Échec et maths

28/01/2020 Non Par cborne

Cette année je trouve que le niveau est encore plus mauvais que les autres années, je vais vous donner quelques exemples concrets.

Voici dix points de mon dernier contrôle, je suis pédagogiquement hors sujet. J’ai mis dix points de mécanique d’équations alors que cela doit être maîtrisé depuis la classe de quatrième. À mon niveau troisième de l’enseignement agricole, les élèves doivent connaître la mécanique, je n’ai de façon théorique qu’à leur faire résoudre des problèmes de mise en équation dans des contextes variés et l’idéal étant de faire le lien avec d’autres matières ou des cas de la vie quotidienne. Lorsque j’ai démarré la leçon sur les équations, aucun élève n’était capable de résoudre une équation. Vous comprenez alors que faire des problèmes sur les équations quand on ne sait pas résoudre d’équations, c’est pas évident.

Il serait facile d’incriminer mon collègue, mais ça serait incriminer l’ensemble des enseignants de quatrième. En effet, je suis troisième de l’enseignement agricole, nous avons donc des élèves qui viennent de chez nous mais qui viennent aussi d’ailleurs. Mon collègue a fait le travail, ils n’ont tout simplement pas intégré la résolution des équations comme ils n’intègrent rien et c’est certainement l’un des principaux problèmes auquel je peux apporter deux solutions :

  • Diminuer les programmes pour qu’il y ait moins de choses à apprendre. Quand on voit qu’on va faire rentrer un peu plus de climat dans les programmes que c’est la foire absolue à tous les niveaux avec la réforme du BAC pour ne citer qu’elle, on comprend qu’on n’est absolument pas dans cette démarche. Mon collègue de physique me disait qu’en seconde générale ce n’était plus le modèle de Bohr (les électrons tournent autour du noyau) qui était présenté mais celui de la théorie quantique que j’ai vu en FAC. Concrètement, alors que le niveau baisse, que les élèves ont de plus en plus de difficulté, on le voit notamment avec le nombre de dys que nous croisons et de troubles du comportement, on diversifie et on complexifie un maximum quand il faudrait revenir à l’essentiel.
  • Remettre le travail personnel au centre des préoccupations de tout le monde. Les équations ce n’est pas bien compliqué, tu en fais 50 et théoriquement tu es capable de faire ça de façon automatique. Vous vous doutez que j’ai fait ça avec grande classe, et à un instant t, l’ensemble des élèves est capable de faire des équations. Alors que j’ai filé 10 points d’équations de quatrième, d’automatisme on dira, je me retrouve à une moyenne de 7 dans deux classes, la troisième classe sera évaluée jeudi. Ils ne savent tout simplement plus faire d’une séance à l’autre, tout simplement parce qu’ils n’ont pas assez pratiqué. Comme en plus ils sont au degré zéro des méthodes de travail, vous vous doutez bien qu’aucun d’entre eux ou presque n’a fait des équations pour s’entraîner. En plus, ils ont la chance d’avoir des exerciseurs en ligne, il leur manque juste l’idée de le faire, la volonté.

Nous sommes donc à mon avis avec trois problèmes majeurs : un problème physiologique avec des enfants qui sont moins « intelligents » qu’avant, qui se découragent très rapidement, qui n’ont aucune patience, qui sont incapables de fixer leur attention, on y viendra plus loin. Un problème de conception des programmes qui ne sont pas en adéquation avec la situation actuelle. Un problème éducatif global, à savoir qu’on a éradiqué la notion de travail personnel.

Voici la suite de mon contrôle, un problème encore une fois qui relève plus du niveau quatrième que du niveau troisième

Certains élèves n’ont même pas pris le temps de faire une figure à main levée pour laquelle je donnais un point. C’est le problème de volonté, ils s’en foutent. Pour le reste et c’est pour cela que j’ai mis 10 points d’équations de base, le niveau d’abstraction est trop complexe, une seule élève sur les deux classes a été capable de résoudre le problème. Pour eux, à partir du moment où il faut imaginer que x est une valeur qu’on cherche, c’est trop compliqué. Ceux qui tentent quand même quelque chose, à leur honneur, vont écrire du 30x parce que les difficultés en français sont trop importantes. Imaginer qu’il faut ajouter trente à x c’est difficile, très difficile, trop difficile. D’où le fait d’avoir mis des équations à résoudre, afin de limiter la casse, imaginez 7 de moyenne, si j’avais mis quatre problèmes, on aurait peut-être des notes négatives.

Admettons, la résolution d’équations n’est certainement pas le chapitre le plus concret. À la réflexion on tombe sur des problèmes qui ont peu de sens, Robert et Suzette on 45 ans à eux deux, voilà c’est fini, dans la vraie vie on demande leur âge et puis c’est tout. L’intérêt de la résolution des équations est ailleurs, la rigueur, comprendre la notion d’égalité, être capable de traduire un énoncé français en langage mathématique.

Bien plus intéressant, le chapitre grandeurs et mesures.

Au niveau des problèmes, on est vraiment sur du concret. Ici encore l’ensemble des formules doit être connu par les élèves pour certaines depuis le primaire, bien évidemment la grande majorité ne fait pas de distinction entre le périmètre et la surface.

Dans une classe de troisième composée de 21 garçons, c’est le côté sympathique de rentrer dans un vestiaire de foot, avec une grande majorité issue du monde agricole, des gamins qui pratiquent la chasse, la pêche et qui aiment bien le bricolage, ça a été globalement le drame. J’ai fait mesurer avec les moyens du bord la classe, trouver le périmètre, la surface, le volume. Ensuite on est parti d’un cas concret à savoir avec des carreaux de 25×25 combien il en faudrait pour refaire le carrelage. Dans une autre classe, j’ai eu une réponse formidable qui montre l’état d’esprit de cette génération : on appelle un maçon. J’ai commencé à évoquer les prix, le gamin s’est fait pourrir par les filles de la classe qui l’ont invité à faire les choses par lui-même, tout n’est pas perdu.

Revenons-en à ma classe de garçons. Alors que le sujet devrait théoriquement les interpeler, qu’ils ont dû théoriquement pour certains se retrouver dans des situations plus ou moins similaires avec leur père, ils ne savent pas dans combien de mètres carrés ils habitent, ils pensent que le prix moyen du carrelage c’est 120 € le mètre carré, ont peu de logique et finalement ça les intéresse peu, j’ai dû faire une démonstration de force en sortant un élève qui n’était pas assez impliqué à mon goût.

Si essayer de mettre du sens dans les mathématiques échoue, je ne vois pas réellement ce qui peut réussir. Je vois passer des tas d’idées, des innovations, des gens qui utilisent Instagram avec les élèves, mais je n’y crois pas cinq minutes, c’est de la poudre aux yeux. La solution ne peut pas venir de la pédagogie innovante, la solution viendra de la rigueur.

Je dois vous reconnaître que je suis très inquiet pour mon avenir dans le métier. C’est la première fois que je ne sais pas comment m’y prendre avec si peu de moyens. Si j’avais cinq heures de maths, je pourrais peut-être faire quelque chose, ce n’est pas le cas. Il y aurait la possibilité de tricher, c’est-à-dire de filer des contrôles totalement bidons, de simples équations sans les problèmes par exemple, de rester sur un niveau quatrième. Quand je vois que la majorité de mes élèves ne savent toujours pas faire une équation, je me dis qu’il faut sortir de la surenchère du tirer vers le bas. Je ne peux pas descendre plus bas, je ne peux pas faire plus d’efforts pour faciliter le travail, il faut que les gosses en face réagissent. Ce sera difficile, impossible, parce que désormais la physiologie est de la partie. Je demandais aux élèves combien de mètres cubes on avait dans un camion de déménagement de base. Une me répond que ça fait une tonne, pendant qu’un autre dit qu’il faut aller le louer à Carrefour, quand le troisième a ouvert la bouche pour dire une ineptie de plus, j’ai stoppé tout le monde et demandé quelle était la question. Les élèves étaient incapables de répondre … La fin du monde est vraiment partout, les catastrophes naturelles, les épidémies, les guerres, et l’intelligence qui disparaît, je crois qu’on y est vraiment, j’espère être mort avant que ça n’empire.