Du mépris à la compréhension ou la théorie de la grosse moula

08/12/2020 Non Par cborne

Je pense que le monde de demain a dû être diffusé aux environs de 1990, 1991 j’avais donc 15, 16 ans et ce type d’appareil qui fait sourire aujourd’hui.

On a vécu les inondations en 1988, les finances sont loin d’être au top, j’habite pas loin de la zup mais je reste tout de même un petit bourgeois dans ma façon de vivre, dans mes fréquentations, dans mon éducation même s’il m’arrive parfois d’ouvrir à un huissier. Comprenez bien qu’on est à des années lumières du quotidien du 93, des quartiers qui explosent à la même époque. Et pourtant, je prends certainement l’une des plus grandes claques musicales dans la gueule, au point d’écouter encore NTM trente ans plus tard dans ma voiture. Pourquoi ? Parce que je comprends ce qui se dit, parce que j’écoute des gars gueuler leur rage contre la société avec une énergie jamais entendue alors qu’à la même époque, les quotas de musique ne sont pas encore passés, et que la musique c’était surtout des titres anglophones, Madonna, Depeche Mode avec Enjoy the silence, et chanter en français c’est ça :

Alors quand tu as 15, 16 ans que tu es rageux parce que je le serais jusqu’à mon dernier souffle, forcément tu rentres dans le truc même si tu n’es pas du tierquar. Je crois qu’on peut dire sans trop se tromper que je n’ai pas été le seul à écouter du RAP et que la musique est sortie des cités pour toucher tout un chacun, sans discrimination de couleur, de classe sociale. C’est dans un commentaire sur un clip de Médine que je lisais un gars qui écrivait qu’il écoutait avant Médine avec son père et qu’il allait le voir en concert aujourd’hui. Mes enfants ont grandi avec Paris sous les bombes, l’école du Micro d’argent, la preuve par trois, 32 mesures de haine. Ils ont réalisé un jour qu’on écoutait du Orelsan avant même qu’il soit connu, ils savaient que Hatik n’était pas l’auteur d’Angela. Comme ils ont grandi avec Saez, Sinclair, Bob et tant d’autres même si le RAP c’est mieux.

Trente ans se sont écoulés, et des gosses biberonnés au RAP il faut se dire que ce sont des millions de gosses, et c’est sans surprise qu’aujourd’hui des gens venant de toutes les origines font du RAP comme Vald

Vald, type qui a fait sa scolarité dans un bahut privé pour finir titulaire d’une BAC scientifique et d’une licence de mathématiques, informatique. Dans une chanson de Sinik, il dit que Tony Parker lave le parquet et les chiottes dans son club, c’était à l’époque une punchline lancée à l’encontre du joueur de basket qui venait s’essayer au RAP. Preuve de l’accueil qu’on réserve à ceux qui n’en sont pas. Vous avez peut-être vu certains articles sur ce qu’on nomme le rap de « iencli » et c’est particulièrement intéressant d’un point de vue sociologique. Des gens ont écrit des articles particulièrement complets sur ce qui se cache derrière ce terme. J’apporte un peu ma vision du concept. Le mot « iencli » c’est le client qui achète sa drogue au dealer. Concrètement il y aurait d’un côté les bonhommes et les autres.

Pour ma part et de façon synthétique, c’est tout simplement une guerre de territoire, qui s’apparente à Linux contre le reste du monde. Là, vous vous dites qu’il mérite de rentrer au panthéon rien que pour avoir retourné tout le monde ici mais vous allez voir que finalement tout n’est qu’une question de respect, de mépris, de compréhension. Le RAP est à l’origine en France, un mouvement issu de la souffrance des quartiers, et on évoquait le fait à l’époque que si tu avais fait de la prison ça faisait bien dans ton CV. Il fallait associer le RAP à une image de types enragés, des gens qui viennent pour tout casser, une forme d’ensauvagement pour reprendre l’expression consacrée qui se devait d’aller avec le RAP. Comme je l’écrivais dans mon dernier billet vieillir, je regrette qu’un homme comme Sinik rappelle au détour de chacune de ses chansons qu’il a fait de la prison, comme vous ne l’entendrez jamais se faire appeler Thomas dans une interview alors que c’est son prénom. C’est finalement un peu comme le mauvais élève, à force de le stigmatiser il finit par jouer le rôle qu’on attend de lui.

On aurait donc aujourd’hui d’un côté le RAP qui se mérite (Linux et le logiciel libre), face à un RAP de blanc, un RAP de iencli (le reste du monde informatique). C’est un tort, car il suffit de lire mon histoire pour comprendre que le RAP est aujourd’hui la culture de base pour des gens comme moi qui écoutent encore de tout, même du Indochine, mais que c’est l’univers de nos enfants. Il est donc naturel que Lomepal qui n’a que 29 ans au moment où j’écris ces quelques lignes écrive l’une des plus belles chansons d’amour avec ses mots à lui, en RAP.

Comme il est normal que Gringe et Orelsan font un RAP comique en utilisant les codes mangas avec lesquels ils ont été gavés durant leur enfance profitant d’avoir des sous pour se saper en chevalier du zodiaque dans le clip. Orelsan qui utilise le RAP pour décrypter ses phobies, son enfance, ses excès, sa famille, son milieu bourgeois de fils de directeur de collège et d’instit, sa ville de Caen.

À partir du moment, où l’on comprend que le RAP n’est la propriété de personne, qu’il est le mode d’expression musicale de notre jeunesse, qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un casier judiciaire long comme le bras pour pouvoir l’utiliser, on comprend la normalité de ça même si ça me fait un peu mal au derrière de l’écrire.

Je cite : J’suis une moula, t’es une moula, J’suis en esprit, t’es en esprit, J’suis une moula, t’es une moula, J’suis en esprit, t’es en esprit, J’suis dans ma khapta, yah, yah, yah (j’suis en esprit) ou encore La re-pu, la sse-pre, la casserole est magique Tartin génial, police spéciale, Safrane, Mégane, Stomy : vegan, J’régale : Ciroc, Belvé’, Grey Goose, végé’, Re-pu séchée, Dolce, Versace, c’est léger, Gaufrette, pétage fichée, garde à v’, dépôt bien équipé. Je suis allé jeter un coup d’œil sur Genius pour comprendre les paroles, sans grand succès. 87 millions de vues, petit frère de I AM, c’est 55 millions au moment où j’écris ces lignes. Et pourtant petit frère c’est tiré de l’école du micro d’argent, une référence du RAP, des textes construits, petit frère explique comment la jeunesse change, l’attirance pour la drogue, l’alcool et l’argent facile, une façon comme une autre de dire qu’il faut faire attention à nos enfants comme NTM invitait à ne pas laisser traîner son fils.

Faut-il être méprisant, faut-il dire que le RAP d’I AM vaut mieux que la chanson de Heus l’enfoiré ? Il y a quelques mois avant d’être le nouveau Cyrille, nouveau bisounours, je vous aurais dit que c’est de la grosse merde et que nos jeunes sont quand même de braves débiles d’aller liker ce genre de choses.

Partant du postulat que le RAP appartient donc à tout le monde, il est désormais l’expression du quotidien de nos jeunes et il exprime donc le quotidien de nos jeunes que je traduirais par du pain et des jeux. Il faut comprendre que lorsque j’avais 15 ans, rageux, je voulais refaire le monde, m’inscrire sur les listes électorales, je regardais le journal télé tous les jours, sous la tutelle du daron quand même, ce n’est pas venu tout seul. À table, on refaisait, le monde, on avait des opinions politiques, on avait un jugement. Certainement comme mécanique d’auto-défense face au monde qui nous entoure, la majorité des quinze ans que je côtoie c’est :

  • je me lève, je regarde mes réseaux et les derniers ragots.
  • je vais à l’école, je discute avec les gens que je croise sur les réseaux des derniers ragots.
  • je rentre à la maison, je regarde mes réseaux et les derniers ragots.

Je n’irais pas vous faire de commentaire sur notre jeunesse, mais dernièrement j’ai dû expliquer qu’au début du téléphone, on passait par des opératrices. On m’a demandé en toute innocence s’il y avait des satellites. Ou encore cette petite qui pensait que le primeur, c’était un gars qui vendait sur Amazon Prime. Il faut vivre avec mes jeunes, je dis bien mes jeunes car l’enseignement professionnel n’a pas vocation à réunir des philosophes, pour se rendre compte à quel point la bulle est devenue épaisse, une bulle qui ne dépasse pas les copains, l’école et la famille. Il apparaît alors tout naturel pendant que Solaar faisait référence à Brando dans les gangsters modernes que nos jeunes se déhanchent sur « beuh magique » de Jul. Je vous invite à lire cet article pourquoi tout le monde déteste Jul ? Jul a le succès qu’il mérite, il fait des chansons gaies, légères, qui répondent aux besoins, simples, de nos jeunes.

Je réalise finalement que ma posture de vieux rappeur, celle que j’ai pu avoir pendant de nombreuses années, à savoir mépriser le RAP nouvelle vague aux textes simples, c’est la même posture de vieux cons qui voyaient dans le RAP un truc de dégénéré. Orelsan disait à juste titre « je suis de retour avec ma sous-culture, sauf que c’est nous le futur », et il avait bien raison.

Finalement c’est peut-être le contenu, le fond qui est le plus inquiétant que la forme. Car à l’époque, NTM décrivait des quartiers où la police ne va plus, l’augmentation de la délinquance, les tours de béton qui prenaient le pas sur mère nature. Trente ans plus tard, des commissariats se font attaquer au mortier, les relations entre la police et la jeunesse sont toujours aussi compliquées. C’était un message, un cri, une alerte, qui aurait dû être entendu.

Il faudrait peut-être prendre conscience de ce qui est exprimé dans ces textes qui ne revendiquent plus rien, où il est simplement question d’amusement, de sexualité violente, de drogue, de voiture de luxe, d’argent. Des textes, un bien grand mot, quand parfois leurs auteurs peinent à écrire un sujet, un verbe et un complément. Je ne juge pas, je me contente de constater que ce niveau qui baisse se retrouve jusque dans les chansons qui ne veulent plus rien dire et que tout le monde applaudit à deux mains.

Vous noterez que j’ai placé une analogie avec le logiciel libre, Linux et le reste du monde. Il ne s’agit pas de clientélisme mais bien de l’analyse d’une posture. J’ai souvenir à l’époque, que l’arrivée de Ubuntu (iencli) était mal vue, et que les types sous Gentoo (rap de cité) expliquaient que si t’avais pas compilé ton noyau toi-même, tu n’étais pas un homme. J’ai souvent dit que les archers étaient des prétentieux, et sous cette vanne, il y avait quelque chose qui était palpable. On te faisait comprendre que Linux ça se mérite, et que si tu fais pas de la ligne de commande, tu n’es pas réellement un Linuxien. Pendant ce temps-là, les Gentoïstes sont aussi nombreux que les chevaliers Jedi et les distributions modernes qui évitent l’utilisation de la ligne de commande dominent les utilisations triviales (pas professionnelles).

La moralité de mon histoire, c’est que ce soit dans le RAP, dans l’informatique ou dans n’importe quel domaine, la nouveauté, celui qui l’apporte en tout cas, fait peur et le réflexe primaire c’est le rejet. Sans forcément faire dans le jeunisme dans l’acceptation de tout, il est important d’avoir une posture d’ouverture, de prendre le temps de voir, d’écouter, d’analyser, pas forcément de tout prendre ni de tout laisser.