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L'étau se resserre

juillet 10, 2021 - Temps de lecture: 20 minutes

Si vous avez un peu suivi les différents épisodes, voici comment ça se passe au niveau de la scolarité de votre gosse. 

Le gamin fait la maternelle, si tout va bien, tout va bien, si ça va mal ça commence à devenir très sport. Les orientations en ITEP, IME, ulis, relèvent du handicap, vous êtes donc parti pour déguster. La problématique j'ai envie de dire existe aussi pour les classes moyennes, vous savez ces gens pas assez pauvres pour avoir les aides mais pas assez riches pour tirer leur épingle du jeu. À l'école c'est pareil, un gamin qui est moyen va sortir les rames pour trouver une échappatoire qui n'arrivera peut-être qu'en fin de cinquième pour aller dans les classes de l'enseignement agricole où le niveau est plus bas. À la sortie du CM2, pour les enfants qui ont un niveau très faible, vous avez la possibilité d'une orientation SEGPA, néanmoins peu de places et pourtant beaucoup d'élus. 

On retiendra donc de façon très classique que votre enfant s'il est "normal", ne voyez aucune connotation dans ce mot qui veut tout dire et rien dire, quel que soit son niveau scolaire est bon en gros pour environ 14 ans de prison. 

En fin de troisième voici les orientations possibles mais avant il faut comprendre comment ça marche. Les enfants de fin de classe de troisième sont soumis à ce qu'on appelle Affelnet. Affelnet c'est un mini-parcoursup avec des problématiques tout de même plus simples puisqu'ici il s'agit ouvertement du meilleur qui gagne sans détournement d'algorithme. Et j'ai même envie de dire que c'est la loi de l'offre et de la demande. Concrètement, le rêve de beaucoup de jeunes filles c'est de travailler dans l'esthétique ou de travailler dans la coiffure. La logique c'est de trouver un patron et d'aller faire son apprentissage, on y viendra plus loin. Il est toutefois possible dans quelques rares établissements d'avoir des formations continues. Par chez moi dans l'ancienne Languedoc Roussillon, si tu n'as pas 15 de moyenne tu n'entres pas dans la formation. On va donc se retrouver avec certains "paradoxes" qui peuvent être discutés bien sûr, mais ce n'est pas mon propos, je suis calé uniquement sur une logique. 

L'an dernier en fin de troisième, Bambi le "copain" de ma fille finit son année de façon médiocre. Il postule au lycée agricole et demande GMNF qui est la filière "elfe" de l'enseignement agricole. Concrètement tu es dans le bois, les plantes, tu chantes, les oiseaux se posent sur tes bras et le soir tu rentres chez toi à dos de sanglier. Avec un petit 11 de moyenne il n'a pas été pris en seconde GMNF qui est un BAC PRO mais en seconde générale. Comprenez que je ne porte aucun jugement sur le niveau du BAC ou sur les envies des enfants, d'autant plus que j'enseigne en lycée professionnel, c'est juste pour expliquer que certains élèves qui s'orientent en lycée professionnel ont un meilleur niveau que ceux qui s'orientent dans le général, on commence déjà à entrevoir pour ces enfants les difficultés qu'ils vont rencontrer avec parcoursup. Pour la petite histoire, Bambi n'avait pas des notes extraordinaires en EGT, j'ai dit à la maman de prendre rendez-vous avec la directrice pour profiter des défections et pouvoir intégrer la filière qu'il veut faire. Bambi est en effet un enfant fascinant qui refuse de tronçonner des arbres car ils sont vivants, ces profs lui expliquent à chaque fois que les branches sont mortes. Vous noterez l'importance d'avoir un prof dans l'entourage, c'est ici qu'on voit quand même que nous sommes des professionnels de l'éducation et ça va au-delà de l'enseignement des maths.

Donc les orientations :

  • La classique. Votre enfant finit sa classe de troisième générale et s'oriente en seconde générale. Il a théoriquement une place dans son établissement de secteur quel que soit son niveau. Il est évident et c'est ce que je conseille à tous les parents qu'il faut avoir un excellent niveau pour envisager de faire un BAC général. Le BAC général ne sert à rien à part vous donner un diplôme pour aller dans le supérieur. Les enfants à petit niveau qui se font bien rétamer en EGT peuvent envisager de passer en BAC Techno à la fin de la seconde qui s'appelle générale et technologique, ce qui n'est pas pour rien. Néanmoins la problématique est similaire pour le BAC Technologique qui n'est pas fait pour travailler mais pour aller en BTS ou en IUT.
  • La voie professionnelle. Un gamin avec des résultats scolaires convenables peut s'orienter vers un BAC PRO. Le CAP seul, ça commence à devenir compliqué, on voit quand même de plus en plus de patrons dans l'attente d'un BAC PRO. Il est à noter que des études supérieures sont possibles mais ces filières ne sont pas, pour moi, assez exigeantes. Il faut vraiment que votre gosse comprenne qu'il va falloir se la donner pour poursuivre. Comme vous l'avez compris, il s'agit ici d'une question de notes en se rappelant que l'enseignement agricole ou les élèves de troisième professionnelle, bénéficient d'une bonification pour aller dans la voie professionnelle. C'est une logique qui pour une fois tient la route, un gosse en pro qui veut aller en pro a fait un choix dès sa troisième ou même sa quatrième, un élève en troisième générale devrait aller en générale. La poursuite en CAP se fait de deux façons, en formation continue ou en alternance, et c'est ici que ça commence à poser de plus en plus de souci, je dégage un paragraphe pour gagner en lisibilité. 

Aujourd'hui pour aller en CAP en alternance il faut deux conditions : avoir un patron, avec plus de 15 ans. Il apparaît qu'avec l'absence de redoublement, la seconde condition devient de plus en plus difficile à atteindre. Il faut avoir 14 ans pour faire des stages, en classe de 4ème cela devient problématique, nos élèves sont souvent trop jeunes, et le sont parfois pour le premier stage de troisième ... Lorsque l'enfant, rarement, atteint la condition d'âge, il faut le patron ... Les statistiques de contrats cassés dans les premiers mois d'apprentissage sont catastrophiques, les patrons sont déçus par le manque de sérieux des jeunes quand ces derniers ont fait l'effort de trouver un patron. Car c'est une de nos problématiques annuelles, chaque année nos jeunes nous expliquent partir en apprentissage, chaque année on en trouve plein sur le carreau, ils pensent que le patron va venir les chercher. 

Sur le principe, on se dit que ce n'est pas si mal foutu, que ça tient la route, sauf que ça ne fonctionne pas de façon si simple, malheureusement. 

Il s'agit effectivement d'un mini-parcoursup et quand certains gamins à 7 de moyenne vous notent vaillamment des BAC PRO très demandés dans la feuille d'orientation, rappelez-vous de la loi de l'offre et de la demande, ils s'étonnent de n'être pris nulle part. Chez nous, avec nos résultats catastrophiques c'est un tiers des enfants qui se sont retrouvés sur le carreau. Comprendre qui se sont retrouvés sans orientation pour l'année prochaine. Je n'évoque pas les enfants qui ont le second ou le troisième vœu qui n'est pas forcément un vœu de consolation mais un vœu d'obligation. Il faut savoir que l'une des sources de l'échec scolaire c'est quand le gosse se retrouve dans un endroit qui ne l'intéresse pas. On échoue de plus en plus à l'école car les enfants n'y trouvent aucun intérêt, on ne peut malheureusement pas passer nos journées à regarder du porno et fumer des joints pour reprendre Saez. Lorsqu'un élève n'a pas d'affectation, il se retrouve avec le jeu des désistements, comme parcoursup. Quand à la fin du mois d'août il se retrouve sans rien, on lui propose ce qui reste, ce qui veut dire à nouveau une mauvaise orientation. Vous n'imaginez pas le nombre de gosses qui ne font rien quand ils ont 16 ans, que les missions locales essaient de caler tant bien que mal de stage en stage pour se retrouver à la fin dans des emplois qui ne sont pas qualifiés et précaires

Vous allez me faire remarquer que finalement le système n'est pas injuste avec ces jeunes, si ces derniers avaient été sérieux dans leurs affaires pour reprendre Assassin, ils ne seraient pas dans cette situation. Il y a toutefois deux problèmes à ce raisonnement. Le premier problème c'est qu'effectivement ils quittent le système scolaire ou disons ils échappent au radar et c'est un échec pour eux mais aussi pour la société. Car ne nous leurrons pas, souvent derrière des problèmes d'argent, de drogue, sociaux, on retrouvera donc ces jeunes en prison ou dépendants de l'état d'une manière ou d'une autre. Il s'agit toujours d'un mauvais calcul de l'état, un calcul à court terme qui vise à penser à l'instant présent. En ne misant pas à fond sur l'éducation on se contente de repousser le problème à plus tard. Ces jeunes ne sont pas morts, ils ne sont pas disparus, ils sont en sommeil, mais ils finiront par se réveiller. Le second problème c'est qu'il apparaît que travailler comme un acharné à l'école ne suffit pas non plus même si c'est encore discutable : Réforme d'Affelnet : la grande déception des bons élèves parisiens.

On ne va pas se mentir, des parents qui trichent pour ne pas mettre leur enfant dans tel établissement plutôt que tel autre, ça a toujours existé. À l'époque nous n'habitions pas un joli quartier et je me serai retrouvé dans la ZUP à l'école comme pour le collège de secteur. Mes parents ont triché en mettant l'adresse du magasin si bien que j'ai fait ma scolarité dans les établissements du centre-ville, élitistes, avec les gosses de bourgeois. Si l'idée de favoriser la mixité est louable, la réalité est autre. Les gosses qui ont une éducation, qui ont 18 de moyenne seront toujours ennuyés par les gamins qui sont là pour chauffer les bancs de l'école. Finalement personne n'est gagnant dans l'histoire car le jeune qui avait un bon niveau n'est pas dans les conditions idéales pour réussir, le jeune qui est là parce qu'il est là, mettra une pagaille habituelle et n'élèvera pas son niveau personnel, y croire c'est croire au père Noël même si c'est effectivement particulièrement louable. La moralité c'est que l'ascenseur social est cassé, des gamins qui n'habitent pas les beaux quartiers vont dans des établissements moins côtés où ils se prendront une pénalité supplémentaire à parcoursup quand les gosses de riches qui sont déjà nantis à plus d'un titre continueront dans des endroits fréquentables et bien classés à parcoursup. CQFD. 

Quand on commence alors à appréhender la difficulté du passage du collège à la case supérieure, on commence à se dire que le palier au-dessus parcoursup en l'occurrence ça doit augmenter forcément au niveau du level et on aura raison. Car ici finalement les règles du jeu sont assez limpides : des résultats scolaires conséquents ou un patron, être né dans le bon endroit. Avec parcoursup va se rajouter la problématique des algorithmes qui tient davantage du jeu de hasard qu'autre chose. Voyez l'histoire de cette jeune qui finit au BAC avec mention très bien, qui se retrouve sur le carreau, on peut supposer que les notes étaient bonnes au contrôle continu donc pour le dossier d'admission. Les parents ne comprennent pas, il doit certainement y avoir une explication, mais comme dirait les libristes, faut regarder dans le code. 

La logique est pourtant exactement la même que pour les petites qui rêvent de faire des tickets de métro à leurs clientes. Avec un BAC qu'on réussit à 90%, il ne peut y avoir de places pour tout le monde. Les universités, les écoles, n'ont pas poussé comme des champignons, et quand on sait qu'à la sortie d'un BAC Général à part faire des études on ne fait rien, forcément c'est comme les sardines de Patrick Sébastien, c'est serré. Si l'on regarde le graphique suivant, on voit qu'en 1993 l'année de mon BAC, 93 quand même, Saint-Denis, Saint-Denis, fonk-fonky fresh, on devait péter à 70% maximum.

Et c'est parce qu'à l'époque, il y avait moins d'élèves en terminale, qu'ils étaient moins nombreux à réussir que j'ai pu aller m'inscrire en université où j'ai quand même décroché une maîtrise de sciences physiques. Le supérieur pour moi c'était quand même franchement différent du lycée, ne travailler que des matières scientifiques et pas le reste, une organisation du travail différente, quand certains se noyaient par trop de liberté j'y ai trouvé mon compte. La moralité c'est que ce blocage réalisé ouvre la voie à des écoles comme celles de Xavier Niel, école 42 ou bientôt Hectar qui fera beaucoup de mal à l'enseignement agricole. Des élèves atypiques qui réussissent, pour preuve ce jeune qui a monté le réseau social BeReal, alternative française à instagram qui réussit quand même à se glisser dans un article du parisien avec 400.000 utilisateurs quotidiens. Même pas une vacherie sur Mastodonte ou Diaspora, voyez comment je vieillis. À l'instar des jeunes qui sortent du système dès la classe de troisième, d'autres viennent rejoindre les rangs à niveau BAC.

On pourrait penser que ça y est, votre gamin est sorti des ronces, il va pouvoir enfin prolonger ses études et pourquoi pas embrasser la profession d'enseignant qui fait rêver la France entière. Sauf que c'était compter sans le blocage au niveau du Master : Étudiants sans master : "On m’a encouragé à faire des années d’études pour m’arrêter à mi-chemin". Il faut comprendre que nous sommes dans un processus d'évacuation par le haut quand pendant des années nous étions dans un processus d'évacuation par le bas. L'avantage du processus d'évacuation par le haut sur le principe c'est d'avoir des gens à fort diplôme pour partir sur le marché de l'emploi. Sauf que si vous avez un peu suivi mon discours, on a quand même pas mal d'abandon sur le chemin. L'énorme avantage pour un état c'est de maintenir des élèves dans le système scolaire et donner l'illusion d'avoir des jeunes à l'école plutôt qu'à l'ANPE car une illusion. Le système d'évacuation par le bas, je l'ai connu, un élève qui n'arrivait pas en classe de cinquième était réorienté, il partait apprendre un métier. Seulement avec un apprentissage où il vaut mieux avoir 16 ans, vous vous doutez bien qu'un retour à 12 ans n'est pas arrivé alors qu'il serait salvateur pour bon nombre d'enfants. Il faut quand même réaliser que certains gosses passent sept heures par jour à l'école sans rien comprendre, à attendre que ça passe, c'est pour moi une torture. 

Indiscutablement l'étau se resserre autour des élèves, un étau invisible et pervers. Je l'ai déjà écrit, mon fils travaille à la rentrée à la suite d'un BAC PRO. Il aurait certainement été en situation d'échec en EGT alors qu'il était à 14 de moyenne en 3ème générale. À l'époque quelques enseignants s'étonnaient de notre décision et pourtant nous avions raison. Les orientations sont ratées, car les gens se rappellent d'une autre époque, mais aussi placent les mauvaises ambitions ou encore de fausses croyances dans leur enfant : "il va travailler pendant les vacances, il a des capacités, il faut attendre qu'il se réveille", ce qui n'arrive jamais. Le mépris placé dans les filières professionnelles qui sont pourtant porteuses rentrent en première ligne des mauvaises ambitions. 

L'étau se resserre par voie de conséquence sur les familles qui se retrouvent avec leur jeune sur les bras sans savoir quoi en faire, et le pire c'est la surprise, mauvaise. Qui imaginerait que sa fille à mention très bien, sérieuse, travailleuse n'a pas de place pour l'année suivante. Et bien évidemment l'étau se resserre de plus en plus autour des professeurs responsables de tous les malheurs du monde. Des professeurs de maths totalement nuls recrutés à 8 de moyenne car il est bien connu que pour enseigner en collège ce qui compte c'est le niveau et pas des qualités humaines, des instits incapables car à 80% de formation littéraire quand mes "maîtres" n'avaient fait que l'école normale à niveau BAC. Personne n'a le courage de parler d'exigence, de travail, de rigueur, de sélection, ces méthodes qui pourtant à l'époque avaient fait leur preuve. En bonus je vous fais part de cet article sur la dématérialisation des copies de philo, qui sent bon le flicage des enseignants, qui sent l'IA, enfin bref qui pue vraiment la merde et qui se rajoutera à la liste trop longue des éléments qui ne séduiront pas les jeunes pour assurer la relève dans notre métier. On a de toute façon besoin de coupables et comme nous transmettons les savoirs nous sommes quand même les fusibles idéals. Sauf que le problème c'est qu'à force de faire sauter des profs, il risque de ne plus avoir assez de plomb pour maintenir le peu de lumières allumées dans les yeux des enfants. 

La parabole de l'électricité est magnifique, je me dois de vous laisser avec le titre de MHD, afro trap volume 11. Je suis assez catastrophé par le RAP français, j'ai beaucoup écouté ces derniers temps et je suis tellement déprimé que j'écoute les Tomorrowland qui sont des concerts de techno donnés en Belgique. Il y a chez MHD quatre choses que je trouve intéressantes : 

  • Les sonorités africaines qu'il place dans son RAP. Il tient d'ailleurs le cap, les évolutions dans les afro trap sont amusantes surtout quand on voit le premier.
  • Ce qui fait des titres dansants dans lesquels il place une énergie que je trouve hallucinante et qui rappelle de ce côté là l'ancienne école.
  • Une véritable technique, un type à l'aise avec son corps comme le montre son clip très réussi, il a débit de dingue, un flow incroyable. 
  • Sa performance dans le film mon frère dans lequel il finit dans un foyer, jouée toute en sobriété.

Ils sont nombreux de sa génération à avoir du talent, il n'est pas le seul, ce qui est regrettable ce sont les textes, le rap conscient est totalement mort et je dois reconnaître qu'il me devient de plus en plus insupportable d'écouter des textes insipides sur la drogue, les délits, les filles faciles, et la moula. À propos de MHD je pense qu'il ne faut pas trop s'attacher, il est inculpé d'homicide, l'affaire est pour l'instant en cours. 

Bon je vous tease un billet dont le titre sera certainement ou ne sera pas "Windows 11 ou finalement 2000 € dans un MAC n'est peut-être pas une si mauvaise affaire" mais aussi "Windows 11 ouvre la voie à la réussite de Linux", ou peut-être "Windows 11 ou Windows 10 jusqu'au trognon". J'aurai des commentaires je pourrais faire un vote, mais comme je n'en ai pas ...

À Propos

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