Je vais bien ne t’en fais pas

12/01/2019 Non Par cborne

J’avais démarré mon dernier billet santé, j’aime bien le concept, on dirait le bilan présidentiel, avec un titre de film, je recommence. Alors effectivement on pourrait y voir une mauvaise nouvelle, un double sens, ce n’est pas le cas. Dans le film, Kad Merad écrit de fausses lettres à sa fille Mélanie Laurent pour faire croire qu’il est encore en vie afin de la sortir de sa dépression car son jumeau a disparu. Il conclut ses lettres par je vais bien ne t’en fais pas, malheureusement il est mort. C’est un très joli film qui n’a absolument pas de rapport avec ma situation, mais j’étais content de pouvoir placer le titre.

Je suis donc allé mercredi matin faire mon test d’effort, ma femme était avec moi, je préférais y aller seul. Je fais partie de la race des animaux qui préfèrent mieux crever tout seul dans leur coin. En même temps quand tu es avec ta femme et que tu ne fais pas d’attaque cardiaque, tu sais que le test d’effort sera réussi. Je ne me fais pas de souci, et pourtant mon salaud de corps réagit, je stresse. C’est le plus pénible dans ma situation, on a l’impression d’écouter Brassens : ce qu’il faudrait qu’il advînt de mon corps, lorsque mon âme et lui ne seront plus d’accord que sur un seul point : la rupture. Vous êtes quelques-uns à trouver mes écrits plus noirs que d’habitude et pourtant je suis exactement le même, avec juste un corps que je ne contrôle plus. J’ai beau rationaliser, savoir que j’ai passé mes vacances à faire des kilomètres en bord de mer, à porter des trucs lourds et faire des plafonds, mon corps lui pense que je vais me faire placer douze ressorts.

La secrétaire est une amie, elle est angoissée pour moi et essaie de sourire, elle nous indique le chemin et explique que c’est à côté des blocs. Ma femme demande pourquoi et j’explique que c’est au cas où le cœur lâche, c’est plus facile pour me réanimer, il n’y a que moi que la boutade fait rire car c’est la réalité. La salle d’attente est étroite, j’ai un large sourire, ma femme me regarde bizarrement et je lui dis que je suis assis en face d’une affiche sur le test du cancer de la prostate à faire à l’âge de 50 ans. Tu viens pour savoir si tu as un problème cardiaque, et on te fait une petite piqûre de rappel pour te graver dans l’esprit que dans quelques années il va falloir créer un nouveau lien avec ton médecin qui va te fouiller le fond du rectum.

Le médecin arrive, il est grand, il est jeune. Je crois que ça fait partie des choses qui te font te sentir plus vieux, le président est plus jeune que toi comme le cardiologue. Je me retrouve torse nu, les poils ont repoussé, la forêt reprend toujours ses droits sur le torse bornien, il me met des tas d’électrodes. Je suis sur un vélo d’appartement, la difficulté augmente au fur et à mesure, l’idée étant d’atteindre 85% de la fréquence cardiaque maximale théorique sans tomber dans les pommes ou plus si affinités. Je pédale, je raconte ma vie en même temps, je reste à une tension de 12/7 dite tension de jeune fille, je n’ai rien. Le médecin confirme qu’il est fort probable que compte tenu de ma vie que nous qualifierons de mouvementée, le stress est en effet responsable de mon état. Il m’a conseillé le yoga, la sophrologie …

Ma vision du yoga

Je crois que ce coup-ci, c’est une évidence, j’ai touché la limite. Je n’ai quasiment plus rien, mais le mal est fait. Je me suis chauffé avec un élève, et d’entrée de jeu souffle court, douleur à la poitrine. Je suis fragilisé et ça gave. Je n’ai donc pas le choix, il va falloir que je lève le pied, apprendre à dire non, tout ce que je n’ai pas su faire pendant ces années et qui m’a partiellement conduit dans cet état. Je le répète à nouveau, parce que je sature des commentaires à la con que les gens sont capables de faire. Ma femme est malade, je m’occupe d’elle, mes enfants sont mineurs je m’occupe d’eux, les gilets jaunes me barrent la route, je vais bosser, ma voiture a le pot d’échappement qui va se casser la gueule je roule, j’ai des inondations je vais quand même travailler. J’ai tiré sur la corde jusqu’au bout mais j’ai la fierté d’avoir été un bonhomme et d’avoir fait ce que j’avais à faire. Bon maintenant je suis une pauvre chose fragile, mais ça va revenir, ça revient toujours, je prendrai bien un ciflox. J’ai décidé de prendre quelques bonnes habitudes, j’ai abandonné les cafés pour prendre de la ricoré, l’ami du petit déjeuner, je m’entraîne à dire non, je mets en avant mes priorités et pas celles des autres, je temporise et tout ça depuis sept jours ! Combien de temps cela va-t-il durer ?

J’avance toujours. Je vous avais expliqué dernièrement que je saturais de ne pas trouver de prestataire informatique sérieux, et que tant pis pour ma fierté, je ferai appel à mon prestataire actuel, même si celui-ci a manqué de sérieux. C’est chose faite. J’ai tout de même exprimé mon mécontentement et dit que je cherchais à les quitter, trente minutes plus tard j’avais un rendez-vous avec le responsable technique, ce sera mardi prochain. Comme je l’avais pressenti, il s’agissait de règles GPO qui mettaient la grouille dans le serveur TSE. Par contre, j’ai appris quelque chose, d’après les recommandations Microsoft, les données restent sur le serveur TSE et n’ont pas besoin d’être copiées à la fermeture de la session sur un serveur tiers. J’ai donc en fait l’autre serveur TSE qui n’a pas un comportement classique … Enfin bon c’est sans importance, l’important c’est que c’est fait et que je continue de faire avancer la science.

Je passe du coq à l’âne même s’il y a tout de même un lien, je regardais le mouvement des stylos rouges qui prend de l’ampleur. Les enseignants en colère réfléchissent à l’action à mener et c’est délicat. Quand tu es gilet jaune, tu vas bloquer un rond point, c’est quelque part très anonyme, tu as peu de chance de croiser ton voisin ou ta grand-mère. Dans le cas d’une action quelconque, il y a de bonnes chances pour qu’elle retombe sur tes élèves. C’est ici toute la délicatesse, même si ce n’est pas toujours drôle, je pense sincèrement que quelque part, notamment dans des établissements comme le mien, nous faisons partie d’une même famille. Le plus dommageable dans les revendications, c’est qu’on évoque encore l’argent. Oui nous sommes mal payés, mais comparativement à d’autres, nous ne sommes pas les plus mal lotis. Tout ramener à l’argent c’est rater complètement les vrais problèmes de fond, notre impuissance face à cette jeunesse qui nous dépasse, qui est perdue, qui veut s’amuser, et la réformite aiguë des gouvernements successifs qui traduit le mépris qu’on a pour les enseignants et par extension pour les élèves.

L’exemple du moment c’est celui-ci :

En 2015 on découvrait que les élèves mettaient des formules dans les calculatrices, un choc pour les gens hauts placés, un choc quand même avec un certain retard, j’ai fait le BAC avec des formules plein la calculatrice, c’était en 1993, je pense qu’il y a prescription. Si je me dis que mon frère en faisait déjà autant et qu’il a dû passer son BAC en 90, je me dis que vingt-cinq ans pour réagir, c’est pas mal. On créait donc le mode examen de façon à bloquer la partie programmation, et on expliquait bien sûr que toute calculatrice n’ayant pas ce fameux mode examen ne pourrait pas être utilisée en BAC. On a donc obligé les familles à changer la calculatrice alors que c’était un objet qui se conservait pour le suivant de la fratrie, un objet cher, un investissement, pour rien. Et si ce pour rien pouvait à la rigueur s’imaginer parce que trois ans pour mettre en place une réforme sur une épreuve unique c’est difficile, enfin il semblerait, à la quatrième année, on est quand même en droit de se poser des questions.

Cette réforme passera certainement à la trappe, ça aura été l’occasion pour les vendeurs TI et Casio de s’engraisser pour rien, en se contentant de produire les mêmes modèles sans innovation et de rajouter une loupiotte qui clignote en rouge pour signifier qu’on a bloqué la partie programmation. Et pendant ce temps-là on vous pond une réforme des programmes pendant les vacances qu’il faut appliquer pour la rentrée.

C’est ce monde qui m’use. Travailler dans l’urgence pour rien, le manque de rigueur, le manque d’organisation, de réflexion, de cohérence, le manque de vision. Il n’y a pas une journée où l’on ne paye pas cet amateurisme.

Alors comme on sent quand même que les enseignants ça commence à gronder, que lorsque ça va éclater ça va faire mal, parce que le ras-le-bol que nous vivons est collectif, et je regrette sincèrement comme écrit plus haut que ce soit l’argent qui soit mis en avant on essaie de trouver des mesurettes pour réussir à calmer le jeu. Avec des profs qui se retrouvent à se prendre des tartes dans la gueule pour un téléphone portable confisqué ou un pistolet braqué sur la tempe, on se dit qu’il est urgent parce que tout est urgent de sortir une loi urgente correspondante à l’urgence. C’est Nicolas Sarkozy qui est l’inventeur du concept, la politique de l’urgence. Supprimer les allocations pour les familles des élèves violents, voilà une idée qu’elle est bonne. On part du principe que si le gosse est violent c’est que les parents n’ont pas fait le job, une évidence. Cela veut dire que cette mère célibataire qui fait ce qu’elle peut pour éduquer son garçon qui fait deux têtes de plus qu’elle, qui joue à la fois le rôle des deux parents parce qu’on ne voit plus papa et que ce dernier ne se sent pas de punir son fils quand il le voit une fois toutes les deux semaines, on va lui sucrer les allocations. Une fois de plus, la réflexion est déplacée, elle n’est pas réfléchie et traduit l’incompétence de nos dirigeants face à la compréhension de notre société.

C’est cette dualité entre le retard constaté et l’empressement espéré qu’il faut arrêter. On pousse l’école à passer au numérique depuis des années en lâchant ici ou là des enveloppes pharaoniques pour acheter du matériel sans s’interroger sur la compétence des gens qui vont utiliser, les enseignants notamment. Enfin un CAPES d’informatique, un début, pas une réponse, puisqu’il faudra mettre des heures en face, il faudra donc faire preuve d’un peu d’ambition pour savoir comment caser ces professeurs dans un emploi du temps déjà saturé des élèves, quelle matière passera à la trappe ? On assistera certainement à un remaniement dans l’urgence, pour annoncer un référentiel deux mois après la rentrée scolaire, oui vous avez bien lu après, il m’est déjà arrivé de commencer une année scolaire pour voir le référentiel définitif sortir au mois de novembre.

Un amateurisme qui ne convient plus à la situation, l’éducation doit s’organiser de façon rigoureuse pour faire face à une jeunesse pas très motivée en opposition à des GAFAM toujours plus forts, toujours plus avides d’imposer leur façon de faire. Quand dans le forum j’écris qu’apprendre à programmer n’est certainement pas l’urgence, je le confirme ici, Google va activer son propre bloqueur de publicité par défaut sur son navigateur utilisé majoritairement par tout le monde, et avoir le contrôle sur ce que la populace va voir ou non. C’est cela qu’il faut expliquer au monde, c’est cela qu’il faut expliquer à la jeunesse, que nous sommes devenus des marionnettes à la merci des outils numériques, que les marionnettistes ne sont pas des Gepetto, un bon père de famille.

Ce n’est pas Gepetto qui tire les ficelles

On est passé d’un problème de santé à notre monde compliqué, ce n’est pas sans lien. La vie est compliquée. La santé ça ne prévient pas, on peut difficilement avoir une emprise dessus même si fumer douze paquets de cigarettes par jour ça ne va pas aider, les inondations on ne peut rien faire, on pourrait avoir une action sur notre monde, le rendre plus lent moins usant, le réfléchir un peu plus. On court de partout, on nous fait courir dans tous les sens jusqu’à l’usure, pour se rendre compte qu’on a couru trop vite et que ce n’était pas la bonne direction.

Cette année 2019, je vais trouver les leviers pour qu’on me fasse moins courir, mais surtout le levier caché, le mien, celui de l’autorégulation, pour arrêter de courir comme un couillon dès qu’on me montre un sentier.