J’arrête

03/06/2018 Non Par cborne

Vendredi sera toujours vendredi, et ça commence par un technicien que j’attends à 9h. Nous avons un ralentissement sur le serveur notable depuis quelques jours, j’observe les logs, on a un disque dur qui est en train de mourir. Attention tout ce qui va suivre pourrait traumatiser quelqu’un qui ne vit pas dans le sud de la France. L’histoire commence en fait quelques jours plus tôt, 48 heures pour avoir un retour du prestataire. On a un contrat de maintenance qu’on paye cher, j’ai donné le diagnostic, mon prestataire sait que je ne suis pas un drôle, et pourtant il faudra que je les appelle quatre fois pour qu’ils réagissent. Nous sommes dans l’après-midi, je suis en cours, je salue d’ailleurs toujours mes élèves qui savent que c’est pour le boulot même si je suis au boulot avec eux et quelle que soit la classe fait vœu de silence dans ces moments là. On m’explique que le disque dur Dell est garanti et qu’on peut avoir une intervention en 4 heures. J’explique que ça peut attendre et que je ne vais pas attendre jusqu’à 20 heures le soir donc rendez-vous le lendemain matin à 9 heures. Il est 8h30, mon téléphone sonne, je suis en contrôle avec mes élèves. Je me fais engueuler par un vieux au téléphone qui doit me livrer le disque dur et qui n’arrive pas à trouver le lycée malgré mes indications. Il finit par trouver, arrive en salle informatique, me donne le disque, repart, un élève dit que c’est un gros cave bien fort, les autres éclatent de rire, la porte se rouvre, un grand blanc, et le vieux me demande s’il ne m’a pas donné des clés, il repart, éclat de rire collectif. Il est 10 heures, je ne sais pas si le technicien est passé, mon téléphone sonne. Le technicien Dell me dit qu’il arrivera en fin de matinée, je lui dis que je l’attends en fait pour 9 heures du fait de ma garantie super de la mort qui en fait aurait dû le faire intervenir la veille au soir. Le gars est un peu étonné et me dit qu’il part de … Marseille. Il y a une grosse entreprise Dell à Montpellier, il s’agit tout de même d’une intervention qui nécessite de prendre quatre minutes le temps de sortir un disque et de le remettre, je pourrais le faire moi-même mais je ne le fais pas pour cause de garantie. Il est 11 heures le technicien me dit qu’il part de Montpellier, et qu’il sera là pour 11h30. Je lui demande s’il vient en hélicoptère ou s’il compte fumer tous les points de son permis, je lui dis de prendre son temps. Il est 11h50, nous faisons la remise de mon prix informatique dans le lycée, on a fait gagner une tablette à un élève, et puis je pars en courant parce que je suis attendu par les élèves de teminale qui font le repas, elles partent, le BAC arrive. J’ai à peine le temps de m’asseoir que le téléphone sonne, 12h15, le technicien est à l’accueil, il change le disque en 5 minutes et puis s’en va, 450 kilomètres pour ça, vive le sud de la France.

Je reviens, sous les applaudissements comme souvent et je sais que ma place est ici. Il s’agit d’élèves que je n’ai eu qu’un an pour la majorité d’entre elles, comme toujours que des filles ou presque. Dans ces classes que je pratique depuis des années, on a franchi le cap de l’inclusif au profit du majoritaire, les garçons ont accepté qu’on parle d’elles depuis bien longtemps. Ces classes sont difficiles pour les hommes et pour les femmes, entre la relation de séduction pour les uns, les conflits maternels pour les autres, c’est un peu comme enseigner au collège chez les troisièmes, c’est particulier. Du fait de tenir plus de l’ours que de l’homme, on m’appelle souvent madame ou maman. Les classes de service à la personne ont quelque chose de plus que les autres. A 99% du temps des filles sympas, qui sont dans le service pour les bonnes raisons, de l’empathie qui fera du bien quand elles seront en maison de retraite. Je suis dehors, j’ai un tracteur derrière moi, une gamine me dit qu’elle a signé son CDI et qu’elle attaque après le BAC, l’autre me raconte ses problèmes de genoux, tout est naturel, comme dans une famille.

Je quitte la table, je cours pour aller mettre un vidéo projecteur en place, je m’active pour aller en cours. Les premières service, une élève a un ballon rose et un bleu dans les cheveux, c’est son anniversaire. On chante tous ensemble, et je l’envoie au tableau corriger l’exercice. Mes enfants me racontaient qu’un remplaçant était arrivé, d’entrée de jeu il a menacé tous les gosses pour expliquer que c’était un vrai bonhomme, et que le premier qui bronche il le massacre. On peut chanter joyeux anniversaire avec ses élèves et pourtant passer une heure à faire des tableaux de contingence dans le plus grand sérieux. J’arrive tant bien que mal à finir ma journée, j’ai aidé des gamins pour la procédure d’orientation, des collègues pour des ordis, j’ai fait ce qu’il fallait faire, après 600 km, une bonne trentaine d’heures en compagnie des élèves, je suis lessivé et je peux enfin rentrer chez moi.

Le lycée, en tant qu’enseignant, en tant qu’homme, je ne suis pas trop mauvais. Pas parfait, c’est compliqué, notre métier c’est purement de l’humain, mais globalement ce que je fais fonctionne plutôt bien. Tout ce que j’ai entrepris dans le libre cette année est complètement parti en sucette que ce soit dans le virtuel ou dans le réel. J’y vois un signe, j’arrête. Les associations, les tentatives d’association, les rapprochements avec des associations, mettre des gens sous Linux dans le cadre extra-scolaire sauf en cas de demande ou d’obligation, j’arrête. J’arrête et j’ai raison d’arrêter, parce que la mentalité du libre c’est pour une partie de sa représentation de la merde. Je lisais cet article sur Linuxfr. L’article a le mérite de montrer que ça existe mais la faute à pas de chance c’est au mauvais endroit. Le problème c’est qu’il y a toujours quelqu’un en embuscade pour expliquer que ce n’est pas bien, que ce n’est pas assez bien, ce n’est pas assez libre la Numworks. C’est le cancer du logiciel libre. Avec Numworks je vois une entreprise française, qui a une dynamique intéressante, qui est réactive, qui répond aux mails, qui fait des mises à jour, qui casse le monopole de Casio et de TI, une entreprise qui essaie autre chose et qui en plus coup de bol fait un produit particulièrement adapté pour des élèves de professionnel même si ce n’est pas le but de Numworks. Au lieu de se réjouir, on préfère dire que ce n’est pas assez libre. Tu vas la voir ta liberté quand Github va se faire acheter par Microsoft,  tu vas voir comment les gens ne vont pas déserter la plate-forme. Marginaliser les gens qui font des choses bien en expliquant que ce n’est pas assez bien, fait partie des choses que j’ai tendance à faire, chercher la bête. J’ai tendance à essayer de moins le faire. J’essaie désormais de ne pas évoquer les trucs dont j’ai la certitude qu’ils vont se casser la gueule même si ça part d’une bonne intention.

Numworks c’est ceux qui l’utilisent qui en parle le mieux, quelques écrans de la mise à jour réalisée sous Linux, par contre avec Chromium, ce n’est pas compatible avec Firefox.

J’arrête d’essayer de changer le monde, changer mon monde c’est déjà pas si mal. J’expliquais la dernière fois qu’il fallait être des consommacteurs et dénoncer les produits tout pourri. Je prenais pour exemple l’ordinateur d’electrodepot vendu à 99 € avec à peine 1 Go de RAM et 32 Go de stockage. Mon commentaire négatif est le mieux noté, il y a un gars qui me rentre dedans pour me dire que je n’y connais rien ce qui me fait sourire. On peut se dire qu’un commentaire argumenté noté à plus de 60 avis positifs devrait faire réfléchir les gens. Pas du tout, l’appareil est désormais à 4 étoiles. Les gens sont super contents du produit, ils en sont content après trois jours d’utilisation mais ils sont quand même tellement contents qu’ils vont laisser un commentaire dessus. Curieusement, après des années et des années que le phénomène des mises à jour Windows qui ne passent pas est connu, Les Numériques expliquent que les appareils à 32 Go et moins ne dépasseront pas le cap des 2 étoiles parce qu’ils n’ont pas réussi à faire les mises à jour de la version 1803. Il faut savoir que ce problème existait déjà avec les premiers EEE PC sortis en 2008 il y a dix ans avec Windows XP qui finissait par bouffer les quatre pauvres giga alloués à la machine.

A l’heure actuelle de ce que je vois dans le libre et des attenants incontournables :

  • des gens qui ont une culture informatique déplorable, qui font n’importe quoi et qui s’en foutent. Comme on l’a vu dans le précédent billet ce n’est finalement pas tant la fatalité que ça. Un beau matin les utilisateurs de ces fameux ordinateurs vont se rendre compte qu’ils ne peuvent plus rien faire ou qu’ils ont choppé un virus parce que l’ordinateur n’était pas à jour, ça fera des ordinateurs pas cher qu’on pourra mettre sous Linux.
  • des libristes qui sont d’une intransigeance rare et qui ne réalisent pas que c’est en train de bien se casser la gueule parce que justement à part ceux qui s’expriment pour casser ceux qui essaient encore de faire du libre, les prétendus libristes utilisent de plus en plus de technologies propriétaires. Ça les compromis, je peux vous dire que j’en ai fait, et plus ça va plus j’en fais avec de plus en plus un souci d’efficacité. Cela me ramène en gros à plus de 15 ans en arrière avant d’être sous Linux à plein temps où je prenais le logiciel qui allait bien sans me soucier de sa licence.
  • des gens qui font du libre et qui ont une véritable volonté de bien faire mais qui s’y prennent mal. La volonté de faire venir des gens n’y entendant rien en informatique au logiciel libre est une hérésie. Il y a je le rappelle deux types d’utilisateurs de logiciels libres, ceux qui savent pourquoi ils les utilisent (5%) et leurs victimes (95%). Si dans mon établissement tous les postes clients ou presque sont sous Linux, moi je sais pourquoi, on est quatre à le savoir sur une équipe de 75 personnes. Il faut consolider plutôt que de chercher à recruter, il faut que le gars qui veut faire du libre aujourd’hui puisse le faire de façon efficace et simple. Cela veut dire que non seulement il devient urgent d’avoir un smartphone libre mais ça serait bien de pouvoir éviter des solutions complexes à installer pour utiliser du logiciel libre. Dernier épisode en date mon agrégateur qui reste Feedly parce que le reste ne fonctionne pas bien ou est passé dans des langages qui m’obligerait à un hébergement particulier.

N’allez pas croire que je dis qu’il faut arrêter de prêcher la bonne parole ou arrêter d’expliquer, au contraire, mais de mieux gérer son temps. Pourquoi j’irai continuer à expliquer à des gens que Linux c’est mieux ? C’est une perte de temps. En outre, si je documente, si je donne des astuces, si j’explique que Linux c’est mieux, ici par exemple, la personne intéressée trouvera l’information qu’elle cherche. L’erreur pendant des années a été de considérer qu’il fallait chercher les masses où elle se trouve, Facebook par exemple, d’infantiliser en pensant qu’ils n’iraient pas chercher l’information. Infantilisation d’ailleurs qui continue puisqu’une fois sous Linux ils sont tellement dépendant qu’on doit leur prendre la main pour tout faire ce qui n’aurait pas été le cas si le désir d’émancipation de Microsoft était une initiative personnelle. Lorsqu’une population en a marre de quelque chose, elle se révolte, elle entreprend les changements. A croire que les ordinateurs avec un système d’exploitation bugué, où chaque mise à jour vous fait jouer les funambules avec votre matériel, n’ont pas assez écœuré les gens sinon ils auraient poussé qu’on passe à autre chose. Je crois aussi à ça, l’ordre naturel des choses.

Alors que Facebook représente, représentait l’incarnation du mal absolu, on apprend dans une même semaine que : Un nouveau sondage prouve que les plus jeunes se détournent toujours plus de Facebook ou reddit passe devant Facebook, sachant quand même que jusqu’à maintenant c’est largement un cran au-dessus d’un point de vue contenus. Les médias sont de moins en moins dépendants de Facebook, les gens vont désormais directement sur les sites Internet, comme avant. Pendant ce temps là Google annonce qu’il se retire des tablettes Android pour pousser les tablettes Chrome alors qu’il est lui même le créateur d’Android ! Pendant des années j’ai dit que les tablettes à l’école c’était n’importe quoi, on continue dans certains établissements à s’orienter vers des classes tablettes c’est à dire vers un matériel condamné à mort par son propre développeur. La technologie à outrance mainte fois dénoncée quand la préoccupation première des enseignants c’est d’arriver à démarrer les ordis en moins de cinq minutes ce qui serait le cas sous Linux. Un million de fumeurs en moins en un an en France à force de payer un bras son paquet de cigarettes ou d’avoir compris que c’est le cancer du poumon au bout du chemin, c’est pas grave, un million en moins.

Sans dire que tout va bien, que tout ira bien, que les choses vont s’arranger, je pense qu’on peut changer les choses mais autrement. Si chacun commence à faire sa part de job dans son entourage direct, ne pas se lancer dans des projets qui ne mènent à rien, c’est un bon début pour les gens comme moi qui foirent tout ce qu’ils entreprennent.