I see a red door and … Rigueur.

25/03/2020 Non Par cborne

Cela fait désormais six ans que j’ai écrit le dernier billet dans ce blog, et il me paraissait nécessaire de reprendre un peu les nouvelles. Dans le dernier billet j’écrivais que discord c’était très bien, je le confirme, je disais que mes élèves venaient me voir, après deux jours d’utilisation c’est moins vrai mais ce n’est pas mon problème et je vais vous expliquer que désormais de moins en moins de choses vont être mon problème.

Il s’agit désormais d’entraîner le jeune dans notre sillage après s’être soumis au sien jusqu’à maintenant. Je vais essayer de vous expliquer ça de façon simple, par une analogie. Si vous voulez mettre quelqu’un à la marche à pieds, il y a de bonnes chances que si vous le mettez à votre rythme pour une promenade de vingt kilomètres le premier jour, il ne revienne pas le lendemain. Vous allez donc vous caler à son rythme et le faire progresser au fur et à mesure. Je me suis donc tapé les réseaux avec les gens qui vomissent des arcs-en-ciel, j’ai accepté des documents de mauvaise qualité pour valoriser le travail, j’ai accepté beaucoup de choses pour lancer la machine.

À partir du moment où les bases sont données que certaines connaissances nécessaires sont transmises, je refuse désormais de subir et j’ai adapté mes stratégies notamment en troisième. En seconde générale, les gamins sont pour l’instant sérieux, au boulot, même si j’ai déjà commencé à arroser les parents d’un message sur la gestion du travail. Ils ont tendance à vouloir s’avancer de peur de ne pas réussir à joindre les deux bouts ce qui peut se comprendre, mais au détriment de la qualité. Je laisse des délais et des quantités raisonnables, je suis de plus quelqu’un avec qui on peut négocier et le gars le plus joignable du monde, ils ont même mon 06.

En troisième j’avais établi la stratégie suivante au départ :

  • un travail donné tous les jours le matin récupéré le soir
  • une note en fin de semaine sur le principe de quatre fois cinq égal 20
  • un dépôt dans l’enveloppe dédiée pour le travail dans SCOLINFO

Forcément le principe a rencontré quelques grosses difficultés pour ne pas dire que le principe s’est retrouvé sous une pluie de parpaings. Avec un SCOLINFO inaccessible, le dépôt dans l’enveloppe que tu ramasses le soir, tu te doutes que c’est pas terrible. Le fait que les élèves soient en plus incapables avec leur téléphone de faire trois photos, les mettre dans un PDF n’a pas aidé non plus. J’ai donc fini par accepter le travail envoyé sous toutes les formes dans ma boîte mail. Le fait de faire du 4*5=20 a limité la casse pour des élèves qui n’ont pas rendu tout le boulot et qui se contentent d’un 7 ou d’un 8.

Aujourd’hui la donne est différente pour deux raisons. SCOLINFO fonctionne correctement, c’est pas encore le top, mais ça commence à rentrer dans l’ordre. On part du principe que chaque élève a trouvé sa façon d’envoyer, j’accepte même le SMS pour un de mes élèves, une élève m’envoie même l’ensemble des travaux dans toutes les matières que je donne ensuite aux collègues. On peut dire qu’on ne peut pas justifier de ne pas rendre le travail dans la majorité des cas. Je tiens compte de toutes les situations à partir du moment où on a la correction de m’avertir. Un mail, un SMS ça ne mange pas de pain. Entre le gamin malade, la gamine qui doit s’occuper de la petite sœur parce que le beau-père est gendarme et la maman dans le domaine hospitalier, on s’adapte.

À partir du moment où l’on a viré l’exceptionnel, ne reste que la normalité : les glandeurs. Voici comment les choses ont évolué, je continue de perdre beaucoup de temps dans cette nouvelle étape transitoire.

Je maintiens le devoir par jour mais je le note de façon systématique sans attendre la fin de semaine. C’est plus rapide pour moi, je n’ai pas besoin de faire le point entre le devoir déposé dans la pièce jointe ou envoyé par mail. Ça arrive je corrige et je note.

Je corrige à 18h ce qui fait tôt pour certains et cela fait partie des problèmes que nous rencontrons, la carence éducative qui comme tout le reste en ce moment se voit, est palpable. Ma fille fait des visios avec certains de ses profs et ce n’est pas une si mauvaise chose, pas pour les raisons qu’on pense. La visio ce n’est pas formidable comme je l’ai dit et notamment dans certaines matières comme les mathématiques où on a besoin de revoir, de répéter. La visio a un avantage, c’est qu’elle impose une heure. Ma fille me disait qu’à 10 heures le matin, ils n’étaient que 14 sur une classe de 28 élèves, parce que les autres dorment. Je mets donc des 0 à tous ceux qui ne l’ont pas rendu, même si j’ai quelques habitués qui rendent à heure tardive. Un gosse de 15 ans qui dans la maison envoie ses devoirs depuis son téléphone à 2 heures du matin, personnellement ça m’interpelle. Cela devra faire partie des discussions que nous devrons avoir, des décisions qui j’espère commencent à se faire en haut lieu. On fait quoi, quand des gosses qui sont enfermés chez eux avec leurs parents ne font rien. Il s’agit pour moi de carence éducative forte et qui mériterait que les services sociaux s’en préoccupent quand tout ceci sera loin. La prochaine étape sera de remettre des devoirs à date butoir.

Je vais faire une parenthèse. Il est assez intéressant même si ce n’est peut-être pas la bonne expression, de voir qu’avec cette utilisation de l’informatique, on piste l’élève dans son travail à la minute. Les problèmes sautent aux yeux de tous les côtés, les élèves qui ne font rien, les parents qui ne font pas leur job, mais aussi les enseignants qui bossent ou non. On peut voir par exemple le nombre de fois où je me suis connecté et comparer entre les collègues. C’est sommaire, mais ça permet de faire une moyenne, une médiane, un maximum, et surtout trouver le minimum. On peut imaginer un enfant qui serait sur une plateforme toute la journée, les statistiques, la productivité, idem pour les profs. Tout ça pour dire que la prochaine étape sera d’arriver à avoir des devoirs rendus en temps et en heure.

Je refuse le travail dégueulasse et c’est ici notre responsabilité. J’ai perdu beaucoup de temps dans cette journée de lundi à expliquer pourquoi je refusais ce travail et pourquoi je comptais mettre 0. Photos floues, copies dégueulasses et raturées, photos dans le mauvais sens. Avec plus de 300 devoirs par semaine à viser devant l’écran, j’ai dit que je refusais de faire l’effort. Cette politique que nous avons acceptée en classe par fausse bienveillance, nous la refusons sur le travail à distance. Dans un contexte classe, vous vous rendez compte que les élèves qui ont leurs cigarettes, leur smartphone mais pas de feuille ou de correcteur finissent à un moment par vous rendre des feuilles arrachées du cahier et raturées. Vous les acceptez. Vous les acceptez parce que l’année est avancée, que vous connaissez le gosse et que c’est un crève cœur d’aller lui coller un zéro alors qu’il a fourni un travail. Ce n’est pas lui rendre service. C’est quelque chose que je ferai de façon systématique maintenant, enfin quand dans cinq ans je serais en face à face élève, je refuserai le travail non conforme.

Comme vous pouvez le voir, je m’oriente vers une rigueur qui n’est pas exacerbée, c’est une rigueur qui est juste, parce que les conditions de travail ne permettent pas d’en faire autant. Cette rigueur, je me l’applique aussi à moi-même avec envoi pour l’instant systématique d’une explication du pourquoi la copie ne sera pas corrigée avec en copie les parents et le professeur principal. Nécessité fait loi, les copies arrivent désormais plus propres, les élèves font des efforts dans les envois de texte, l’absence de groupe classe pour certains est bénéfique même si c’est encore ici qu’on voit les inégalités. Ceux qui ont la chance d’avoir un encadrement familial réussissent et réussiront, ceux qui sont à l’abandon multiplient les échecs car ils doivent compter uniquement sur eux-mêmes.

Cette période est d’une richesse rare pour apprendre à se connaître, à connaître les autres, elle va transformer les individus de façon profonde et moi le premier. Ma manière d’enseigner ne sera plus jamais la même notamment sur les points de rigueur adoptés plus haut, mais surtout pour les cours d’informatique que je vais intégralement repenser. On s’échine à essayer de faire un programme qui ne sert à rien quand les enfants dans une situation critique comme celle-ci sont incapables d’envoyer trois photos compressées en pdf avec leur téléphone. Je ne sais pas encore ce que je vais faire mais je sais que je vais trouver parce que j’ai enfin trouvé ma place.

Pendant de nombreuses années j’ai cherché à me rendre utile par mes compétences en informatique, je me suis fourvoyé, ce n’est pas de ce côté-là que j’aurais dû contribuer, mais dans ma capacité à vulgariser. Je suis assez content des contenus que je produis ces derniers temps et qui s’inspirent directement des besoins des gamins.

Je commence à décrypter quelques fake news simples, ou encore j’explique très rapidement qui était Albert Uderzo. Du côté de ma chaîne de maths, je reçois des « commandes » de mes élèves, anciens élèves ou même de certains de mes collègues qui sont confinés à la maison et dont les enfants ne comprennent pas les polycopes souvent indigestes qu’on leur donne comme support de cours.

Oui, chacun montre dans cette période ce qu’il est vraiment, les résistants d’un côté, pas les collabos de l’autre parce que ce n’est pas le même contexte de guerre que l’on peut connaître face à un ennemi identifié, un oppresseur. Résister aujourd’hui c’est jouer à fond la carte de la solidarité pour faire ce qu’on sait faire de mieux, pour ma part c’est la transmission des savoirs. Lorsque la presse informatique se contente de balancer les jeux qu’on peut faire pendant qu’on est confiné, elle collabore à la médiocrité de ce monde. Je dénonçais le free spirit dernièrement, le manque d’initiative, Dieu soit loué, certains résistent comme ces gens qui fabriquent des respirateurs opensource, ifixit qui met en ligne une base pour réparer des respirateurs, ou Decathlon qui donne les plans de ses masques qui pourraient permettre de fabriquer des respirateurs.

Dans le monde pédagogique, je vois autour de moi des gens qui ne font rien et qui profitent de belles vacances dans l’indifférence de leur métier et de leurs élèves, je vois des gens qui se lancent dans des expérimentations pédagogiques extraordinaires. Je pense à mon collègue professeur de matières techniques qui n’est pas forcément l’homme le plus à l’aise du monde qui a lancé sa chaîne Youtube pour expliquer le vin.

Il faudra que cette période reste dans l’histoire et que la mémoire ne soit pas trop courte comme trop souvent dans le monde. Qu’on se rappelle que la France aura pu fonctionner grâce à ses caissières au charbon face au virus, profession qu’on souhaite éradiquer grâce aux magasins Amazon sans personnel qui continue de s’engraisser dans cette période, à l’agriculture française, nos médecins, la gendarmerie et ceux que j’oublie. Cette période doit être l’opportunité de repenser intégralement notre modèle de société.

Je n’y crois pas vraiment, quand on sonnera l’heure de la libération, on oubliera jusqu’au prochain drame.