Je suis Kratos

24/09/2019 Non Par cborne

Je viens de finir God Of War et comme je l’ai précisé ce jeu à lui seul mérite d’acheter une PS4. Le premier God Of War est sorti en 2005, ça fait 15 ans, j’avais donc même pas 30 ans. Kratos à l’époque c’était quand même un mec qui avait de l’ambition, un mec qui en voulait, un mec qui s’est fait une place dans l’Olympe à coup des lames du Chaos, un type qui a réussi à devenir un Dieu. Un gars rageux qui avait la haine, c’est presque moi à quelques détails. Et puis Kratos se rend compte que finalement l’Olympe, l’agitation des dieux c’est pas terrible, c’est pour ça que Kratos laisse tout derrière lui pour aller vivre chez les nordiques, se trouver une femme et vivre une vie de mortel. Kratos en 2019 c’est ça.

Kratos est un bon père de famille, la quarantaine bien tassée, chauve et barbu. Fini les massacres, fini les bons trolls, Kratos éduque son fils pour en faire un homme, enfin un dieu, meilleur que lui. C’est un thème très récurrent dans le jeu, le passage de témoin, l’apprentissage des plus jeunes, mais aussi la retraite, finalement Kratos fait ce que nous faisons tous, la nouvelle crise de la quarantaine. À une époque, celle de mes parents, on définissait la crise de la quarantaine comme quelqu’un qui n’assumait pas son âge, quelqu’un qui achetait une moto et qui se levait des gamines de 20 ans.

Aujourd’hui la nouvelle crise de la quarantaine, c’est le contraire, on range ses illusions au placard, on lève complètement le pied, on regarde le monde avec angoisse pour les générations futures, on cherche sa place, et on réalise qu’on n’a absolument pas le temps de se poser des questions métaphysiques à la con parce que la seule réponse que nous trouvons tous s’appelle la famille et les urgences.

Depuis la réouverture de ce blog en août 2017, sachant que j’ai ouvert cyrille-borne.com en mai 2008, je n’ai pas cité une seule fois Genma. À une époque, mon grand jeu avec Genma c’était de dire un « j’avais raison », de placer FirefoxOS dans le contexte et de lui coller une vacherie dessus. Il serait très tentant de sauter sur le panda du haut de la troisième corde avec cet article Été 2018 versus été 2019, mais ce ne sera pas le cas, je suis trop vieux pour ces conneries. Genma évoque un peu son parcours, si vous avez suivi un peu le cours de sa vie, il était prestataire en SSII, il s’est embarqué dans une société libre où il a pu vivre sa passion. Il écrit aujourd’hui qu’il vient de retourner en SSII avec un poste de travail sous Windows pour faire un taf alimentaire. Pas de drame particulier pour trouver une explication, juste un événement heureux, Genma est devenu Kratos, Genma est dans la quarantaine et il est devenu papa. Je tiens à dire que je ne suivais plus son blog depuis un moment, et que j’ai trouvé le lien de ce changement par le blog de Sébastien dont il faut souligner l’intelligence de communication quand tout n’est que buzz et clash, d’exposer les choses sous un aspect juste. Je souhaite à Sébastien une femme et des enfants, il arrêtera de regarder les configurations PC à 1500 balles pour acheter des machines à coudre de chez Lidl.

Je ne suivais plus le blog de Genma parce que je suis Kratos depuis un bon moment, et c’est sur ce point qu’il est important d’insister, quand tes préoccupations ont changé, voir les autres s’agiter pour des illusions que tu as perdues, ça ne te fait vraiment plus rêver. La démarche de Genma est courageuse, franche du collier, difficile parce qu’il est impliqué dans le monde du logiciel libre, un monde quand même très con où les gens qui occupent l’espace sont d’une cruauté et d’une vacherie rare.

Le philosophe Johnny a écrit ça ne change pas un homme, ça vieillit, et je me rends compte à quel point il avait raison. On voit de plus en plus de blogueurs, de gens de façon générale raccrocher les gants, parce que l’informatique n’est plus une préoccupation première mais juste un simple outil, parce qu’on essaie de nous faire croire qu’il faut impérativement en être alors que finalement les réseaux sociaux, la peur de ne pas être au courant de la dernière tendance, le vocabulaire consensuel, c’est de la merde.

L’internet a cette force de réussir à gommer les différences. Qui sait si je suis une femme, si j’ai 20 ou 70 ans, que je suis noir ou blanc, sous couvert de l’écrit. Et pourtant les différences sont bien présentes, je m’en rends compte de façon très aisée aujourd’hui à l’écriture de ce texte, il est difficile pour un jeune de 25 ans de se mettre à ma place, parce qu’il est un Kratos jeune qui rêve de conquérir l’Olympe. Genma est papa aujourd’hui, j’ai un tour d’avance, mes enfants prennent le chemin de l’âge adulte, nous avons connu le cancer à la maison, c’est la première fois que je l’écris d’ailleurs sans détour, j’ai fait un burn out, j’espère être grand-père pas trop tôt mais pas trop tard non plus, comment comprendre ça quand on a toute la vie devant soi ou quand on ne l’a pas vécu ?

Où jeunes gens vous pourriez voir de l’aigreur, je vous dirais qu’il s’agit soit de pessimisme, en lien avec mon expérience, en lien à mon âge, à mon parcours soit de réalisme, l’avenir nous le dira. Et c’est ainsi que je peux vous dire que je pense en toute sincérité que le logiciel libre francophone, les CHATONS n’ont absolument aucun espoir et qu’ils vont tous mourir sauf ceux qui seront plus professionnels que les autres mais je vais y revenir plus loin.

La dernière fois où j’ai employé le mot Framasoft c’était en février 2019 et c’était même pas pour une vacherie. À une époque, je vous aurais sorti ce dessin, et j’en aurais mis une couche sur les gauchistes

bravo l’artiste !

Et là, force est portant de constater que ce dessin qui commence à dater va devenir une prophétie qui nécessite quelques explications, car Framasoft est aussi en train de devenir Kratos. Dans l’article Déframasoftisons Internet ! le site explique que la grande majorité des services va fermer ce qu’on pourrait synthétiser par Framasoft va nous foutre dehors, c’est vrai et c’est ce qu’il faut faire.

Si le but était de libérer les populations, alors le gars qui va vous expliquer dans les cours de récré qu’il s’est totalement dégooglisé parce qu’il utilise tous les services frama* n’a absolument rien compris à la philosophie du site, à la philosophie du libre. Si je devais faire une synthèse très rapide que n’a pas osé faire le site internet, c’est d’expliquer que de prendre toutes ses affaires, les passer de Google à Framasoft, c’est exactement pareil que de passer de Google à Microsoft. On change de prestataire, on n’est pas plus libre, on n’a pas réellement avancé dans la culture de son jardin. Avec bon nombre de gens qui ont choisi de passer de Google à Framamachin, c’est un échec pour Framasoft qui pensait faire passer l’utilisateur de Google à l’auto-hébergement.

À l’instar de Tanguy qui vit à tes crochets à 35 ans et qui passe son troisième doctorat, il faut malheureusement parfois pousser l’oiseau hors de son nid pour qu’il prenne son envol ce qui conduira la grande majorité des usagers à s’écraser au sol. Malheureusement quel autre choix ?

La logique de Framasoft est parfaite, parce que Framasoft est un Kratos sans paradoxe. Avant d’en arriver là, Framasoft a fait la charte des CHATONS et a mis en avant ces fameux « remplaçants ». Parce que comme Kratos, les batailles, les grandes guerres, c’est pour les autres. L’équipe veut conserver un statut associatif quand elle avait tout le potentiel pour mettre en place des services premium, payants, ce que l’association a toujours refusé. Framasoft ne veut pas de relation commerciale, ne veut pas être le Google libre Francophone. Mais forcément, à l’instar du médecin qui va partir à la retraite, même si ce n’est pas le cas puisque l’association continue son activité de promotion du libre mais pas de promoteur de services, on cherche un remplaçant parce qu’on se fait du souci pour l’avenir de sa patientelle. Mais comme ici la logique n’est pas la centralisation, on cherche des remplaçants avec les CHATONS, un maillage de remplaçants sur le territoire.

Le banc des remplaçants, oui j’ai pris une photo avec les places de vide, et ce n’est pas parce qu’ils sont sur le terrain

Si je regarde la liste des remplaçants potentiels, pour moi c’est vide ou presque. Je trouve que la mère Zaclys tire son épingle de façon évidente du jeu. Le nouveau site est propre, professionnel, on ne fait plus référence à la « mère ». Professionnel, sécurisant, des mots indispensables pour convaincre. Car, ce qu’il faut comprendre est particulièrement important, pas si difficile, pas paradoxal, et malheureusement inéluctable.

L’utopie, c’est que toi, moi, toi plus moi, comme dirait Grégoire, chacun s’auto-héberge. Le gars qui va m’expliquer qu’il a son Yunohost et qu’il est le roi du monde, fera moins le fier au crash de sa machine, à un hack massif qui visera l’ensemble des Yunohost du monde. Rassurez-vous, je suis sûr que certains sont prêts à lancer l’attaque. L’informatique c’est compliqué, l’informatique c’est une histoire de professionnels, et s’auto-héberger avec des données aussi sensibles que ses mails ou ses informations personnelles est à mon sens totalement suicidaire. L’idée donc de quelqu’un qui le fait à sa place, est franchement bonne sur le papier. Iriez-vous héberger vos documents chez le premier pèlerin venu ? Que celui qui me dit le contraire me jette la première pierre. Comment faire alors confiance à un site mal foutu dont vous ne connaissez rien, dont le certificat ne met pas Firefox en confiance lui-même ? Eh bien vous ne faites pas confiance et vous avez raison de ne pas faire confiance.

La moralité c’est que vous allez chercher un site plus gros, plus important, un site qui va donc centraliser quand on cherche à décentraliser. Je pense que c’est totalement inéluctable, faute d’avoir un Google du libre, il faut quelques acteurs de poids, bien référencés, solides. Il faut donc du pognon, il faut des capitaux et c’est certainement ici qu’il faut en finir avec le libre pour ne parler que d’éthique.

Dans l’article de Framasoft toujours, il y a beaucoup de fatalité là-dedans avec je cite :

À force d’observer vos usages et d’écouter vos attentes, nous pensons que Nextcloud, riche de ses nombreuses applications, est une piste (et on n’est pas les seul·es !). Nous croyons que ce logiciel peut répondre à a majorité des besoins des gens qui contribuent à changer le monde.

Framasoft

En ce court paragraphe, on assassine d’un grand coup ce qui je vous le rappelle fait la force du logiciel libre, cette fameuse diversité. La diversité cela fait des années que je n’y crois plus, trop de distributions, trop de gestionnaires de fenêtres et pas assez du reste. Le reste, ces logiciels tellement indispensables que personne ne veut se sortir les doigts du cul pour les coder parce qu’on n’a jamais quitté l’idée que Compiz allait changer le monde. C’est pas moi qui code, par contre c’est moi qui utilise, faut pas s’étonner de certains choix stratégiques.

En ce moment, je mets à jour mes Debian Buster, j’ai mon 2x-desktop qui est mon client RDP propriétaire qui saute. Comme j’ai fait mes installations il y a quatre ans, j’ai oublié pourquoi j’avais installé ce logiciel propriétaire, j’ai maintenant compris pourquoi. Remmina qui a l’air à pas grand-chose d’être le dernier client de ce type, n’est pas capable de monter les clés USB de façon automatique quand 2x sait le faire. Modifier le paramétrage pour un enseignant à chaque fois qu’il va mettre une clé, c’est perdu d’avance.

On a donc conscience que Nextcloud n’est pas une solution du libre, c’est la solution libre qui permet de régler l’ensemble des problèmes. On n’a pas encore conscience qu’il faut un grand acteur libre francophone. On pousse vers la sortie à raison, et j’insiste bien sur le à raison parce que dans 10 ans la situation n’aura pas bougé et c’est le cœur du problème.

La liberté logiciel tout le monde s’en fout, les efforts tout le monde s’en fout, ce qui compte c’est d’essayer de se donner bonne conscience, comme quand on a jeté sa poubelle dans le bac jaune, un pas trop gros effort pour avoir la sensation d’aller dans le bon sens. Le changement c’est souvent violent, c’est difficile, qui aura le courage de s’investir pour s’auto-héberger ? Personne ou presque.

Quand ça va être la panique à bord, s’il n’y a pas dans la liste un acteur de confiance qui se dégage, si des gens un peu malins saisissent l’opportunité de monter du Nextcloud ils rafleront la mise sauf si les gens se disent que Google et Microsoft c’est moins cher. Les principes ont tendance à s’envoler face aux tarifs. Ce qui sera plus difficile c’est certainement pour les gens qui sont attachés à des réseaux sociaux comme Diaspora*, ou des services que je ne connais pas. On verra alors certainement des gens comme moi, des gens résignés ou presque retourner à la mine du logiciel propriétaire pour confier leurs données à des acteurs en qui ils n’ont pas confiance éthique mais technique. Je vous renvoie au propos de Cascador qui interrogeait le public de façon coquine, avec une question du genre tu préfères ton père ou ta mère version Teamviewer. Entre un service propriétaire utilisé par des millions de personnes et un obscur service plus ou moins libre, tu choisis qui ? Vous connaissez ma réponse.

À toi le jeune qui lit ce billet tu finiras un matin par te lever, et tu seras toi aussi un Kratos. Je te rassure ce n’est pas grave, de voir la fin des illusions, de commencer une autre vie, j’ai envie de dire sa seconde vie, je pense qu’il en existe une troisième à la retraite. Mes défis aujourd’hui ce n’est plus de gérer mon serveur mais de me tenir à ces saloperies de feuilles de salade et de carottes râpées, se lever chaque matin pour faire le bilan avec sa balance. Transmettre les savoirs aussi, essayer de prendre le temps de faire autre chose de sa vie. Être utile mais un peu plus pour de vrai qu’en installant des postes sous Linux.

J’espère quand même les gens que vous saluez la performance de l’artiste, je viens de vous pondre un billet de 2300 mots sur le fait de prendre un coup de vieux en faisant une parabole avec un gars qui passe son temps à arracher des têtes et briser des nuques. Et pour laisser une ouverture, une touche d’espoir, quand on voit Kratos dans cet opus dégommer des Walkyries en leur arrachant les ailes, tuer quelques dieux, un dragon, on se dit que dans la quarantaine tout n’est pas perdu et qu’on a encore de beaux restes.