Drôle d’époque

14/03/2020 Non Par cborne

L’annonce du président Macron est tombée comme un couperet, la décision de fermeture des écoles avec notre bon Jean-Michel toujours dans la confiance qui annonçait le matin même qu’il n’était absolument pas prévu de fermer les écoles, n’était effectivement pas prévue au programme.

Mon laïus que je balance depuis des années à savoir qu’on va tous mourir, s’il y a toujours chez moi du second degré, je dois vous reconnaître que sans être désarçonné pour l’instant par la situation, je ne m’attendais pas à vivre ça, je pensais qu’on allait laisser ce genre de catastrophe pour la génération de nos petits-enfants. Je dis régulièrement à mes gosses de ne pas avoir d’enfants parce qu’ils verront la fin du monde, on prend semble-t-il un tour d’avance. J’aurais envie de dire qu’avec le Coronvirus il y aura un avant et un après, j’espère qu’on sera présent pour voir l’après.

Je vais quand même essayer de tenir un discours cartésien. Mon inquiétude porte davantage sur mes vieux, ceux de ma femme. De la même manière, j’ai tendance à penser que lorsqu’un bon nombre de personnes seront confrontées aux virus, ça va se tasser. De la même manière à la Trump, quand on aura une bonne canicule et le 40 degrés dans le sud, ça va calmer l’ensemble. Le tout c’est surtout d’éviter de tomber malade de façon plus ou moins importante si les hôpitaux sont saturés.

Le président Macron a trouvé les mots justes, assez étonnant pour un type qui nous envoie voter dimanche, il va certainement falloir s’interroger sur nos modes de vie. En même temps vu la claque des marchés financiers, je crois qu’on n’aura pas trop le choix. On va peut-être enfin parler sérieusement sens de la vie, relocalisation, de solidarité, ce genre de choses plutôt que de bénéfices.

Comme tu le sais public, je fais partie des gens qui ont souvent raison, mais ça ne se voit pas toujours tout de suite. Mon chef hier dans cette journée qui était franchement bordélique, m’a dit rapidement : vous aviez raison. Ce à quoi j’ai répondu que j’avais toujours raison, et que souvent j’avais un tour d’avance. Ce à quoi il a répondu que ça a joué des tours à Copernic, on voit qu’il est prof d’histoire. Il y a une dizaine de jours, j’ai dit que nous n’étions pas prêts et qu’il faudrait se bouger pour gérer un peu nos usages et ceux de nos élèves. J’avais dit aussi qu’on y allait tout droit et qu’il fallait anticiper. C’est mon côté survivaliste.

Dès le jeudi soir pendant l’allocution du président, mes gamines de seconde GT avec qui nous avons déjà une forte habitude du travail à distance, faisaient le groupe maths, mes élèves de troisième le faisaient le lendemain. Dans la réunion générale on a bien sûr souligné le caractère illégal des réseaux sociaux, vous savez la RGPD tout ça, ce qui me fait doucement sourire.

Quand on voit que des données médicales vont transiter par des services de Facebook, Apple, et Microsoft, vous comprenez bien que tout ça me fait sourire. Je n’avais pas de compte snap, c’est de la merde. C’est amusant parce qu’en fait c’est comme si on avait un IRC mais qu’on avait foutu des couches de peinture arc-en-ciel.

Le choix de snap apparaît comme une évidence et ce pour au moins trois raisons qui me viennent à l’esprit :

  • Les élèves ont une forte présence sur le réseau social.
  • La possibilité d’avoir des groupes facilement et en plus des groupes qui sont déjà créés facilite l’ensemble

Pourquoi le besoin de snap alors qu’on a l’ENT et c’est ici que cela devient croustillant :

  • Il apparaît que nos élèves ne vont pas régulièrement sur l’ENT
  • Notre ENT n’est pas bon, il est vieillot et doit être changé l’an prochain. Mes élèves de seconde n’ont qu’une heure d’informatique et ne travaillent pas par SCOLINFO ou peu. Ceux qui ne m’ont pas eu en troisième, ne savent pas déposer de devoir en ligne. On a donc fait l’essai depuis snap pour réaliser que depuis une ancienne version de Chrome ou depuis Safari, cela ne fonctionne pas. Un pourcentage non négligeable d’élèves n’a pas d’ordinateur à la maison ou n’a pas un ordinateur qui fonctionne correctement. Vous allez voir le taux d’équipement en PC augmenter sous peu quand tous les gars en confiance qui vous ont dit qu’on pouvait tout faire depuis son smartphone vont se rendre compte qu’on ne peut pas tout faire depuis son smartphone.
  • Le fait de reconstituer une classe, même virtuelle, où j’ai déjà menacé une classe de quitter le groupe s’ils ne cessaient pas de s’insulter, l’autre de quitter le groupe s’ils n’arrêtaient pas de mettre des photos débiles, où j’ai expliqué que je ne lisais pas les messages vocaux pour ne pas déranger les autres membres de la famille chez moi a permis de poser une ambiance classe. Savoir que je suis dans un endroit virtuel est rassurant pour mes élèves car c’est un maintien des habitudes.

Le mauvais outil de manière indéniable mais la bonne façon de faire, j’en suis convaincu. Les gosses n’ont pas peur pour eux, leurs parents certainement plus, les statistiques régulières montrent que les jeunes ne sont pas touchés ou très peu. La liesse autour d’une école qui ferme a été de très courte durée, tout le monde a compris que nous ne partions pas en vacances, l’inquiétude était ailleurs, celle de vivre dans un monde encore plus merdique et incompréhensible que d’habitude. Ma classe de gars qu’on appelle le « vestiaire à la troisième mi-temps », tous proches du monde agricole, jamais les derniers à faire des blagues à deux balles, quand ils m’ont vu passer la porte pour la dernière fois hier, il y avait quelque chose sur les visages. Des élèves qui passent le BAC qui s’inquiètent, bien sûr certains considèrent que c’est les vacances mais ce n’est pas la majorité des cas.

Comme on peut le voir dans de nombreux articles sur le net, et comme je l’écris depuis des années, l’informatique en milieu scolaire c’est n’importe quoi, les gens ne sont pas prêts, le matériel n’est pas adapté, les outils ne sont pas adaptés. La confiance de Jean-Michel fait donc sourire.

J’avais pensé me lancer dans de la visioconférence mais ce n’est pas une bonne idée. Au niveau de mes classes de troisième je ne suis pas loin de la fin du programme. Chaque année je finis aux environs de la mi-mai pour faire des annales comme un fou. Je perds deux semaines de cours, la troisième était un stage, si bien que je préfère mieux les faire bosser sur des annales de maths sur les parties du programme que nous avons déjà vues plutôt que de me lancer dans un nouveau chapitre où ils ne comprendront rien. C’est aussi dans ce genre de circonstances que tu te rends compte que l’enseignement à distance est une vaste blague sauf pour les élèves qui n’ont pas besoin de profs et ils ne sont pas si nombreux. Hier on refaisait une batterie d’exercices sur Pythagore et sa réciproque, théorème vu en quatrième mais oublié deux heures après, en moins de 3 minutes j’avais débloqué 8 élèves et corrigé les erreurs de 3 autres. L’interaction à ce niveau-là est compliquée. Il y a de bonnes chances pour que l’apprentissage de l’homme vers l’homme dure encore un bon moment.

J’ai travaillé tard hier soir, et je pars aux portes ouvertes dans trente minutes au moment où j’écris ce billet. Tout était prêt, on a des familles qui viennent, la fermeture c’est lundi. J’ai réalisé des fiches pour les élèves, mais aussi pour mes collègues. Mon fils continue son stage alors que son lycée va fermer, il est interne et les horaires des bus vont passer sur le modèle de celui des vacances. Il est donc fort probable que les 2×50=100 km que je fais pour aller travailler, se transforment en 25×4=100 km pour jouer les taxis.

Ma femme est convoquée dès lundi à son école pour garder les élèves dont les parents sont dans le milieu médical. En gros s’occuper des gosses qui ont une probabilité plus importante d’avoir la maladie vue l’activité des parents. Nous sommes tous les deux d’accord sur le fait que c’est une nécessité et qu’il est vital pour ces gens qui vont passer un très mauvais moment qu’on leur facilite au mieux la tâche pour sauver des vies. Nous espérons juste qu’on filera de quoi nettoyer au mieux. Ma fille est avec moi, on lui a donné douze tonnes de travail à l’impro. Nous ne sommes pas vraiment dans un dynamique d’école à la maison, de continuité pédagogique mais d’occupationnel à la maison. Cela devrait s’arranger dans les semaines qui arrivent. Je vais donc commencer à m’organiser.

Comme un pressentiment, j’avais écrit que les 27 minutes que je passais sur Instagram, cette fameuse éducation populaire pour nos jeunes, il valait mieux la faire passer ailleurs. Je vous présente mon nouveau site que vous pouvez largement relayer : restez-curieux.ovh.

À la bannière Odysseus bien sûr qui a bossé hier soir. Vous noterez que nous sommes deux sur la bannière, je partage l’affiche avec mon collègue Benjamin qui fait sa chaîne histoire à la carte. Le titre vient de la conclusion des vidéos de Benjamin qui finit à chaque fois par restez curieux. Comme je le disais à Gilles qui me dit que ça ne durera pas un an, Benjamin est mon collègue d’histoire dans la vraie vie, un type qui sait comment je fonctionne depuis cinq ans. L’idée bien sûr c’est de l’éducation populaire, mais aussi de la diffusion de fiches de cours simples. Du fait de la limite de notre ENT, notre collègue de cuisine est intéressée pour diffuser des tutos qu’elle va réaliser pour cette période, une autre collègue d’histoire aussi. On risque donc d’avoir quelques bras supplémentaires. J’ai fait le choix d’un thème facile, d’écrire peu et d’aller à l’essentiel, à destination des jeunes. La skin a été choisie en fonction d’un support smartphone ce qui donne un rendu simple pour le jeune :

Comme il paraissait difficile de diffuser des tutos sur SCOLINFO depuis SCOLINFO avec des élèves qui n’utilisent pas SCOLINFO, j’ai fait pointer l’url depuis snap.

Je dois partir, je reviendrais au fur et à mesure pour commenter cette nouvelle expérience dont j’aurais pu me passer, sur le comment ça se passe. Prenez soin de vous.