Éduquer

08/12/2018 Non Par cborne

Si vous regardez un peu l’actualité ou si vous lisez mon blog, vous pouvez voir qu’alors que seulement 42% des Français se sentent impactés par le mouvement des gilets jaunes, chez nous dans le sud c’est toujours plus tendu. L’explication tient dans cette phrase de chanson :

On cartonne dans le taux de chômage, j’en vois pourtant en pagaille qui viennent de partout en France pour tenter leur chance dans notre coin. Malheureusement on découvre que le sudiste c’est quand même la gueule grande ouverte mais souvent la porte aussi fermée que le cœur pour ceux qui n’en sont pas originaires. Tout ça pour dire que la misère est bien présente ici et dès lors il ne faut pas s’étonner que le mouvement des gilets jaunes prenne racine peut-être plus qu’ailleurs. La nouveauté cette semaine, entre les pénuries d’essence et alimentaire, les ralentissements dans les ronds points, c’est l’entrée en jeu des lycéens.

A Pézenas alors que c’est quand même un coin tranquille, des jeunes, pas les nôtres, nous sommes trop loin du centre-ville dans la campagne, sont allés faire une virée pour aller caillasser des voitures de police, en retourner quelques autres en chemin. Situation identique à Béziers, nous ne sommes pas loin, comme à Narbonne. Mon fils m’envoie un SMS ce vendredi de son lycée pour me dire qu’il regarde les policiers envoyer des lacrymogènes sur les jeunes qui ont allumé des poubelles.

Attention ce qui va suivre est excessivement vieux conniste, j’en suis désolé mais il se trouve que je peux m’exprimer sur le sujet pour passer un certain nombre d’heures par semaine avec des élèves de 13 à 20 ans. Lorsque j’avais 16 ans, à la maison, on pouvait s’engueuler sur un sujet politique. J’attendais avec impatience de pouvoir m’inscrire sur les listes électorales, avoir l’impression d’en être. On regardait à table le journal, on discutait dans les cours de récré de politique. On avait une conscience politique, un intérêt pour ce qui pouvait se passer dans le monde.

Il est apparu que dans mon établissement scolaire, certains élèves visent à faire un blocage du lycée qui ne se fera certainement pas, ces élèves sont en CAP. Mes collègues qui sont professeures principales dans ces classes ont interpellé les enfants et leur ont demandé ce qu’il se passait en ce moment. Les élèves répondent tous en cœur entre deux Macron démission, ou Macron rend le pognon, qu’il faut absolument retirer Parcoursup. Et c’est quoi Parcoursup ont-elles demandé ? Heu …

Et là, on pointe du doigt mon quotidien, le quotidien de beaucoup de nos collègues à travers la France, tout le monde n’enseignant pas dans des bahuts élitistes, c’est aussi ça la réalité : l’ignorance. Pas de la méchanceté, une ignorance sur tout un tas de domaine. Mes collègues ont expliqué que Parcoursup comme son nom l’indique, c’est pour la poursuite après le baccalauréat, qu’il a fallu traduire en BAC parce que les élèves ne savaient pas ce que c’était. Du fait que les rebelles soient en CAP, qu’ils comptent majoritairement partir à la recherche d’un emploi après le CAP, ils ne sont pas concernés par Parcoursup …

On a donc des mouvements de gamins très facilement influençables, on a des gamins qui ont tendance à céder à la violence parce que c’est dans l’air du temps, on a des gamins qui n’ont absolument aucune culture, aucune information, et puis on a surtout des gamins qui principalement cherchent toutes les opportunités pour faire péter une journée de cours. C’est ici d’ailleurs que la jeunesse se discrédite toute seule, j’attends avec impatience les cortèges de lycéens un samedi ou un dimanche ou pendant les vacances, ils n’arriveront pas, parce qu’il y a les sorties, il y a Fortnite. On n’ira pas jeter la pierre à nos gosses de faire péter les cours, néanmoins il est de notre devoir de profiter de « l’opportunité », du contexte d’actualité, des petits effectifs en classe pour rappeler quelques bricoles.

Il y a peu, on était tous Charlie, la police était applaudie quand elle passait dans la rue, on rendait hommage à un homme qui a échangé sa vie contre celle d’une otage. Aujourd’hui peut-être s’il était encore en vie, le gendarme Beltrame serait face aux gilets jaunes, est-ce que cela en ferait pour autant un salaud à la solde de l’état ? Car comme nous le faisions remarquer à certains de nos élèves particulièrement remontés, qui jubilent à l’idée de voir des jaunes casser du bleu, il s’agit ici d’hommes et de femmes qui accomplissent leur mission de service public. Ce sont les mêmes personnes qui patrouillaient dans la rue il n’y a pas si longtemps, prêts à donner leur vie dans le cadre de leur mission pour cette même population qui les agresse à l’acide ou aux boules de pétanque.

On nous a évoqué, les lycéens à genoux, on nous a évoqué des gens qui pouvaient être passés à tabac. On a rappelé que la situation était particulièrement critique, tendue, que dans de nombreux cas nous n’avions pas tous les éléments et qu’il pouvait y avoir comme dans toutes les professions, des abrutis ou des fautes professionnelles. J’ai lu beaucoup de gens s’insurger contre les images de Mantes-la-Jolie, et pourtant elles ne me choquent pas. La seule chose qui est choquante c’est la phrase enregistrée,  « Voilà une classe qui se tient sage ». C’est une phrase qui manque de professionnalisme. Qui sommes-nous pour juger de l’attitude à tenir face à des jeunes qui décident de mettre le feu à un quartier, qui décident de tout démolir ? On en viendrait à oublier que la sécurité c’est un métier, que ces gens-là sont des professionnels et que si à un moment donné, la seule façon de maîtriser 150 gamins énervés c’est la suivante, eh bien nous devons faire confiance.

Pour avoir été menacé de mort plusieurs fois, pour avoir vu des chaises voler dans une salle de classe, séparé des jeunes qui se tapaient dessus, pour avoir demandé à un gamin de ranger son cran d’arrêt, j’ai une certaine perception de ce que peut être la violence chez les jeunes. Et encore, je parle d’événements qui sont ponctuels, des collègues en auraient certainement plus long à dire que moi, l’enseignante qui s’est fait pointer une arme au visage par exemple. Il est aisé d’expliquer ce qu’il aurait fallu faire, de tenir des propos gauchistes à la con quand on aurait déguerpi en voyant une meute de gamins énervés dangereux pour les autres et pour eux-mêmes.

La situation que nous vivons actuellement est à l’image même de tout ce que je rejette de plus en plus dans notre société actuelle : des hommes qui se dressent les uns contre les autres, des gens qui se trompent de cible, des gens qui ont la mémoire courte, le drama, la passion, le manque de distance, le buzz.

Il est tout de même étonnant de se dire qu’en 2018 avec tous les réseaux sociaux, avec toutes les chaînes de télévision, on est si mal informé. Dans la journée de vendredi, un courant de panique, des élèves ont commencé à appeler leurs parents pour dire que les bus ne passaient pas. J’ai une élève qui s’excuse d’être au téléphone, elle essayait de joindre sa mère. L’histoire est partie de quelqu’un qui a dit que, personne n’est allé vérifier l’information sur le site de Hérault Transport, le premier concerné. Hérault Transport n’avait donné aucune information depuis 6 heures du matin, tous les bus ont circulé. L’information est pourtant bien présente mais elle est devenue particulièrement complexe à trouver, je commence à être rodé. Si pour les inondations Facebook était mon ami, au niveau des réseaux sociaux, ne filtre aucune information. Pour rouler, c’est Google Maps et son exploitation des données personnelles. Vous comprenez qu’après défendre le libre ce n’est pas évident. Le système est simple, des téléphones Android géolocalisés, pas difficile de calculer la vitesse moyenne, la comparer par rapport à la vitesse théorique et de déclarer s’il y a bouchon ou non. Pour l’instant le système de navigation ne m’a jamais trompé, j’ai pris des routes contre l’avis de mes collègues dont un ami sur Facebook a dit que c’était bloqué, alors qu’il n’y avait rien. Je passe de façon quotidienne par un rond-point qui dans l’esprit des gens est impraticable car il était effectivement coupé dans les premiers jours du mouvement.

Avec nos jeunes, nous avons voulu insister principalement sur ces points :

  • Sortir du sensationnel, sortir de l’émotion pour celui de l’objectivité et de la prise de recul. L’argument qui consiste à rappeler le courage des forces de l’ordre dans les moments les plus sombres du terrorisme a tendance à mettre tout le monde d’accord.
  • S’informer, se renseigner. C’est le problème de fond, il y aura encore des Cambridge Analytica car le terreau est propice.
  • Refuser l’instantanéité, confronter l’information. Je pense que tous les profs de France en ce moment font un cours sur les fake news.

Quelles que soient ses opinions politiques, le soutien qu’on peut apporter au mouvement, ou au contraire l’exaspération qu’il peut engendrer, il me paraît important de veiller à ce que la jeunesse ne fasse pas n’importe quoi. Il est aisé de dire que ce sont des jeunes de banlieue, des petits casseurs, des habitués des services de police qui viennent au milieu des cortèges lycéens pour faire le job. Au lendemain de la « prise » de l’arc de triomphe, il est apparu que la grande majorité des individus passant en comparution immédiate n’étaient pas des activistes de mouvements d’extrême droite ou d’extrême gauche comme une certaine presse a voulu le faire croire, des membres du gouvernement, mais bien des pères de famille de 30 à 40 ans sans casier qui ont dérapé.

Père d’un gamin qui va au lycée, on discute à table, on échange, on écoute, on explique. Nous avons la chance, à fortiori lecteurs de ce blog d’être des gens éduqués, qui savent chercher l’information, ce n’est pas le cas pour tout le monde, notamment les jeunes. Il y a des erreurs qui gâchent des vies, j’aurais des regrets si mon gosse gâchait la sienne en caillassant des policiers ou en brûlant des voitures.

Que va-t-il sortir de tout cela ? Pas grand-chose. Mon principal sentiment c’est celui de la solitude au milieu du bruit.

Hier nous étions tous frères, tous français, tous Charlie, il a fallu d’une hausse sur le prix du carburant pour que tout explose. Haine des flics, haine des journalistes, haine de la classe politique, haine de celui qui a les moyens d’aller faire des courses, haine des gilets jaunes, haine entre les gilets jaunes puisque certains d’entre eux ont reçu des menaces de mort. On vit dans l’angoisse, on s’en tient aux rumeurs, aux complots, on voit l’ennemi partout bien loin des valeurs de la solidarité dont on aurait tous besoin pour relancer la machine. Ils ont bien du courage ceux qui répondaient présents pour la banque alimentaire ou pour le téléthon.

Le pire là-dedans, c’est que le capitalisme et le consumérisme finissent par l’emporter, le grand gagnant dans cette bataille qui dresse les Français entre eux c’est Amazon, Ebay, et les autres sites de vente en ligne. Voilà qui laisse quand même rêveur, les commerçants vont licencier, Amazon ne paye pas assez d’impôts et Noël aura bien lieu avec sous le sapin son lot de gadgets chinois qui finiront oubliés dans moins de six mois s’ils ne sont pas obsolètes avant.

La position du président est quand même étonnante. C’est un homme qui a de l’argent, qui aura de l’argent après, des relations, il pourrait tout recommencer demain, en simplement claquant la porte. Il faut quand même avoir une détermination franchement importante, une image démesurée de soi-même pour s’entêter, savoir qu’on va sauver le pays, pour continuer quand on arrive à mettre la France dans la rue. Alors que de nombreux politiques ont levé l’ancre pour retourner dans le privé, cette crise des gilets jaunes où toute la classe politique aura été secouée, de l’élite bien sûr jusqu’aux simples maires des villes devant gérer la sécurité des concitoyens, qui sera suffisamment motivé demain pour reprendre le flambeau ?

Pour moi simple citoyen, je ne tire de cette expérience que davantage de craintes pour l’avenir, celui de mes enfants, de mes élèves, la conviction que nous arrivons vers la fin des temps, celle qu’on évoque dans la bible. N’allez pas voir un symbole mystique, mon épouse est profondément croyante, et quand on voit à quelle vitesse on fonce dans le mur, il est peut-être temps de se demander s’il n’est pas tout simplement l’heure de se réfugier dans la prière, la folie de l’homme est telle qu’il ne restera plus que cette solution.