J’apprends à perdre, mais pas trop

03/03/2020 Non Par cborne

Les statistiques restent, et resteront une obsession pour toute personne qui produit du contenu. On essaie de se soigner, il y a toujours des rechutes. À une époque j’avais même poussé une tâche cron pour rafraîchir awstats toutes les heures, cette époque est révolue. Je peux passer plusieurs jours sans regarder les statistiques, je n’utilise pas d’autres outils que ceux qui me sont proposés par mon hébergeur, je trouve que c’est quelque part rationnel d’utiliser le même outil même s’il y a certainement de bonnes chances pour que tout soit biaisé. Je m’attache donc à monter descendre, plutôt que le chiffre en lui-même.

Après la période blog-libre, j’ai repris le cyrille-borne.com en 2016, l’année ne compte pas. En août 2017 j’ai arrêté pluxml pour un retour à WordPress que je ne regrette absolument pas, l’année ne compte pas vraiment non plus, maître du déréférencement inside. Je peux donc éventuellement me baser sur 2018 et 2019. 2018, 5.800.000 pages vues à l’année, 2019, 7.600.000 pages vues à l’année. Deux nombres pour faire une étude, monsieur est un prof de maths qui ose tout. On se rappellera surtout qu’à l’époque de blog-libre, les 10 millions de pages vues à l’année avaient été réalisées. Est-ce que ces chiffres ont réellement du sens ? Quelle part de bots, est-ce que la méthode de comptage de awstats a changé ? Est-ce que l’évolution des navigateurs permet de comparer ces chiffres, je ne le pense pas.

Finalement, la seule façon de savoir si on fonctionne ou non, c’est d’avoir quelque chose à vendre. Comme je n’ai rien à vendre, forcément, c’est pas évident. Quelqu’un qui a quelque chose à vendre et qui exprime la problématique de façon très intéressante c’est Thierry Crouzet dans son article : Auteurs : pas de salut hors des librairies.

De façon synthétique, l’auteur raconte un peu son histoire et avec elle l’histoire du web. Comment tout a dérapé, à savoir qu’entre les réseaux sociaux et les algorithmes de Google, on ne contrôle absolument rien ou presque. Morceaux choisis et analyse :

Les lecteurs sautaient de blog en blog, aidés par les blogueurs qui établissaient des listes de sites amis, qui aussi parlaient des textes des autres blogueurs, en une forme de correspondance ouverte et multinodale.

Thierry Crouzet

Dans le cas de la sphère libriste c’est marqué, même si je n’aime pas vraiment m’y associer, ce serait comme être un chanteur de la starac et renier le passé, ce qui n’est pas mon genre. La très grande majorité des blogueurs est passée à autre chose, le fameux backlink offert est devenu inexistant. Le pire c’est que j’ai la sensation que ceux qui font encore des articles, ne font même pas cet effort de mise en lumière vers les copains, la majorité des liens pointant vers eux-mêmes. Dans mes heures de joie, j’avais écrit que je n’aimais pas le journal du hacker et qu’il me le rendait bien, article aujourd’hui disparu dans les méandres de l’internet. Outre le fait que j’écrivais que je n’appréciais pas qu’on me mette dans un truc avec un système de vote où je n’ai pas demandé à y être, j’écrivais que ce type de site s’appuyait uniquement sur les contenus des blogs et que sans article plus d’agrégateur. Voici au moment où j’écris ces lignes, la page du jdh

Malheureusement ma remarque commence à prendre forme, si vous descendez, on arrive à des nouvelles qui datent de quatre jours. À une époque, les nouvelles de quatre jours, il fallait passer quelques pages pour les trouver. Je rajouterai aussi une remarque qui n’est pas une critique mais un constat, l’utilisation de l’outil par les auteurs du billet pour pousser leur propre billet de blog. Ce n’est pas une critique, c’est juste un fait, de la même manière qu’on pousserait son article dans les réseaux sociaux, on le pousse dans le jdh. Dans mes remarques désagréables à l’époque, encore plus pour un type qui a coupé les commentaires, j’écrivais justement qu’on déportait le débat. Sept commentaires pour de nombreux articles, c’est peu, il n’y a pas pour moi, de communauté du jdh.

Évoquons le cas du planet-libre, un moteur qui n’a pas été mis à jour depuis 7 ans, ce n’est pas le plus grave, sur les 379 blogs recensés, 19 ont publié pour l’année 2020, si je rajoute 2019 pour être joueur, on arrive à 48 sites. Cette opinion n’engage que moi, mais dans la vie il faut apprendre à réaliser qu’on a perdu, passer la main à ceux qui savent mieux faire. Du fait que le jdh remplit la fonction du planet-libre avec les auteurs qui poussent eux-mêmes leurs articles, autant libérer le ndd et le donner à Carl Chenet et ses camarades qui en feront quelque chose de mieux.

Je pense que ce n’est pas une parole stupide, et qu’elle vient de quelqu’un qui a une belle expérience à ce sujet. Pour ceux qui ont la joie de me lire depuis plus d’une décennie, vous savez que je ne suis pas le dernier à avoir des idées à la con. À l’époque avec Christophe Gallaire, je ne résiste pas à l’envie de vous linker cette vidéo, nous avions monté le planet-educalibre. Il s’agissait à l’époque de trouver le pendant dans l’éducation des initiatives autour du logiciel libre, ce qui n’a bien évidemment absolument pas fonctionné. Trois raisons évidentes : dans l’éducation tu partages peu. L’éducation gangrenée par les solutions propriétaires ne laisse pas vraiment de place au logiciel libre. Et la dernière, je pense que Christophe et moi sommes de mauvais commerciaux. On va retenir ça dans un coin pour plus loin dans le billet, Cyrille BORNE est un mauvais commercial qui ne sait pas se vendre et qui accessoirement préfère créer du contenu. Comme je ne suis pas totalement idiot et voyant que je n’en faisais rien, j’ai filé le bébé à Arnaud du blog Mathix. Je ne jette pas la pierre à Arnaud parce que je pense qu’avec ses vidéos, le travail conséquent qu’il fait pour son job, il n’a pas fait vivre le truc mais a laissé filer le domaine. Malheureusement, ça ne pardonne pas, il a été récupéré et vous avez la page suivante :

Ce n’est pas illégal, c’est juste cavalier et ça me fait bien mal au derrière, l’ensemble des hyperliens que vous voyez sur le site pointe principalement vers speechi un vendeur de TBI et d’autres solutions. Avec du recul, c’est l’expérience qui parle, je n’aurais jamais déposé le ndd pour qu’il profite aujourd’hui à une société qui elle sait parfaitement faire vivre le truc. Il faut d’ailleurs dans la liste des choses à faire, que je me renseigne pour une interdiction de réutilisation du ndd cyrille-borne.com à ma mort, aussi bien on réutilisera mon nom pour vendre de iphones.

La moralité c’est qu’un dépôt de nom de domaine n’est pas anodin, que lorsque c’est trop tard, il vaut mieux confier le bébé à des gens plus compétents que de se retrouver dans cette situation.

1100 mots de franchis, je n’ai pas écrit la moitié de cet article qui sera horriblement long. Nous reviendrons plus loin sur la notion d’hyperliens bien placés, retour à l’article de Thierry Crouzet.

Et pour cause, désormais, on va sur Google, on saisit une requête, on va sur la page trouvée (dans 80 % des cas, une page appartenant à Google — Map, YouTube, AdSense…). On veut une autre information, on retourne sur Google, au passage mangeant des tonnes de publicités plus que déguisées. Pour s’accaparer le trafic internet et maximiser ses revenus, Google a tué le surf, par la même les blogs, du moins les blogs interconnectés de proche en proche. Désormais pour être trouvé, il faut que nos articles soient choisis par Google (c’est plus facile en payant), sinon point de salut. Presque aucune chance qu’un vagabond n’y tombe dessus par hasard.

Thierry Crouzet

Je partage partiellement l’avis de Crouzet. Le référencement reste quand même quelque chose d’obscur, et si effectivement il y a de bonnes chances pour que plus tu payes, plus tu es gros, plus tu es vieux sur internet, mieux tu es référencé, pour les gens qui font de la technique le référencement a encore du sens. J’entends par là que si on fait une recherche Google sur Decsync, je sors dans les premiers liens, tout simplement parce que je dois être le seul en langue française ou pas loin à avoir proposé un article sur le logiciel de synchronisation. La moralité de l’histoire et j’ai envie de dire que c’est une vérité qui reste absolue y compris sur les réseaux sociaux, c’est qu’à un moment si tu veux te faire connaître, il est nécessaire de se démarquer. Il est évident que si je fais une recherche sur « changer son disque dur », on va retrouver la loi du plus fort. Il resterait donc aux petits, les marchés de niche. Accepter le marché de niche, c’est accepter une reconnaissance par ceux qui savent en espérant être un jour à la mode. Si un jour pour une raison qui nous échappe, les solutions Linux pour particulier sont propulsées au-devant de la scène (rires dans la salle), nous deviendrions connus jusqu’à ce que les plus gros s’emparent du business. Souvenez-vous du marché des EEE PC avec Linux au départ, lorsque les autres constructeurs ont pris le marché en main, on est revenu à Windows. Le phénomène est d’ailleurs assez palpable, les blogueurs qui survivent sont ceux qui se sont vendus, à part quelques exceptions comme Minimachines qui mérite notre respect inconditionnel pour la préservation de son indépendance. Pour Youtube, les gamins qui faisaient ça pour le plaisir il y a quelques années, sont désormais dans des écuries.

Continuons notre lecture, je vais en prendre un gros morceau :

J’en suis là de ma vie numérique. Le net d’avant existe toujours, rien techniquement ne l’empêche, sinon nos usages qui se sont recentralisés. C’est tout le problème. Dans un système médiatique centralisé, il faut émettre avec beaucoup de puissance, donc beaucoup de moyens, soit financiers, soit provocateurs. Je préfère donc court-circuiter le centre, diffuser depuis de multiples sources : mon blog, les librairies, les bibliothèques… Si j’étais resté purement numérique (blog, ebook, POD…), j’aurais étouffé.

Thierry Crouzet

Je ne veux décourager personne de tenter l’aventure de l’indépendance ou de la poursuivre … Maintenant que je dispose d’un réseau hybride, et que je l’accepte, je peux envisager avec plus de sérénité une activité en ligne et hors ligne, certains textes étant diffusés en direct, d’autres via les libraires quand des éditeurs jouent le jeu.

Thierry Crouzet

J’ai pris les deux paragraphes en même temps parce qu’il y a un peu de redite entre les deux. La phrase certainement la plus importante de son article, l’une d’entre elles, il est très bon c’est celle-ci : Le net d’avant existe toujours, rien techniquement ne l’empêche, sinon nos usages qui se sont recentralisés. Si aujourd’hui vous voulez faire un blog, partager vos expériences, ça n’a jamais été aussi simple, et cela ne demande aucune compétence technique et je n’évoque pas l’utilisation d’une plateforme comme medium. Le prix de l’indépendance c’est 72 € par an chez o2switch. Vous avez le cpanel qui vous permet d’installer un WordPress ou un moteur de blog de votre choix. Si les gens ne le font pas c’est qu’ils préfèrent faire autre chose. Je ne leur jette pas la pierre, chacun a la liberté d’utiliser son temps comme il a envie de le faire.

Ce que Crouzet n’évoque pas ici, c’est que le temps c’est de l’argent, et que l’écriture a été rattrapée par la monétisation des contenus ce qui explique aussi la disparition des blogs. Cet article de 1800 mots passés pour l’instant au compteur ne vous apporte rien à part un peu de réflexion, il n’est pas monétisable. Le type qui serait amené à réaliser un article de plusieurs milliers de mots sur un sujet technique pointu qu’il est le seul à rédiger a le droit de s’interroger sur le rendu qui lui sera fait. Si aujourd’hui nous avons quitté un monde propriétaire pour passer à un monde plus ouvert dans le code, il n’en est pas pour autant gratuit. Faire le choix du partage sans contrepartie, c’est donner son temps, c’est donc donner de l’argent ou du repos, ou du loisir. Quand on voit la désertification des associations, le manque de candidats pour les petites municipalités parce qu’on a mieux à faire, on comprend alors la disparition des blogs dont la fonction première est le partage d’expérience.

Je ne décourage pour autant personne à se lancer, mais malheureusement dans le contexte actuel, ça va devenir compliqué. Je jouis de ma base de lecteurs que je ne dois qu’à mon immense talent mais surtout à mon ancienneté. Dix ans d’existence en mon nom, presque autant sous le pseudonymat, la force de l’ancienneté. Comment pour quelqu’un qui débarque réussir à se faire connaître, une question que tous les blogueurs peuvent aussi se poser, comment continuer à exister ?

La première chose, c’est effectivement comme le dit Thierry, on va s’appeler par le prénom, c’est plus convivial, la possibilité éventuelle d’avoir un réseau physique. Je vais vous raconter une belle histoire comme je sais les écrire. Sylvie Pascale Gaillaguet habite à 100 mètre de chez moi, elle est auteure. C’est une dame à la retraite avec qui j’ai sympathisé pendant que j’étendais mon linge au balcon et qu’elle promenait son chien. Elle a écrit un bouquin parmi d’autres qui s’appelle un euro le cageot vendu chez Amazon.

le chaussette claquette montre de façon évidente qu’il s’agit bien de mon exemplaire dédicacé

C’est un bouquin qui fait référence aux opérations de Lidl qui consistent à vendre des fruits et légumes qui ont mauvaise mine à 8h30 heures le matin et comment c’est un peu la guerre le matin entre les dames qui se battent pour les cageots. Le livre présente Saint-Pierre, des vrais gens, et il remporte un succès local parce que les gens sont contents de s’y retrouver dedans. Le coiffeur par chez moi vend le bouquin bénévolement, tout comme une cave coopérative je pense.

Si contrairement à Thierry elle n’a pas d’éditeur, c’est ce réseau local et moi par extension sur le net qui fait un coup de pub qui lui permet de se faire connaître. La moralité c’est qu’il faut effectivement miser sur un réseau solide plutôt que sur la bouteille à la mer. Comment transposer la situation à un gars comme moi, ce qui correspond à la seconde partie de mon titre « j’apprends à perdre mais pas trop ».

Je vais faire court parce que je connais les solutions que je n’appliquerais pas car je les trouve dégradantes même si c’est idiot. Si demain je voulais me faire connaître :

  • Ouvrir les commentaires du blog pour qu’à chaque fois que j’écris que Manjaro c’est de la merde (c’est de la merde !), je me retrouve avec 600 commentaires de rageux sans humour pour que ça buzze. Provocation, provocation et bien sûr provocation.
  • Laisser des commentaires dans les blogs spécialisés ou les sites spécialisés avec des backlinks
  • Laisser des commentaires dans les forums spécialisés et c’est certainement ici qu’il faudrait travailler. Je vais dans le forum ubuntu-fr par exemple et je vois un gars qui a du mal, je ponds un tuto de 12 lignes et je dis « oh curieusement j’ai écrit ta solution ». Backlink, nouveaux lecteurs. Dans le même ordre d’idée, aller sur les forums éducatifs et balancer un message pour dire « regardez comme l’école se dégrade, on va tous mourir, j’ai écrit un article à ce sujet ».
  • Ouvrir un subreddit
  • Faire des vidéos Youtube pour essayer d’atteindre un public plus jeune.

Pourquoi dégradant ? Je suis finalement comme LaTeX ou Gentoo, il faut me mériter. Tu viens lire du BORNE, tu sais que tu vas lire beaucoup, sans aération et avec le minimum de ponctuation pour que tu puisses faire travailler ton souffle. S’il fallait commencer à réfléchir à des stratégies pour se faire voir, cela voudrait dire se dénaturer et par le fait adapter. Des articles plus simples, plus accessibles, moins longs, moins chiants, sans humour où tu peux même plus dire que Manjaro c’est de la merde, être aimable parce que si tu ouvres les commentaires tu prends une storm shit à chaque fois. Le temps perdu pour répondre à des commentaires non construits … Faire de la vidéo, je n’ai pas envie, si je le faisais ce serait dans un autre contexte, purement pédagogique, histoire de se rendre utile.

J’apprends à perdre, parce que les solutions qui me permettraient de gagner, me feraient certainement y laisser mon âme mais aussi mon temps. Ma stratégie restera la même, droit dans les bottes de cowboys comme Clint Eastwood ce vieux monsieur amateur d’armes, je continuerai à faire ce que je fais de mieux, mon artisanat. L’angoisse de disparaître c’est elle qui doit disparaître justement, si on prend du plaisir pour soi-même, c’est ce qui reste le plus important. Bon je m’arrête parce que ça commence à devenir bizarre.

Nous avons franchi la barre des 2800 mots, non je ne cherche pas à faire un record, seulement le jour où je ferai 10.000 mots sur un billet de rap et nous nous quittons sur « c’est donc ça nos vies » d’I AM. Dans la chanson, Akhénaton dit « j’apprends à perdre ». Si le film de Jean-François Richet ma 6-T va crack-er n’est pas celui qui m’a le plus intéressé sur la banlieue, la bande originale est un des meilleurs albums raps de la période. Nous nous retrouvons au prochain épisode : « polaroid expérience ».