Faut vraiment qu’on arrête

13/10/2018 Non Par cborne

Comme je l’avais écrit, pressenti, l’année est compliquée. Mon dernier billet date de mardi, j’étais rentré en trombe à la maison pour éviter la saucée dans le sud de la France, pour éviter les trombes d’eau d’ailleurs, bonus de jeu de mots singing in the rain. Le problème c’est que j’ai des tâches informatiques qui avaient été commandées, j’ai pu étudier un peu à la maison, mais parfois il faut être en vrai devant. Par exemple, nous avons un photocopieur Xerox 5325 pour lequel il fallait faire des partages Samba. Dans le carnet d’adresses de la passerelle tu peux créer les joyeux membres, les partages, mais en aucun cas tu ne peux paramétrer le mot de passe pour te connecter à la machine. J’ai pensé qu’il fallait être face au photocopieur pour le faire, j’ai bien pensé, seulement le problème c’est que je suis à 50 bornes du photocopieur.

Alors on connaît mes vendredis qui sont entrés dans la légende, la difficulté c’est qu’ici c’est carrément le jeudi et vendredi qui deviennent des jours de folie. Car en fait le problème, c’est que comme les collègues me voient moins, on a l’impression d’avoir une armée de tox, ils sont en manque de Cyrille, ils condensent les demandes quand ils me voient. Pour qui a déjà travaillé avec des enseignants, on sait que tout est urgent pour eux encore plus si ça date d’il y a deux jours. J’arrive donc le jeudi de bonne heure et de bonne humeur, je bricole le photocopieur, je vois que dans le carnet d’adresse les vieux comptes ont bien été créés avec des mots de passe qui apparaissent avec des étoiles. Je passe en administrateur, aucun champ possible pour le mot de passe, fiesta. La matinée c’est la routine, un contrôle avec mes élèves de troisième, l’alerte incendie qui se déclenche, c’est l’exercice. On part en courant, on est premier sur le stade, on repart en courant pour arriver en classe et finir le contrôle. A 13h30 je bricole encore le photocopieur, j’explique le truc à la collègue de la comptabilité et je lui dis d’appeler Xerox, mais il faut régler un problème de PST sur un outlook. On est content d’être en pluridisciplinarité, je fais sauter une heure de cours. La technicienne de rang 1 de Xerox ne comprend rien, on me promet un technicien sur le coup des 16h20, il appelle à 16h35 alors que j’ai les élèves en classe et que ma collègue a dû partir pour s’occuper d’un autre truc. Je traverse le lycée en courant, un lycée agricole c’est très grand, il me donne les indications, et me dit qu’effectivement si on ne le sait pas on ne peut pas l’inventer. Je rentre chez moi, je fais mes partages Samba et je suis prêt pour affronter le lendemain.

PARCE QUE VENDREDI C’EST VENDREDI

Avant 7 heures je suis dans la voiture, je fais mes photocopies, je mets une interrogation en classe de troisième, ce sera l’objet de ce billet, je brode un peu pour l’ambiance et je vous envoie les questions, nous y reviendrons plus loin.

Question 1 : donnez trois navigateurs internet que vous connaissez (3)

Question 2 : donnez deux moteurs de recherche que vous connaissez (2)

Question 3 : donnez trois systèmes d’exploitation que vous connaissez (3)

Question 4 : quelle différence faites-vous entre un système d’exploitation, un navigateur internet et un moteur de recherche ? (3)

Question 5 : expliquez dans un court paragraphe l’ordre d’apparition des résultats d’une recherche sur internet (2)

Question 6 : expliquez ce qu’est un « adblocker ». Qu’en pensez-vous ? (2)

Question 7 : que savez-vous du droit à l’image ? (3)

Question 8 : qu’est-ce que la neutralité en informatique ? (2)


Entre midi et deux j’arrive enfin à faire mes partages avec le photocopieur, je suis le roi du monde, je corrige un peu mes copies, je cours, trop. Même pas le temps de manger, mon alimentation en ce moment est à base de café. Je fatigue un peu, nous ne sommes pas loin des vacances et l’épisode de ma fille et de son plâtre qui va avancer mardi, mon fameux jour de repos, n’a pas vraiment aidé. L’après-midi se termine, et j’ai réunion parents professeurs.

L’exercice de la réunion parents professeurs est toujours délicat, l’idée c’est de ne pas trop déborder, même si quand je suis du côté inverse, je sais que de toute façon c’est mort et qu’il faudra patienter. Certains parents sont rapides, pour d’autres il faut des explications plus douloureuses. J’ai une enfant qui a de grosses difficultés scolaires, le papa voulait la punir de tout. Je regarde sa fille, lui dit qu’elle prend un train à 8h30 et qu’elle met 3h30, je lui demande à quelle heure elle arrive, elle répond 11h après réflexion. Des problèmes de dyscalculie, elle peine à ranger les nombres, ne comprend pas les énoncés, ne maîtrise pas les quatre opérations. Les parents n’avaient pas réalisé les difficultés de leur fille, j’ai invité la maman à reprendre les fondamentaux avec elle. Avec la robotisation, les IA, et tout ce qui se projette, c’est réellement pour ce type de personne qu’il y a du souci à se faire. Quelle insertion demain dans notre société, quand il faudra être un artiste accompli, un agriculteur, un excellent technicien ou un gros intellectuel pour réussir à sortir du lot (j’en oublie). De façon générale, les parents sont ravis, les gamins qui peinaient dans l’éducation nationale dans un cursus général arrivent à sortir de meilleurs résultats, les enfants sont méconnaissables, plus épanouis, plus ouverts. Quand un gosse plafonne avec 4 de moyenne alors qu’il travaille comme un dingue, que les profs n’ont pas de pitié, que les parents n’arrivent pas à percevoir la difficulté du gosse, c’est l’échec. Redémarrer la machine n’est pas bien compliqué, ils feront de bons CAP ou BAC PRO, et y arriveront, peut-être mieux d’ailleurs que certains qui auront un BAC général médiocre.

Je finis ma réunion …. Une petite journée de 14 heures.

Ce n’est pas le matin

Retour à 21h le temps de manger, de plier la table et au lit. Les fins de période sont toujours horribles, celle-là est gratinée mais j’ai l’habitude. 6 heures debout, malheureusement on ne se refait pas, faire le lit, plier du linge, déjeuner, tronçonner, faire conduire le petit, pleurer tous les deux dans intermarché parce qu’il a failli nous tuer dans le rond point, revenir, faire à manger. Je peux enfin corriger mes copies. Alors je vois que vous avez vu tronçonner et c’est effectivement le cas, ma femme qui est instit a toujours des idées bizarres, il fallait des rondins de bois pour une activité pédagogique. On s’était ramené à pied un bout de tronc scié de la Clape, un souvenir mémorable, on a tronçonné ce matin, ça en met partout, on passe plus de temps à nettoyer les copeaux derrière que de jouer au film. C’est mon collègue de la technique au lycée qui m’a passé la tronçonneuse, vous vous doutez bien que traverser la cours avec une tronçonneuse à la main n’a absolument rien changé de plus à ma réputation où les enfants me voient me promener tous les jours avec des trucs pour le moins étranges.

Revenons en donc à mon contrôle, voici les conditions de réalisation. Les gosses avaient les pages du cours à lire, nous avions déjà abordé les notions en classe, j’ai repris 30 minutes pour refaire le tour de la question avec eux sauf la neutralité de l’informatique où je voulais laisser deux points pour ceux qui avaient fait l’effort d’apprendre. Je vous rappelle que j’explique la notion de neutralité de l’informatique avec une voiture qui proposerait de changer de pompe d’essence. Je rappelle aussi régulièrement aux élèves que Libreoffice ne conseille pas ce qu’on doit écrire alors que Youtube vous fait des suggestions. Une seule élève sur plus de 60 a essayé de faire la question. On est typiquement dans la génération actuelle, je ne sais pas ce que ça veut dire, je n’essaie même pas de réfléchir, je rends la copie directement.

Moyenne de l’ensemble des élèves, ça ne passe pas les 8, de 2 à 17 pour les résultats. À ce compte-là on peut émettre différentes hypothèses. Mon contrôle est tout pourri, aucun souci, mais quand on sait déjà de base qu’il y a 11 points de question où il faut balancer « yahoo – Google – Qwant – Google Chrome – Firefox – Vivaldi – Edge – iOS – Android – Windows », dire que le moteur de recherche sert à rechercher de l’information, que le navigateur sert à aller sur internet et que le système d’exploitation permet de communiquer avec la machine et lancer des logiciels, que ces points ont été vus deux semaines d’affilées et revues 30 minutes avant le contrôle, je crois que même si le contrôle est pourri, le malaise est plus profond.

On pourrait se dire encore que ce sont mes élèves qui sont particulièrement mauvais, oui pour certaines choses mais pas pour tout. Je pense qu’ici il s’agit plus de culture générale que d’informatique, tout dépend de l’intérêt de l’élève. Paradoxalement enfin pas forcément paradoxalement, parmi mes élèves les plus mauvais en maths, j’ai les meilleurs en informatique. C’est d’ailleurs intéressant pour eux parce que le gars qui met 18 en informatique est aussi le gars qui met 4 en maths, ce qui évite des réflexions débiles du genre le prof il m’aime pas, d’où l’intérêt et notamment au collège de les avoir dans plusieurs matières.

Si j’en reste uniquement sur les trois premières questions et par extension la quatrième où j’avais noté un moteur de recherche sert à … , un navigateur sert à … , un système d’exploitation sert à … exploiter pour certains, les erreurs sont la confusion complète entre moteur de recherche, navigateur, système d’exploitation, application et même marque. Pour de nombreux élèves, Samsung est un système d’exploitation, il faut leur faire comprendre que ce qu’il y a sur Wiko c’est pareil, ils font semblant de l’accepter mais n’en sont pas totalement convaincus.

Est-ce que c’est si grave que ça, de ne pas savoir ce qu’est un système d’exploitation, un moteur de recherche ou un navigateur ? J’ai aidé dernièrement une dame d’un certain âge qui fait une confusion qui était à la mode il y a quelques années. Ne pas faire la différence entre Microsoft Office et Windows. On me fera remarquer que Christine Albanel pensait qu’Openoffice était un pare-feu, finalement la confusion entre une suite bureautique et un système d’exploitation, pourquoi pas. Si on fait notre fameuse analogie à la voiture, je prends chaque jour mon véhicule sans maîtriser ce qui se passe réellement. Néanmoins si je devais pousser l’analogie, j’aurais l’impression que ce serait pareil que si je ne connaissais pas les mots volant, roue, réservoir, moteur, huile. Comme si je croyais que le moteur fonctionnait avec le liquide de refroidissement ou le lave-glace. Et quand bien même je serais persuadé qu’à chaque fois que je mets du lave-glace ça me permet de refaire des kilomètres, est-ce que ça m’empêcherait de conduire ? Oui au bout d’un moment quand il n’y aura plus d’essence.

J’ai écrit faut vraiment qu’on arrête, parce que je pense qu’on est quand même franchement loin, qu’on a passé le cap de quand ils y allaient on revenait, nous sommes au stade d’on est parti, revenu, fait trois fois le tour qu’ils n’ont même pas démarré. Comment réussir à faire passer des concepts aussi complexes d’informatique libre quand des gamins ne savent même pas qu’Android est un système d’exploitation. Toute la vulgarisation que nous nous échinons à faire sur le net, même la plus basse possible, est encore à des année-lumières en terme de difficulté pour la jeunesse d’aujourd’hui qui se contente d’utiliser des outils, avec parfois un certain talent. La démocratisation de l’informatique n’aura jamais lieu, la simplification n’est qu’illusoire, et il est évident que le clan de ceux qui savent va certainement désormais s’appeler les professionnels. Comprenez que moi-même qui me qualifie d’amateur éclairé qui aimerait bien arrêter, fait figure de professionnel tant la distance qui nous sépare du grand public est importante.

Les illustrations qui tendraient à expliquer qu’un monde meilleur existe, expliquer le logiciel libre par les cinq lois dont celle de pouvoir modifier le code à sa source, c’était peut être compréhensible il y a quinze ans, aujourd’hui c’est comme si on expliquait la thermodynamique à un gosse de cinq ans.

Je n’ai qu’une heure d’informatique par semaine et c’est déjà beaucoup par rapport à l’enseignement général qui n’a que de la technologie. Je regarde les cours de ma fille en techno, on évoque l’utilité, le design. La question donc, la seule, l’unique, qui est le coupable ? L’école qui ne met pas le paquet dans l’informatique, qui ne met pas trois heures par semaine pour expliquer les concepts et la philosophie ? Par exemple sur la notion de bloqueur de pub la quasi-totalité a répondu et a poussé la réflexion sur l’argent, notamment les youtubeurs. Les gamins intéressés qui ont déjà leur chaîne, parlent de placement de produits, de financement. L’informatique est un domaine tellement vaste, tellement complexe, qu’on pourrait en faire dix heures par semaine en étant intarissable sur le sujet. Comprendre l’informatique d’aujourd’hui c’est comprendre le monde et c’est sans surprise que les jeunes sont devenus la première cible d’attaque devant les seniors. Les parents qui devraient éduquer leurs gosses ? J’ai posé les mêmes questions à ma fille, elle n’est pas capable d’y répondre non plus. J’essaie d’amener la culture informatique, pas qu’elle d’ailleurs, la culture tout court, malheureusement on ne donne pas à boire à un âne qui n’a pas soif. Est-ce que les enfants sont responsables ? Pas totalement. On peut reprocher de façon claire le manque de lucidité, le manque de curiosité, le manque d’envie de comprendre. En même temps on ne peut pas s’intéresser à tout et il serait réducteur de dire que cette génération ne s’intéresse à rien. Elle ne s’intéresse pas aux aspects techniques de ces appareils ce qui montre que créer des générations de codeur est une utopie, une utopie aussi grande que d’imaginer libérer les gens des logiciels propriétaires.

Je pense que nécessité fait loi. Je me suis intéressé aux canalisations, à la voiture, à de nombreux domaines quand j’ai dû m’y intéresser. Il faut donc espérer que la génération actuelle soit en mesure de réagir si le besoin s’en fait sentir et qu’à ce moment là elle aura les moyens de réagir. C’est ici que le problème demeure. Quand les gens jeunes voudront se délivrer de leurs réseaux sociaux, de leurs systèmes propriétaires, est-ce que les alternatives existeront, on sait par exemple que ce n’est pas du tout le cas dans le domaine de la téléphonie. Est-ce qu’il ne sera pas tout simplement trop tard ? On constate que le bricolage devient de plus en difficile, du fait d’être bloqué par les constructeurs et que les états sont bien trop frileux pour prendre des décisions drastiques quant à la réparabilité des appareils, l’obsolescence ou l’utilisation du logiciel libre dans le domaine public.

Pour ma part, j’essaie de faire au mieux mon travail d’éducateur en poussant à la réflexion mes élèves et mes enfants, sachant malheureusement que le discours est vain. Il faut apprendre à pêcher aux gens plutôt que de leur donner le poisson, on le sait, ce qu’on imagine moins c’est que délivrer des gens qui sont parfaitement à l’aise dans leur prison est totalement vain.

complément : De la nécessité d’encadrer le smartphone à l’école