Éducation : c’est mal barré

18/09/2018 Non Par cborne

L’annonce de Jean-Michel Blanquer quant à la suppression de 1800 postes n’est pas passée inaperçue mais le problème est plus complexe qu’un simple nombre d’élèves par classe, le problème c’est de comprendre qui compose la classe.

Il y a 25 ans j’avais des cheveux, nous étions 35 dans ma classe de terminale C, nous étions d’ailleurs la dernière promotion avant le passage de ce BAC en S. Mon professeur de mathématiques était une horreur, en chaque début d’heure il faisait passer un élève au tableau, la moindre erreur, on perdait 5 points, dans un silence de mort, les autres compatissant à la souffrance du camarade. 100% de réussite au BAC, il s’agissait d’un établissement public. Je tiens à le préciser, car ce que je décris, ce 35 élèves par classe, 100% de réussite, on le retrouve aujourd’hui dans des établissements privés qui ont su parfaitement s’adapter aux carences du système. Des élèves triés sur le volet dès l’entrée en sixième, un rythme d’enfer, des exigences, tout ce qu’on ne demande plus à nos enfants.

Vous connaissez mon discours réactionnaire, le système ne fonctionne plus parce que l’école ne demande plus rien aux enfants, parce que les parents ne s’impliquent plus, parce qu’on a transformé l’école en une espèce de cocon jusqu’aux 18 ans où finalement il apparaît que c’était un leurre. On s’en rend compte malheureusement quand on n’a pas de place dans l’enseignement supérieur, qu’on voit défiler le fil de sa vie, sa moyenne de 11, les soirées devant fortnite plutôt que d’étudier, et cette phrase entêtante, si j’avais su.

Je m’éloigne, revenons en à notre situation de départ, 35 élèves par classe. En fait soyons exact 38 élèves par classe dans certains établissements, c’est le cas d’une classe de seconde GT dans l’établissement de mon fils. 38 élèves n’est pas un problème si on a la classe adaptée. 38 élèves n’est pas un problème à partir du moment où vous avez un niveau homogène, des élèves capables de se taire, et que pendant cette heure, vous savez que vous allez faire un cours magistral. Pour ma part enseigner dans des conditions pareilles ne me pose aucun problème, j’ai réussi à faire cours dans des classes de 35 BEP avec cinq Elodie, et même une année à 35 élèves de classe de troisième de l’enseignement agricole où je peux vous garantir que c’était autrement plus sportif que d’être en face de 35 élèves en S qui boivent vos paroles.

Des élèves dans une salle de classe

Le problème c’est que la réalité est complètement différente mais pour cela il faut remonter dans les entrailles de l’école, depuis le primaire.

Avec les différentes réformes qui se sont suivies, voici l’histoire de Raoul qui entre en seconde. Raoul a vécu une scolarité plutôt heureuse. En effet Raoul n’a jamais fait de devoir écrit à la maison, lorsqu’il n’apprenait pas ses leçons sa mère faisait un mot, la maîtresse ne pouvait rien dire. Raoul a connu un CP heureux, douze élèves, un travail différencié, spécialement pour lui. Elles sont fortes ces maîtresses, elles doivent être capables avec des effectifs qui dépassent les 25 élèves à réussir à faire un travail individualisé pour chacun. Raoul entre au collège, continue de ne rien faire, on met en place pour lui du soutien, des AVS, des PAI, des PPRE mais bon Raoul a d’autres choses à faire, comme jouer à Fortnite. En fin de classe de troisième, les enseignants expliquent à Raoul qu’il va avoir du mal à réaliser son rêve de développeur de jeu vidéo qui imposerait un passage par un BAC Scientifique et des études supérieures. Raoul sait qu’il a les capacités, se retrouve à 4 de moyenne en seconde générale, ramené à une difficile réalité il est réorienté vers un BAC PRO qu’il n’a pas choisi. Il échoue, recommence un nouveau BAC PRO dans lequel il échoue à nouveau, pour se retrouver vers 18 ans à la porte de l’école où il pourra enfin mener sa passion jusqu’au bout, vivre dans la cave de ses parents pour jouer à la PS4.

Bien évidemment je force le trait, je suis Cyrille BORNE tout de même, faut se respecter,  mais revenons tout de même un peu sur ce parcours :

  • Au primaire, un CP avec 12 élèves pour les zones sensibles, une différenciation du travail, aucun devoir écrit.
  • Au collège, des 20/20 sur les pages de garde, peu de travail, un niveau raboté depuis des années pour arriver à une moyenne nationale de 50% de mention bien et très bien. Tellement bon qu’on se demande pourquoi on fait un test de positionnement à l’entrée de la classe de seconde. La possibilité d’avoir des AVS, l’aide aux devoirs, etc …
  • Au lycée, bienvenue dans le monde du concours, que le meilleur gagne, les places dans l’enseignement supérieur sont rares et le rare est cher.

Pour ma part le plus choquant dans cette classe à 35 c’est le paradoxe avec ce qui précède. On sait que notre métier avec nos six mois de vacances, c’est le plus facile au monde, mais au bout d’un moment il faut revenir à la réalité. Comment face à une classe de 35 élèves l’enseignant différencie le niveau ? Il est impossible pour l’enseignant de faire à plusieurs vitesses, alors on en revient à l’ancienne, c’est à l’élève de s’adapter à la vitesse de l’enseignant. Blanquer veut compenser la diminution du nombre de postes par les heures supplémentaires, et c’est encore un problème. J’ai lu dans un article que je ne retrouve plus, qu’une heure de cours c’est trois à quatre heures de préparation, c’est un discours de syndicaliste. Quand on a des années d’expérience, ça peut aller vite. Le problème des heures supplémentaires est ailleurs. Certains enseignants ne veulent pas en faire, j’en fais partie, et vont se retrouver avec une heure imposée ou deux. D’autres enseignants et j’en connais, sont montés à six heures supplémentaires parce qu’ils ont besoin d’argent. Dans un cas comme dans l’autre, c’est mauvais, enseigner, quand on mouille le maillot c’est physique, le faire dans la contrainte ou en rajouter à outrance c’est une mauvaise chose. On arriverait quand bien même à 25 élèves par classe, s’il faut différencier pour 15 élèves, ce n’est pas trois à quatre heures supplémentaires de travail personnel pour le prof qu’il faut envisager mais une infinité, ainsi que l’embauche d’une secrétaire pour dire à quel élève on fait faire quoi, c’est intellectuellement intenable.

J’en reviens à ce que j’écris plus haut, les 35 élèves ne posent pas de problème à partir du moment où ils sont capables de se gérer. En 2018 c’est un leurre, on fait de la discipline au lycée. Comprenez que finalement le niveau n’a pas tant d’importance s’il est homogène. Si une classe est excellente on fait des exercices de fous, si la classe est médiocre, on baisse le niveau des exercices en faisant le programme. Par contre si vous avez trop d’hétérogénéité dans la classe, c’est mort, vous aurez obligatoirement des laissés-pour-compte.

J’enseigne en troisième de l’enseignement agricole, dans l’éducation nationale ça s’appelle troisième professionnelle, prépa-pro, ancienne DP6. Le programme est le même que celui de troisième générale, le niveau d’exigence est moins important. Je suis fier de mon métier, car il permet à des élèves plus faibles en matière générale d’avoir la chance de pouvoir aller en seconde professionnelle. Il manque des classes comme les miennes et ce depuis la sixième, même si la SEGPA existe, le niveau pour ma part est trop faible pour certains élèves qui sont trop fort pour la SEGPA pas assez pour le général.

Pour comprendre le problème de la différenciation, je peux vous expliquer mon quotidien, mes propres difficultés : voici un bout d’énoncé que j’ai donné pour mon premier contrôle sur les probabilités :

Dans un pot au couvercle rouge on a mis 6 bonbons à la fraise et 10 bonbons à la menthe.

Dans un pot au couvercle bleu on a mis 8 bonbons à la fraise 14 bonbons à la menthe.

J’ai demandé pour faciliter la tâche aux élèves de démarrer par me faire un petit schéma, j’ai même valorisé par des points. L’idée de façon générale, c’est de les obliger à essayer de modéliser la situation. Une élève m’a fait quatre pots, en séparant dans chaque pot les bonbons à la fraise, les bonbons à la menthe.

Avec une moyenne de 14 sur ce premier contrôle, elle prend 4. Imaginez quand on va faire des fonctions, de la trigonométrie, ça va être une catastrophe. J’ai pris le temps de lui expliquer de façon individuelle hors temps classe, mais ce n’est pas suffisant.

A mon niveau je constate ceci :

  • je ne sais pas faire. Comprenez que je gère dans mon quotidien des élèves en difficulté, mais une élève qui ne comprend pas ce qu’elle lit, il aurait fallu que je la fasse lire à haute voix pour savoir où ça pêche c’est quelque chose qui me dépasse, je ne suis pas formé pour ça.
  • cette enfant qui devrait certainement avoir un AVS (assistant de vie scolaire, désolé je fais comme les informaticiens en utilisant un jargon que personne ne maîtrise), n’en a pas, ce qui veut dire que les démarches n’ont pas été faites, ce qui veut dire qu’elle est passée dans les mailles du filet pendant toutes ces années.
  • du fait que nous soyons en enseignement professionnel, tant mieux pour elle, elle pourra compenser par les matières professionnelles, je ne sais pas si elle est dégourdie là-dedans et c’est la suite de mon histoire qui est déjà à 1500 mots.

Si on veut mettre un grand coup dans la fourmilière, en tout cas c’est mon opinion, il faut arrêter de transformer l’école en souffrance pour une partie des enfants et les orienter le plus rapidement possible. On a la volonté de faire un socle commun de connaissance, un savoir qu’il faudrait maîtriser, la vérité est ailleurs. Quand on voit que les gosses ne sont intéressés par rien, on peut comprendre les angoisses des gouvernements face aux manipulations informatiques, une population de plus en plus stupide avec des outils de plus en plus puissants pour conduire facilement le troupeau, ce n’est pas à l’école qu’on trouvera les solutions. C’est aux parents de faire ce job, l’école n’est qu’un prolongement. J’emmène mes gosses à droite à gauche, on essaie à table d’expliquer le monde, je vous le dis en toute sincérité, chez moi ça ne sert à rien, on ne donne pas à boire à un âne qui ne pense qu’au jeu vidéo et à une ânesse qui veut se montrer en mini-short sur Instagram. Je crois qu’en tant que parent on essaie, passé un certain âge il faut aussi que les enfants fassent leurs propres expériences, néanmoins il me paraît important d’avoir essayé avant.

Vous avez des populations d’enfants qui sont forts, des gosses qui aiment apprendre, des enfants qui s’éclatent à l’école, oui ça existe. On les retrouve d’ailleurs de plus en plus dans le privé, comme je l’évoquais plus haut. Ce ne sont pas les parents qui iront se plaindre de voir leurs gosses revenir avec trois tonnes de devoirs, les enfants étant enfermés dans une espèce de caverne où tout le monde vit le même quotidien les élèves ne se posent pas de question en regardant dans l’assiette du voisin. De l’autre côté vous avez des élèves qui sont en difficulté scolaire de façon intellectuelle. Comprenez que ma petite qui peine à comprendre les énoncés, sera peut-être demain une artiste extraordinaire, la plus grande cuisinière au monde, l’école dans ces conditions ne lui permet pas de trouver sa voie. On peut vivre sans faire de probabilité.

Pour moi, la survie de l’école passe par trois points qui me paraissent essentiels :

  • Un retour à l’exigence. Du travail et de la rigueur, que les parents se penchent un peu sur leur gosse. Quand je vois l’histoire du chauffeur de bus insulté, qui sera sanctionné, je m’interroge sur ce qu’il adviendra du gamin et de ses parents. Si j’apprenais que mon fils avait insulté un chauffeur de bus, c’est moi qui donnerais la gifle même si je dois me retrouver au tribunal.
  • Une différenciation qui ne se fait plus à l’intérieur de la classe au détriment de la santé de l’enseignant mais avec de vraies classes de niveau pour que tout le monde progresse au même rythme.
  • Une honnêteté sans faille du système scolaire vis-à-vis des élèves et des familles, ce qui m’amène à ceci.
« je traverse la rue et je vous en trouve du travail »

Cette photo c’est Emmanuel Macron qui explique à un jeune qu’il traverse la rue et qu’il lui trouve du boulot. L’autre côté de la rue, les cafés, les restaurants, l’hôtellerie. Certains journalistes ont fait l’expérience, et effectivement certains restaurants, cafés recrutent y compris des gens sans expérience.

En une seule phrase, Macron explique que finalement le système scolaire ne sert à rien. J’évoque plus haut la confiance, on n’est pas face à un homme de 50 ans dont l’industrie vient de disparaître comme cela sera le cas avec de nombreuses professions. Je ne donne par exemple pas cher de la peau des chauffeurs routiers, ou même des moniteurs d’auto-école avec l’automatisation des véhicules. Il s’agit d’un jeune tout frais ou presque qui sort de l’école, on l’a donc laissé s’embarquer dans une filière qui ne sert à rien, alors qu’il est diplômé on lui dit de changer de boulot. On peut dès lors s’interroger sur l’utilité de l’école, puisque la recherche d’un emploi ne se fait pas par rapport à ce qu’on voudrait faire, je suppose qu’il doit aimer la nature, mais par rapport à la loi de l’offre et de la demande. On notera de plus que c’est dans un contexte très parisien, quand on voit le four que se prend l’hôtellerie pour ne citer qu’elle avec la concurrence de Airbnb, je me doute que ce qui se passe à la capitale n’est pas ce qui se passe en France.

L’honnêteté du système scolaire c’est de ne pas laisser s’engager des élèves dans une voie qui ne les mènera nulle part. Si des filières ne mènent à rien, qu’elles ne répondent plus aux besoins d’une société, qu’on les ferme. Mais ce n’est pas suffisant, si un élève n’aura pas les capacités pour passer en supérieur, qu’on ne le laisse pas s’embarquer dans un BAC général où il n’aura pas de poursuite d’étude.

Il faut comprendre que tout mon baratin s’inscrit dans un processus plus global, plus profond et seul Benoît Hamon a fait une proposition ou disons une réflexion de fond. Oui les gens de droite, vous m’excuserez, je vous ai fait un chapitre sur l’école privée, la rigueur et le travail, je fais un peu de gauche. On nous fait croire, car il faut rassurer les gens que les IA, l’automatisation, la robotisation, cela va donner deux fois plus de travail, j’ai quelques doutes.

Moi quand je vois à Carrefour les caisses automatiques, c’est autant de caissières que je vois en moins. Je me dis que quand on fait caissière, on n’accomplit pas le rêve d’une vie, mais qu’on fait ce travail parce qu’il faut bien manger. Je vois de nombreux étudiants qui bossent pendant l’été, que feront-ils ? Réparer des robots comme job estival ? Déjà que les études coûtent un bras, si certains jeunes ne peuvent plus travailler, c’est encore un coup dans l’ascenseur social.

J’évoquais plus haut les laissés-pour-compte du système scolaire, des gens qui ne pourront pas prétendre à devenir médecin ou avocat mais qui vont occuper de « petites fonctions ». Ils ne pourront certainement pas toujours traverser la rue pour réussir à trouver du travail, car le travail avec l’augmentation de la population d’un côté, le « progrès » de l’autre est voué à se contracter. Inciter les gens à vouloir se bouger, à vouloir aller de l’avant, c’est parfois comme expliquer à un tétraplégique qu’il va devoir grimper à un arbre.

On n’est pas dans une situation de handicap ou pas reconnu, mais de difficultés intellectuelles qui fait qu’il faudra envisager un métier simple, d’exécution de tâches manuelles et pas très complexes. En avançant à pleine vitesse sans imaginer le monde dans cinquante ans, en réformant à toute vitesse le système scolaire sans se préoccuper du problème de fond,  l’enfant d’aujourd’hui est l’adulte de la société de demain, en se laissant dominer par les marchés et les multinationales qui nous vendent leur drogue, on va se retrouver avec toute une tranche de la population qui ne pourra plus rien faire car on n’aura pas imaginé sa place.

Regardez un instant le gamin que vous avez en face de vous, votre enfant peut-être, parce qu’il n’a pas les capacités intellectuelles pour réparer les robots et que les « petits » métiers auront disparu, que fera-t-il demain ? Je me fais beaucoup de souci pour demain, un souci qui n’aurait pas lieu d’exister si nous vivions dans une société solidaire, une société qui ne laisse pas les autres sur le bord de la route, une société dans laquelle on réfléchit à la place de chacun. Pour l’heure se dessine sans équivoque une société où on aura du travail pour les plus intelligents et ceux qui ont eu la chance d’avoir des parents derrière, des parents aux finances solides pour payer les études.