage quotidien, réparation des conneries des uns et des autres.

Novembre noir

J’ai raconté la globalité de mes aventures, sur la période du mois de novembre, les problèmes de voiture, le pare-brise qui explose une semaine avant le contrôle technique, aller à Toulouse pour faire opérer ma femme avec le pot d’échappement qui tient à moitié, la crise des gilets jaunes. Le changement de chef d’établissement, un homme rigoureux, qui veut que les choses soient carrées et qui a la mauvaise idée de me mettre dans l’organigramme responsable informatique, on y viendra plus tard.

J’avais expliqué que le vendredi après-midi veille des vacances de Noël, j’ai le cœur qui lâche, d’où mon fameux billet de battre mon cœur s’est arrêté qui m’a valu de nombreux témoignages de sympathie, je vous remercie encore.

Ce que je n’ai pas raconté par contre c’est l’issue. Nous sommes le jeudi avant la reprise et je suis toujours aussi mal en ce début de mois de janvier même si je sais que je n’ai rien. Alors que je suis un modèle pour la sécurité sociale, je fais la démarche d’aller voir mon médecin. Je lui explique, on se connaît peu, et je lui raconte ma vie, ces six dernières années. Il connaît bien mon épouse, il découvre celui qui a tout porté en parallèle, avec des chiottes qui explosent et des camions à caca en bonus, plus une charge mentale en lien avec le travail, les enfants, le reste. Il me met sous anti-dépresseur.

Je n’ai pas refusé le traitement. Je pensais que je faisais un burnout, je pense que j’ai fait une véritable dépression mais tu vois public, la dépression des bonhommes. Je crois que c’est cet article qui m’a confirmé le symptôme, il décrit totalement le problème. Confirmé, parce que la prise de seroplex à dose minimale a arrêté net toutes les douleurs thoraciques, et puis surtout a permis de faire respirer toute ma famille. J’ai réalisé que je passais mon temps à gueuler et que j’étais un psychopathe. Le seroplex c’est formidable, tu n’es pas défoncé, tu es juste distant, c’est comme si tu regardais ta vie de plus loin.

C’est certainement l’une des raisons pour lesquelles vous avez vu passer un article sur la boîte à gestion du stress en entreprise, car si le cachet m’a dépanné pendant un moment, une forme de béquille, au bout d’un moment faut régler les problèmes à l’ancienne, comme les bonhommes. Il paraît évident que lorsqu’on me connaît, ou même lorsqu’on me lit, on se doute bien que je ne vais pas chercher des puits d’énergie ou me lancer dans la méditation face à la mer. J’essaie quelques exercices de respiration, j’essaie surtout de travailler sur moi parce que ça se travaille. Au lieu de me mettre à gueuler que tout le monde m’emmerde, je prends le temps de respirer un grand coup et je ne dis rien. Le plus difficile c’est de ne pas gueuler comme un débile mais surtout se convaincre que ce n’est pas un drame et penser les choses de façon positive. (ON VA TOUS MOURIR !!!!)

Je me lève et je prends des pilules pour dormir

Une semaine comme une autre, la semaine de trop

Cela fait désormais un mois que ma femme fait de la fièvre. Malheureusement c’est la routine, c’est une source d’inquiétude, je ne sais pas où l’on va, nous enchaînons les examens sans rien trouver. L’action démarre dimanche dernier. Je suis en voiture et je vais récupérer mes gosses, un message sur mon téléphone avec une capture d’écran, les ordinateurs de la salle des profs ne se connectent plus au réseau. J’ai un collègue qui habite à côté du lycée et qui pour une raison qui n’engage que lui préfère mieux travailler au lycée qu’à la maison. Comprenez que la démarche de m’appeler, ne me gêne pas, je dirais même au contraire, le collègue a eu pour moi le bon réflexe. En effet, se pointer le lundi pour voir que c’est l’apocalypse, et avoir tout le monde en train de s’énerver parce qu’on ne peut pas imprimer, moi qui dois faire le calcul de partir en cours et de ne pas pouvoir réparer, je préfère faire les choses à distance. Il se trouve que j’ai un collègue du service technique qui vit sur place, nous avons des relations saines, je lui dis à distance exactement où se trouve le problème, il apparaît qu’un onduleur mort après des perturbations dans le week-end a débranché un switch.

Le dimanche dans l’après-midi ma fille avec un trop plein d’énergie fait une sortie théâtrale, arrache la tringle à rideau de l’entrée. Il ne reste qu’un modèle à bricodepot, je vois que ce n’est pas standard, il faut que je l’achète sinon je dois tout refaire. Le lundi matin je suis à 7 heures à l’entrée du magasin pour être sûr de ne pas rater mon produit, je finirai ma journée à 20 heures passées après avoir assisté à la réunion parents professeurs de mon fils. Le mardi je suis dans un état de légume mais à la maison, je passe ma journée à dormir ou presque. Il s’agissait de la semaine dans laquelle j’arrêtais le seroplex, ça m’a un peu chamboulé l’organisme. Le mercredi matin nous avons rendez-vous pour aller faire un scanner du ventre, puisqu’à l’origine c’est parti de là. C’est dans ce genre de moment où tu te demandes si on va trouver un cancer. On m’appelle du lycée parce qu’on a impérativement besoin de codes pour une salle que nous allons louer. Ma femme va passer son scanner, et moi comme je suis un con de travaillomane je réponds …

Le mercredi après, je reçois un mail d’un collègue copie toute la hiérarchie pour dire qu’il y a eu un couac avec le système de réservation que j’ai mis en place, un mail bien acide et là, c’est le déclic.

j’en aurai bien mise une avec le majeur mais je ne sais pas si ça existe

450 € par mois

Tu réalises que tu bosses avec des responsabilités de cadre, que tu réponds à des messages, à des appels de 7h30 le matin jusqu’à 22h30, que des collègues entrent dans tes cours parce qu’ils n’arrivent pas à imprimer quelque chose, que tu fais de l’astreinte à distance le dimanche et qu’on vient te casser les couilles pour 450 € par mois. Qu’est-ce que tu as dans mon coin, à 450 € par mois pour de l’informatique, une demi-journée de prestation.

Le souci ici est multiple :

  • J’ai donné à tous de très mauvaises habitudes. Je suis une ordure de travaillomane, la gratitude tout ça. Cela fait partie des choses dont j’apprends à me défaire.
  • Je ne travaille pas pour l’argent, je travaille parce qu’il faut le faire. Si je ne le fais pas ça va coûter un bras au lycée, il vaut donc mieux que je le fasse. J’ai le souci de penser d’abord à la collectivité plutôt qu’à moi-même, sauf que le jour où je vérifiais si je ne faisais pas une crise cardiaque j’étais tout seul dans ma chambre d’hôpital. Les cimetières sont pleins de gens indispensables.
  • La double casquette d’informaticien et de prof a eu ceci de formidable, c’est de pouvoir faire la passerelle entre deux mondes qui n’ont rien à voir, l’entreprise, l’éducation. Malheureusement le revers de la médaille, c’est que les gens le mot « responsable », ils n’ont pas compris ce que ça voulait dire. Je reste le collègue, donc je suis un prof quand ça les arrange, le gars qui arrange les problèmes informatique quand ça les arrangent aussi.
  • La nature humaine est ainsi faite, tu peux crever la bouche ouverte, à partir du moment où le document est imprimé et l’ordinateur réparé, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

J’ai rencontré mon chef d’établissement, j’ai expliqué tout ça, et j’ai dit que j’arrêtais. Je vais faire un contrat avec le prestataire de service actuel, ce qui signifie que les gens vont devoir attendre parce que je ne lèverai pas le petit doigt, il faut aussi que j’apprenne à le faire. Non seulement je suis un travaillomane mais en plus je suis le sauveur dans le triangle de Karpman.

J’ai choisi cette image volontairement dégradante pour me flageller et jouer les victimes

Revivre

Cela fait 16 ans que je fais de l’informatique en milieu scolaire et force est de constater que le cœur n’y est absolument plus. Bien sûr le descriptif précédent fait froid dans le dos, mais il y va aussi d’une perte complète d’intérêt pour l’informatique ou presque, on y verrait des traces d’écœurement, je ne serais qu’à moitié surpris.

450 € en moins, plus d’impôts, plus de temps, moins de dépenses débiles pour ma femme puisque je n’achète rien (Marie Kondo donne moi ta force), je vais tout simplement revivre si j’arrive à m’y tenir, je l’ai promis à ma mère. La charge mentale d’un bahut avec 200 postes, 60 collègues, des serveurs, des imprimantes, des switchs, des sites internet, est conséquente, vous ne serez d’ailleurs pas étonné de savoir qu’on m’a appelé pour un problème à 20 heures ce soir.

Revivre et revenir aux fondamentaux c’est-à-dire faire correctement mon métier d’enseignant. Comme dirait l’autre, on peut difficilement être au four et au moulin, les heures consacrées à bosser, à se former en informatique, c’est autant de temps que je ne prends pas pour faire de la pédagogie. J’ai des envies de pédagogie, j’ai envie de faire des cours sur les fake news, j’ai envie de faire des activités innovantes en mathématiques, en pluridisciplinarité avec les autres matières, malheureusement je n’ai pas le temps parce que j’ai toujours les mains dans la merde.

une série de dessins que nous allons faire avec Odysseus quand il aura deux minutes. On met une maison, on donne le bas, la hauteur totale, on demande le toit, ils ne trouvent pas, avec des licornes ça marche.

Une pensée pour toi le libriste

Dans cet article que vous pourriez trouver très personnel, vous voyez en fait quelque chose de très général. Je ne suis qu’un exemple parmi d’autres des gens qui se la donnent pour arriver à saturation et à l’écœurement. La quarantaine a ceci de formidable pour ma génération c’est qu’elle est une véritable remise en question quand pour celle de nos parents c’était se faire une couleur et s’acheter une moto.

En faisant à manger, j’écoutais BFM TV, c’est mon pêché mignon du dimanche, et on évoquait justement ces millions de Français qui font des heures supplémentaires non rémunérées. C’est un véritable problème de fond, le travail ne paye pas en France. J’ai des collègues qui font le minimum syndical au travail, ils gagnent plus que moi du fait de leur ancienneté, ils vivent mieux leur travail que moi, font certainement de meilleurs parents et mari que moi, et vivront certainement plus vieux que moi. La reconnaissance, le merci, ou la boîte de chocolats que je vais trouver dans mon casier, finalement rien à foutre parce que s’ils étaient tous passés par la case du réparateur ils auraient payé un bras.

Tout ça pour dire que dans ces histoires, il n’y a que le pognon qui compte ou presque. J’insiste sur le presque. Vendredi soir, 21h30 je dépannais la fille de ma collègue qui est une trume en informatique à distance. Sa mère fait mon taxi de façon systématique quand ma voiture est au garage et on sait que ça se produit souvent. Je réparerais les ordinateurs de ses petits enfants. Et finalement si on fait la part entre les véritables amis et ceux qui profitent de l’opportunité de faire des économies, on se rend compte que c’est pas si compliqué que ça d’apprendre à dire non, même si les gens sont sympathiques et vous demande les choses avec le sourire. En plus ça fera travailler le commerce.

La crise que rencontre le libre, en tout cas le libre francophone, c’est ma crise de la quarantaine. Faire de l’associatif pour sauver le monde des GAFAM, faire du dépannage à l’œil pour faire passer des gens sous Linux quand finalement ils s’en foutent puisque la seule chose qui compte c’est la réparation gratuite, ça finit par user. À un moment, on fait le bilan et on se dit qu’on a fait une bascule de 50 postes sous Linux ou qu’on a un logiciel libre qui ne rapporte pas un centime qui a dépanné des milliers de gens pour se faire insulter dans les commentaires d’un forum. Altruisme ? Je passe mon tour.

En conclusion de ce billet, le scanner n’a rien donné, puisqu’il n’y a que ça qui compte vraiment, la santé des gens qu’on aime. L’adage qui dit que tant qu’on a la santé est vrai, il faut être dedans pour s’en rendre compte. Mardi on va faire un spécialiste, je serais présent, je ne répondrais pas à mon téléphone. Nous n’avons qu’une vie, et faire ce que nous avons à faire de façon correcte pour nos familles c’est déjà beaucoup. Je dois réapprendre à vivre normalement et arrêter de penser que je suis un connard de chevalier blanc qui a pour mission de sauver le monde au détriment de ma propre existence.