J’ai dix ans, je sais que c’est pas vrai mais j’ai dix ans

22/04/2018 Non Par cborne

Il y a environ 10 ans, c’était le 26 avril 2008 pour être précis, je montais le blog de Cyrille BORNE. En 2008, si vous avez eu le courage de lire ma bio, vous savez que j’étais actif sur la toile depuis le début des années 2000. La différence fondamentale c’est que j’ai quitté le pseudonymat pour passer à du Cyrille BORNE, ce qui était certainement l’une des meilleures choses à faire, enfin ça l’était pour moi. Écrire en son nom c’est assumer son propos, c’est mesurer le poids de chacune de ses paroles. Quand j’écris que j’en ai marre de lire les posts insipides de mes collègues sur Facebook, c’est frontal, c’est brutal, ils peuvent le lire, il n’y a pas le paravent de l’anonymat qui me permettrait de jouer les corbeaux et de balancer en tout impunité. Être soi-même c’est l’équilibriste sans filet à cent mètres du sol.

J’ai donc eu une vie de web bien remplie avant le blog de Cyrille BORNE, il s’agissait pour la plupart du temps de sites en collaboration et de forums. On ne va pas refaire l’histoire mais il est amusant de constater qu’en 2008, j’ai choisi l’écriture solitaire car le collaboratif ça finissait toujours mal avec moi. De façon synthétique, en 2008 j’étais déjà débile, en 2014 ça doit être dans ces eaux là, l’aventure blog-libre où je n’ai pas su gérer le travail de groupe, montre que j’étais encore débile, pour se retrouver en 2018 avec le gars franchement content d’être tout seul au sommet de sa montagne après avoir anéanti son blog dix fois par insatisfaction permanente. Débile n’est pas forcément le terme, c’est plutôt le problème d’attentes, de frustration et de rythme. J’ai toujours la sensation que les choses ne vont jamais assez vite, alors que c’est souvent moi qui vais trop vite.

A 43 ans bientôt, à force de reproduire les mêmes erreurs, j’ai quand même un peu grandi et mon approche de projet de groupe est devenue très simple. Je ne m’engage pas, je fais tout de loin, je reste disponible si on me demande quelque chose, je n’attends rien. On pourrait dire que je suis un personnage caricatural, et pourtant dans le fond, quand on me voit m’agiter de façon colérique pour hurler qu’il vaut mieux être seul que mal accompagné, je ne suis pas totalement dans le faux. En cette période où l’on voit tous les projets libres demander de l’aide, évoquer le manque de bras, ce n’est plus mieux vaut être seul que mal accompagné, c’est mieux vaut être seul que pas accompagné. Seul on va plus vite, à plusieurs on va plus loin, et pourtant j’ai l’impression que seul on sait quand même où on va. À plusieurs c’est super rigolo pour le début du chemin sauf qu’à la fin de la route tu finis par te retrouver tout seul et c’est plus difficile que si tu étais tout seul au départ. Vous relirez cette phrase de façon très attentive et vous y verrez la lumière, vous la lirez quand même de nombreuses fois.

Cela vous paraîtra certainement réducteur, mais je pense que pour qu’un travail de groupe fonctionne, il faut qu’un type qu’on appellerait techniquement le chef, gueule sur tout le monde pour expliquer la direction à prendre, donner le rythme, les directives. Curieusement, la personne qui travaille pour ce fameux chef a beaucoup plus de facilités à accepter et suivre les consignes quand il y a une rémunération à la clé. La synergie des débuts dans les projets libres finit par s’écraser plus ou moins rapidement quand on se rend compte du temps investi, des envies d’hier qui ne sont plus les envies d’aujourd’hui. Si Framasoft fonctionne et que Framasoft finira un matin par se retrouver la seule association de France c’est parce qu’il y a des salariés chez Framasoft. Pas facile le bénévolat, toutes les associations vous le diront, mais je n’ai pas l’impression que les restos du cœur manquent de bras comme si finalement on se rendait compte que la libération des peuples des GAFAM a moins d’importance que de filer à manger aux gens.

Forcément quand tu a dix ans, tu regardes en arrière et tu te poses la question des regrets, ce qu’il aurait fallu faire. Je n’irai pas dire que s’il fallait recommencer, je ferai tout de la même façon, et même pour ainsi dire je ferai les choses de façon totalement différente. S’il fallait recommencer, je prendrai la formule actuelle, écriture à mon rythme, écriture sans me poser de question, sans se mettre la pression. Malheureusement, il se trouve qu’on ne peut pas revenir en arrière, que je n’ai pas dans mon planning l’invention de la machine à remonter le temps, on ne peut donc qu’avancer. Je fais partie de cette race d’homme qui a besoin de se tromper un certain nombre de fois pour parfois apprendre, un très grand nombre de fois, vraiment un très grand nombre. Avoir des regrets ne sert donc pas à grand chose, c’est trop tard, on va donc essayer de se concentrer sur les dix prochaines années si je suis encore en vie. C’est un des facteurs qui m’a toujours poussé vers le collaboratif, ce côté où les gens ne sont pas indispensables, le fait que quelqu’un puisse reprendre le flambeau. Je me suis fait une raison, ce blog mourra avec moi, ou mourra avant moi si un beau matin je me rends compte que je n’ai plus besoin d’écrire. De ce côté là soyez rassurés, vous connaissez ma stratégie, celle du cratère, si un jour je dois tout casser vous le sentirez passer.

Même si l’idée reste l’écriture plaisir, j’ai quand même quelques résolutions que j’aimerai vous faire partager.

  • les réseaux sociaux je pense que c’est définitivement fini, il faudrait vraiment quelque chose qui me stimule, quelque chose que j’imagine de local. Depuis que j’ai arrêté Twitter, je me rends compte que j’ai gagné un temps considérable, c’est peut-être la météo, les vacances, l’inspiration, mais il se trouve que sans réseaux, j’écris plus, je suis plus efficace, je perds moins de temps. Les seuls espaces de socialisation que je me réserve désormais c’est mon forum, les commentaires du jdh qui reste une maison plutôt bien tenue, les commentaires des autres blogueurs. Pour ces derniers, c’est un effort à mener, il faut que je me rappelle que j’ai laissé un commentaire à un endroit et y revenir, c’est contraignant. Pas étonnant que les réseaux sociaux remportent un certain succès, qu’on délocalise le commentaire pour le mettre ailleurs, c’est une fois de plus éviter de faire l’effort qui est pourtant dû aux rares auteurs de billets, ceux qui écrivent encore. Je prône désormais la relocalisation des contenus, aller chez le petit blogueur comme on va chez le marchand de légumes de son village. Je n’évoque pas les réseaux sociaux des gauchistes, ils se suivent et se ressemblent, tant qu’ils n’auront pas compris que la délocalisation n’est pas l’argument qui nous sauvera tous, que copier l’existant n’apporte absolument aucune plus value et qu’il faudrait créer quelque chose de différent, d’innovant.
  • Je vais essayer d’écrire un peu de documentation, Gilles m’a soumis quelques idées, je suis preneur pour des choses simples. Comme l’écrivait Sébastien, on perd le contact avec la populace, si bien qu’on n’écrit plus rien parce qu’on ne sait plus vraiment quoi écrire. Je vous rappelle que j’ai une page fichiers dans laquelle on a quelques tutoriaux. Le problème étant toujours le même, ce n’est pas vraiment la difficulté de les écrire, c’est de les maintenir. J’ai fait un tutoriel pour scratch par exemple avec une installation pour 64 bits, avec l’arrivée de scratch 3 écrit en technologie web, tout ceci sera totalement obsolète. Avoir de la documentation c’est une responsabilité. J’échangeais dernièrement avec Roger un de mes lecteurs, il m’expliquait que l’une de ses grandes difficultés c’était de trouver de façon régulière des tutoriels âgés de plus de six ou sept ans, sans avoir la certitude que ces derniers fonctionnent.
  • Je vais faire l’effort d’arrêter d’essayer des nouveaux trucs et conserver la structure telle qu’elle est. Comprenez que la période démolition, reconstruction est terminée même si c’est rigolo. J’ai compris que d’une manière ou d’une autre je ne serais jamais satisfait, je fais le deuil de chercher à trouver la meilleure des solutions en prenant la moins mauvaise. Pas de billets courts, pas de billets de veille, les billets culturels sous forme de pavés, le forum pour les échanges et surtout pas de retour aux commentaires. Si je devais faire des modifications c’est qu’on se retrouverait face à un drame, l’arrêt de pluxml ou du forum Vanilla par exemple. La seule nouveauté qui n’en est pas une ce serait potentiellement un retour à la vidéo, pour faire de la vulgarisation c’est quand même franchement pratique. Le problème ce n’est pas tant la réalisation, vous savez que je fais tout en une prise bien sale, c’est la diffusion, ça sous entendrait une inscription sur Youtube, un retour à Vimeo ou Dailymotion. Curieusement pour les deux derniers cas, ça n’évoque pas franchement la pérennité, pour le premier, je n’ai pas envie de me confronter à la haine ordinaire. Je n’évoque même pas Peertube, je n’y crois pas cinq minutes.

Cela fait dix minutes que je regarde le gars qui rame et que je cherche à écrire une conclusion. Tu vois public l’introduction c’est l’accroche, le truc qui donne envie de lire, tu te dis qu’avec une vieille chanson de Souchon (1974 un an de plus que moi), c’est pas formidable. La conclusion, c’est l’ouverture de porte, c’est le mot fort, c’est la perspective ou c’est la question à la con du blogueur en rapport avec le contexte : et toi si c’était à refaire tu referais ? Non elle est pas terrible, on va essayer de faire mieux. Raconte nous ton anniversaire de tes dix ans ! Médiocre. On va finalement se contenter de regarder ce type qui rame tout seul avec un paysage magnifique, l’analogie pour moi s’arrêtera à ce qu’on pourrait croire à de la solitude ce qui n’a jamais été le cas. Si je rame tout seul sur mon bateau, ils sont nombreux à veiller à ce que la barque ne prenne pas l’eau et de temps en temps me rappeler le cap à suivre. Ils se reconnaîtront.

Allez on se retrouve dans dix ans. Ah non faut que j’écrive quelques billets avant quand même.