Kamoulox !

09/12/2019 Non Par cborne

J’évoque souvent dans ce blog le fait qu’on va tous mourir mais aussi que nos jeunes n’entravent rien. J’aimerais vous montrer aujourd’hui comment planter l’intégralité d’une classe de troisième. En fait trois classes de troisième.

Au niveau troisième, la maîtrise des opérations est théoriquement acquise depuis des années. Sur l’ensemble de mes élèves je pense que moins de cinq maîtrisent sans problème les calculs de fractions. C’est un de mes problèmes récurrents, j’ai un programme à mener mais les élèves ne maîtrisent pas le programme de quatrième. On peut donc s’interroger si ça vaut bien la peine de continuer, de continuer à mettre la charrue avant les bœufs. En fait oui c’est nécessaire, puisqu’ils ont un examen en fin d’année, c’est donc quelque part, marche ou crève.

J’explique à mes élèves que lorsqu’on parle de la fraction du ou de la fraction de quelque chose, il faut mettre une opération mathématique entre la fraction et le quelque chose, je demande laquelle et c’est ici le problème. Dans les réponses : deux, trois sur dix, trois sur cinq, sept, bouquets, fleurs. Si effectivement on peut penser comme Orelsan que si tu as des problèmes de compréhension avec les autres c’est que le problème c’est toi, j’échangeais avec ma femme qui est professeur des écoles et le sentiment est partagé : les enfants n’écoutent absolument plus. Et quand je dis les enfants, mes élèves de troisième ont entre 14 et 16 ans pour les plus âgés ce qui est inquiétant.

Les réponses nécessairement fusent dans tous les sens, parce que pour dire des conneries l’élève est toujours très enthousiaste, comme demander le silence ne servirait à rien, gueuler non plus, j’écris le classique « couper la parole c’est mal » avec 500 fois en dessous. Le silence arrive en trois secondes, je respire un grand coup, je regarde vers le ciel, et je pose la question, c’est quoi les quatre opérations mathématiques, on lève la main. J’obtiens donc l’addition, la soustraction, la multiplication, et la division. Je repose donc ma question, quand on parle de la fraction de ou du, le de ou le du on le remplace par quelle opération mathématique ? La réponse en elle-même n’a aucune importance, j’entends par là qu’il est évident que j’ai dû attendre le troisième coup pour entendre multiplication. Ce qui compte c’est qu’à une question posée, j’obtienne une réponse qui est en gros dans les attentes et pas totalement à côté.

Un cours de troisième en France

Ce phénomène je le constate aussi avec mes enfants, qui n’écoutent pas. Ma fille a tendance à couper la parole aux gens avant même la fin de la réponse, question. En fait, elle a tellement son idée dans la tête, qu’elle occulte le reste, il faut que ça sorte. Le problème est un problème d’écoute, ils ne savent plus écouter leur interlocuteur. Rajoutons à cela la pauvreté de vocabulaire, les troubles de la concentration, et on peut réussir à distinguer le gars qui va y arriver. L’enfant qui a la capacité d’écoute, de se poser, de réfléchir, réussira de façon évidente à tirer son épingle du jeu. Je le vois de façon claire entre mon fils et ma fille, ma fille n’écoute rien de façon profonde. Comprenez qu’alors que mon fils a passé son collège dans les remarques et les heures de colle, ma fille ne bouge pas, mais ça ne rentre pas, parce que je reste persuadé qu’elle n’est pas capable d’écouter. Du fait de n’avoir que cette « élève » à la maison, je peux pratiquer le feed-back, c’est à dire lui demander ce que je viens de dire ou qu’elle était la question.

C’est donc sur l’écoute sur laquelle il faut travailler, l’écoute ne peut se faire que dans le silence ou disons pas avec tout le monde qui parle en même temps. L’idée dans une salle de cours, c’est de créer des moments de silence le plus souvent, le silence repose, le silence permet de se concentrer. Il faut réussir à canaliser la prise de parole, parce que l’adolescent se contrefout de savoir s’il est autorisé à prendre la parole ou non, il la prend quand il veut. J’en viendrai presque à me demander si les gens qui font pratiquer la méditation aux enfants ne seraient pas dans le juste et qu’on ne devrait pas commencer nos cours par des séances de relaxation.

J’ai mis la couverture de ce bouquin que je n’ai pas lu mais qui est un gros succès en librairie et je crois appliqué par certaines écoles pour montrer qu’effectivement si ça se vend bien c’est qu’il y a une réelle demande, et s’il y a une réelle demande c’est qu’on a bien un problème de fond avec les gamins. Je vais certainement le lire mais avec quelques appréhensions, notamment pour l’aspect spirituel de la chose. Du fait de travailler tout de même dans un établissement catholique, je ne me vois pas expliquer un décollement de l’âme qui doit survoler le corps ou les chakras colorés. Le second problème et pas des moindres, c’est que s’il fallait mettre en application des techniques de méditation, il faudrait que ce soit une politique d’établissement et pas une action individuelle qui n’aurait aucun sens.

On peut toutefois se demander comment on est passé de classes de trente cinq-élèves qui écoutaient cérémonieusement leur enseignant au bordel le plus complet, en moins de trente ans. C’est faux. En classe de première S j’ai souvenirs de cours d’histoires particulièrement agités où nous mettions un brave bordel. D’une part l’enseignant n’avait aucune autorité, n’était pas passionnant, d’autre part nous étions tellement oppressés par les matières scientifiques que nous utilisions sa matière comme exutoire. Toutefois nous n’avions aucune difficulté à nous remettre dans la partie quand il fallait le faire, et c’est certainement la différence fondamentale avec les enfants d’aujourd’hui, leur incapacité à se concentrer.

S’il fallait chercher une explication, je dirais de toute évidence le trop plein d’informations. Vous noterez que je n’écris pas : c’est la faute aux écrans ! Car cela serait un raccourci trop facile. Ma fille fait largement moins d’écrans que son frère et depuis toujours, sa capacité de concentration est pourtant très inférieure à la sienne. Il y a de toute évidence les écrans, mais plus que cela, les sollicitations cérébrales. Nous-mêmes, nous constatons que l’infobésité, la multiplication des interactions avec le portable, les notifications, et le reste, nous perturbent de façon conséquente alors que nous sommes des adultes et en plus des geeks avec du recul sur les pratiques.

Ce trop plein entraîne une dispersion trop importante que personne n’arrive à suivre, sauf bien évidemment ceux qui mènent le bal. Comprenez qu’aujourd’hui pour en être, il faut être présent sur douze réseaux sociaux, être au courant de toute l’actualité sportive, culturelle et consumériste. Rien n’est mis en œuvre pour que vous puissiez utiliser votre temps de cerveau pour vous poser et réfléchir à vos pratiques. Surtout ne pas vous laisser ce temps, vous pourriez réaliser que vous vous faites guider comme un mouton.

Pour en revenir à mon problème de maths, aucun élève n’a été capable de le faire, ou il aurait fallu que je laisse douze heures que je n’ai pas. Comme je l’ai écrit dans le dernier billet, ils abandonnent trop vite et en plus n’ont pas les méthodes. En gros, ils pensent qu’en regardant très fort le problème, ils vont réussir à le trouver. Aucun n’a le réflexe de prendre un brouillon et de tenter le schéma. Il faudrait réussir à les laisser chercher, car c’est la seule manière de développer l’autonomie. Malheureusement, au bout de une minute ils n’ont pas trouvé, ils reviennent aux automatismes c’est à dire taper la discute ou grattouiller quelque chose jusqu’à ce que je les mette sur la voie. À partir du moment où on leur fait un schéma coupé en cinq, ça déclenche quelque chose, mais ça s’arrête assez rapidement. Je pense que s’il fallait remettre à niveau mes élèves, il me faudrait huit heures par semaine contre trois.

Je dois vous avouer que le travail devient de plus en plus complexe de ce côté-là, c’est à dire le sentiment d’impuissance, l’idée qu’on ne peut rien faire. Et pour broyer un peu plus du noir, je lis en ce moment : ils ont tué l’école, tout ce que les profs ne peuvent pas dire.

Il s’agit d’un journal de bord d’une jeune femme qui était journaliste, en quête de sens, elle qui décide de devenir contractuelle pour enseigner en école. Elle explique comment en 20 minutes d’entretien elle décroche son sésame pour aller bosser dans le 93. Quand on connaît le milieu, on n’est pas forcément choqué, le manque de moyen, la misère, etc … Pas étonnant que le CAPES de maths voit son nombre de candidats diminuer de 17%, pas étonnant d’après la jeune femme que dans le 93 on a plus de postes à pourvoir que de candidats.

Je suis à la moitié du bouquin et je suis partagé sur le tableau qu’elle peint de l’éducation, où elle voit tout en noir. La présentation des collègues qui de façon générale sont des salauds à bout, dépressifs, mauvais, les bons moments, on a l’impression que c’est elle qui les fait vivre aux gosses, un livre dont elle est le héros, un livre taillé sur mesure. Une année d’expérience pour un retour au journalisme par la suite, ça interpelle un peu sur la conviction et sur la quête de sens.

Au milieu des ténèbres de l’éducation, nous avons tous connu des heures les plus sombres. Tous ceux qui sont encore présents dans la place, pourront vous raconter qu’ils ont tous vu la lumière, un enfant, un collègue, la classe, soi-même parfois on a pu être la lumière.

Il est quasiment huit heures, le Partner m’attend, nous sommes lundi, je vais éclairer mon monde de ma lumière. J’ai filé deux problèmes de fractions, je te garantis public que c’est un projecteur qu’il me faudra pour éclairer mes classes et dissiper les ténèbres.