Et si Jacques Toubon était le père du rap français ?

30/08/2020 Non Par cborne

Si on fait abstraction de l’image sulfureuse du rappeur, de certains textes qui peuvent être discutés, Médine est un incontournable du RAP français. Il fait partie de ces hommes qui à l’instar d’un Johnny, c’est un peu la référence de celui qui a su passer tous les styles musicaux et les générations, ont fait du rap hardcore puis de la trap. Comprenez qu’il ne s’agit pas d’être péjoratif mais bien réaliste, certains rappeurs ont désormais de l’âge, et contrairement à un Suprême NTM qui s’est contenté de faire tourner en boucle ses vieux morceaux à mi-chemin entre la nostalgie et le côté incontournable des « pionniers » du rap français, Médine a changé comme d’autres son style musical pour toucher un public plus large, plus jeune. S’il fallait le catégoriser, il fait partie de l’équipe Youssoupha, Kery James, des gens qui font donc un effort sur les textes et qu’on peut qualifier d’engagés. Le jour où j’ai arrêté le rap est un titre qui mérite d’être écouté mais aussi d’être vu.

Il cautionne quelque part mon propos, puisqu’il dit que ses chansons s’écoutent entre père et fils, papa écoutait les versions hardcore, aujourd’hui il écoute avec le fiston de la trap. Le clip est très bien foutu, il s’agit d’un concours officiel de Médine auquel il participe et perd. Ce n’est pas sans faire penser à l’histoire de Charlie Chaplin. En 1915, Charlie Chaplin se pointe à un concours de Charlot organisé par la ville de Chicago, totalement incognito. Il perd le concours et n’arrive pas à la finale.

Le problème c’est que personne n’est capable de sourcer l’histoire, il aurait d’ailleurs fini troisième ou vingt-septième selon les différents sites qui présentent le « fait ». Le propos tenu par le propriétaire du site le Toaster, me paraît assez lucide, à savoir qu’aussi bien cette histoire n’a jamais existé, qu’elle fait partie peut-être d’une légende déjà bien remplie. En effet, Charlot avait peut-être autre chose à faire de ses journées que de se pointer à un concours alors qu’il est déjà une superstar. C’est un peu l’histoire du rasoir d’Ockham, qui explique qu’il faut penser à la théorie la plus simple avant de chercher une explication complexe. De façon populaire, on dit que lorsqu’on entend le bruit de sabots, il est plus rationnel de penser à un cheval qu’à un zèbre, ou une licorne.

Le contexte historique, la culture, je trouve que c’est quand même franchement pertinent d’en avoir un peu pour comprendre les contextes. Le groupe Silmarils s’est reformé de façon exceptionnelle pour un concert confiné, ça donne ça.

La casquette et les lunettes noires, c’est assez prétentieux, une image qui a l’air de coller à la peau du chanteur d’après l’interview franchement intéressante de la chaîne, une chanson l’addition qui revient sur le succès de l’époque, cours vite.

Si dans les commentaires, les gens les plus rageux expliquent qu’ils n’étaient pas si bons que ça sur scène et que le chanteur est franchement prétentieux, j’ai un autre souvenir de l’époque. On peut lire sur Wikipedia :

En 1994, la loi Toubon exige qu’à partir du 1er janvier 1996, un quota minimum de 40 % de chansons francophones dont la moitié au moins provenant de nouveaux talents ou de nouvelles productions.

Wikipedia

Dans cette période entre 1994 et 1996, je suis à l’université, je n’ai pas 20 ans ou un tout début. À cette époque comme vous pouvez vous en douter, on n’a pas l’internet, on écoute la radio, plus qu’on ne regarde la télé, surtout quand on est nomade comme moi. J’ai fait ma première année d’université dans le train entre Nîmes et Montpellier. La radio c’est aussi le soir, avec Maurice, l’animateur qui raccroche aux auditeurs, un type un peu gourou avec une voix extraordinaire, au style complètement décalé, qui fait ce qu’il veut à l’antenne. Et c’est aussi en parallèle de 1992 à 1996, Doc et Difool, avec l’émission Lovin’Fun, une émission qui aura rencontré un tel succès qu’Antoine Decausnes et José Garcia en font des parodies sur Nulle part ailleurs, la grande époque Canal avec le regretté Philippe Gildas.

Avec l’arrivée de la loi Toubon, une imposition donc, les stations de radio sont totalement prises au dépourvu car on ne joue en fait que les succès américains. Comme des stations comme Fun ou Skyrock ne peuvent pas balancer du Sardou ou du Johnny pendant toute la journée de peur de se retrouver ringardisé, on fait jouer les fonds de tiroir, c’est ainsi qu’on se retrouvera à bouffer du téléphone à longueur de journée. Je pense que c’est de cette époque que j’ai du mal à écouter Cendrillon, la plus jolie des mamans.

C’est ici que je pense qu’on oublie cette histoire, car la chanson cours vite est datée de 1995, comme le bruit et l’odeur de Zebda est aussi datée de 1995 comme Dieu m’a donné la foi est datée de 1995.

Cyrille BORNE ose tout, même mettre du Ophélie Winter sur son site.

Et à partir de ce moment-là je pense qu’on apporte un éclairage différent sur de nombreux succès de l’époque et qui n’auraient certainement jamais été diffusés si une loi qualifiée de liberticide n’avait pas vu le jour. Car si l’on prend la chanson cours vite de Silmarils, c’est un mélange de rap, de rock, de hardrock qui fait penser à du rage against the machine à la française. Déjà qu’on ne diffusait pas de rap ou peu, encore moins de métal, imaginez la fusion des deux. Rajoutez à cela un clip réalisé avec les stars du porno de l’époque, et on comprend qu’avec Silmarils on misait sur le mauvais cheval.

Que dire de Zebda et du bruit et l’odeur, un groupe toulousain où les chanteurs d’origines diverses et variées utilisent des sonorités arabes quand seuls en France le très regretté Rachid Taha en 1987 avait fait scandale avec sa reprise de douce France, ou Khaled en 1991 avaient réussi le tour de force de se faire connaître dans notre pays pas si tolérant.

Zebda qui bien au-delà des sonorités dénonçait le discours de 1991 de Jacques Chiract qui évoquait le « bruit et l’odeur » insupportables des familles de l’immigration pour les français de souche. Comprenez qu’à l’époque en plus, 1995, Chirac est président et c’est important de le souligner pour deux raisons. À cette époque on était moins con, quand on avait dans la chanson le discours de Chirac, tout le monde savait à quoi on faisait référence, s’en prendre en frontal au président de la république, il fallait oser, quand aujourd’hui on grime en esclave nos femmes politiques sous couvert de la fiction.

Il est intéressant de constater que sans une loi qualifiée de liberticide à l’époque, nous n’aurions certainement pas connu de nombreux talents. Tout n’est pas rose non plus puisque cette période a offert son lot de « dérives ». Curieusement les 2B3, Alliance ou les G-Squad, boys band montés de toute pièce par les maisons de disque sont arrivés sur la scène en … 1996.

Il faut aussi se dire qu’on passe tout de même d’une diffusion de presque rien à l’époque en musique française, à plus d’un tiers de diffusion. Le bourrage qu’on met dans les oreilles des classiques du rock français c’est que forcément il y a un malaise. J’entends par là que de cette époque, des Silmarils et des Zebda, on n’en a pas pondu des légions. Aujourd’hui encore les groupes de musique française un peu rock ne sont pas si nombreux, c’est certainement pour cela que le retour des Insus a cartonné ou qu’Indochine remplit facilement les stades. Quel est le style musical où on ne manque ni de talent ni de quantité ? Le rap français. Seulement le problème du rap français, c’est que dans le début des années 90, c’est de la revendication, c’est souvent violent et parfois ce n’est tout simplement pas possible de le diffuser. J’appuie sur la gâchette de NTM en 93 est censuré, puisqu’il s’agit d’un homme qui finit par passer à l’acte. On avait peur de diffuser sur les grandes ondes écoutées par les jeunes, une invitation au suicide.

On ne s’étonne pas alors de voir arriver un rap beaucoup plus positif, je pense par exemple à Alliance Ethnik avec respect.

Il serait faux de dire que la musique de la fin des années n’a existé que par la présence de la loi Toubon. Le rap est la musique la plus écoutée au monde aujourd’hui, il s’agit là d’une leçon d’humilité pour tous face à notre jeunesse. Le courant musical qui était défini comme la sous-culture de l’époque écrase aujourd’hui tous les courants musicaux, ce sont les rappeurs désormais qui font jouer les orchestres philharmoniques.

Même si j’ai tendance à considérer que le rap qu’on fait actuellement est franchement mauvais, notamment dans les textes creux, dans l’utilisation à outrance de l’auto-tune ou dans les valeurs qui sont revendiquées comme la violence gratuite ou la drogue, que serait devenu le rap français si la loi Toubon n’avait pas été présente. Il serait facile d’imaginer qu’il n’existerait pas ou presque, seule la face apparente de l’iceberg serait visible. Comme il n’y a plus de frigos fabriqués en France, de téléphone, ou pas de système d’exploitation, il est facile d’imaginer un monde sans rap français dominé par l’anglais.

Le protectionnisme a parfois du bon et il est intéressant de constater que ce qui avait été perçu comme une imposition s’est avérée être une opportunité et pour les artistes et pour les radios et bien sûr pour les auditeurs.