Douter ou ne pas douter, là n’est pas la question

22/05/2019 Non Par cborne

Je viens ce matin de réussir à contourner l’un des premiers problèmes que je rencontrais avec les fichiers de ma femme, le fait par exemple que sous Linux, elle a fait des dossiers avec des espaces à la fin, laissé des points d’interrogation ou des points d’exclamation, du grand n’importe quoi, comme chez ceux qui ne maîtrisent pas l’informatique. J’ai pu copier l’intégralité des fichiers qui étaient sous une partition EXT4 vers du NTFS. J’ai pu retirer le « vieux » NAS au profit de mon magnifique Seagate de récupération de la mort.

Dans la liste des choses que je veux réaliser à titre personnel et :

  • il faut que je réorganise ses fichiers, que je transforme d’interminables suites d’images en pdf. Soit je trouve un logiciel qui fait ça proprement sous Windows soit j’utilise le bash Ubuntu qui est disponible. J’ai vu qu’il était possible de monter rapidement les dossiers Windows, je peux donc même me faire de la ligne de commande. Je profite d’ailleurs de ce passage pour vous dire que cela fait deux semaines que je suis sous Windows, deux semaines très occupées et je ne suis absolument pas en manque de Linux. C’est la première fois que cela se produit à chaque fois que j’ai été amené à faire ce genre de coupure.
  • il faut que je vide du matériel chez moi. J’ai de tout partout. S’il est évident que d’avoir du matériel c’est une bonne chose, cela permet par exemple de restaurer intégralement un PC à 40 €, je ne pense pas que tout conserver soit une bonne idée.
  • il faut impérativement que je fasse propre pour mon départ de fin d’année. Je vais embaucher ma fille et je risque de me retrouver avec des gamins de mes collègues qui savent que je suis un grand moniteur de colo. En effet, on peut considérer que tous les gosses sont dehors au 21 juin sauf ceux qui passent le DNB. C’est un problème de fond, c’est deux semaines d’écoles qui sautent, sur 36 c’est beaucoup. On aimerait bien imaginer que les profs sont en vacances à partir du 21, sauf que si les élèves sont mis en vacances, c’est que les profs sont aux examens. Comprenez que s’il fallait corriger les copies à compter du 5 juillet date de fin officielle, ça poserait quelques problèmes pour nos vacances. Le jour où on informatisera les copies, ça ira quand même franchement plus vite, et on fera de sacrées économies mais c’est une autre histoire. Au programme, remplacer les vieux ordis par des plus propres et en finir avec les derniers PIV du lycée, mettre à jour les debian, retirer les vieux écrans moches, etc … Quand j’en aurai fini avec ça, il faudra que je forme mon collègue pour le clonage des postes avec Clonezilla et tout ceci sera de l’histoire ancienne.

Je suis donc particulièrement occupé en cette fin d’année scolaire, l’informatique bien sûr, les examens de mes élèves, mon fils qui fait son stage en électricité et qui découvre les joies du monde du travail, il faut faire un peu le taxi, la vie. Les examens de mes élèves mais aussi des élèves qui ne sont pas les miens ou plus les miens. J’ai été interpellé par une de mes anciennes élèves, car elle ne s’en sort pas avec son diaporama. Il y a quelques explications simples. D’une part la méconnaissance de base des outils et des pratiques, ce qui est ma routine. La petite fait des copier-coller des images depuis l’internet au lieu de les télécharger et de les insérer. Il faut savoir que Libreoffice fait le lien vers l’internet, il ne sauvegarde pas l’image dans le document et cela peut poser des problèmes.

Le point suivant commence à poser de gros problèmes dans le lycée, je suis en train d’essayer de faire le forcing pour que ça change.

Comme je l’ai déjà expliqué, mes collègues travaillent sous Microsoft Office, 2007 pour la très grande majorité. Mes élèves quant à eux travaillent sur Libreoffice. Mes collègues n’ayant pas de culture informatique, n’ayant pas forcément non plus d’éthique informatique, corrige les documents des élèves avec Microsoft Office et c’est une véritable boucherie. Comprenez que les va-et-vient entre les deux logiciels dégradent profondément les documents.

La première chose que j’ai demandé à la petite, c’est de vérifier la version sur laquelle elle travaillait pour être sûr d’avoir une véritable compatibilité avec son poste et le mien. Il apparaît qu’elle travaille sur une version 5.0, c’est la version d’origine installée il y a trois ans sur les ordinateurs de la région.

Voyez les gens, on pense que le libre va libérer le monde, et pourtant on ne réfléchit pas toujours avec une vision complète du problème. Jusqu’à présent mon raisonnement c’était de dire à mes collègues, « ça serait bien que vous arrêtiez de travailler avec un vieux logiciel pourri pas mis à jour depuis plus de 10 ans pour passer à un logiciel que tout le monde utilise et mis à jour régulièrement ». Pas faux, sauf si personne ne met le logiciel à jour. Vous comprenez dès lors que le système Linux aussi bon soit-il n’est même pas suffisant, car si quelqu’un n’est pas foutu de cliquer sur le bouton mise à jour, la mise à jour ne se fait pas. Vous pourriez me dire qu’il y a de fortes chances pour que ce soit moins catastrophique de passer d’un Libreoffice 5 à un Libreoffice 6, et que la segmentation qu’on peut avoir dans les Libreoffice sera toujours moins mauvaise que le passage entre deux logiciels concurrents différents. Oui, certainement, mais cela entraînera tout de même des problèmes.

La solution chez moi existe. J’insiste bien sur le chez moi. Tout gamin dans ma fédération agricole peut avoir son adresse en Office365. Il la conserve durant sa période scolaire, trois petits tours et puis s’en vont. Maintenant qu’on a découvert que Microsoft c’est le bien, parce qu’on le voit désormais non plus comme l’empire du mal mais comme l’adversaire de Google. Ce n’est pas bien grave de faire bosser un gosse dans une petite prison numérique, à réaliser ses documents dans un format propriétaire qui seront complètement explosés s’il tient à les récupérer. On va éliminer toute forme d’ironie là-dedans car de ses années de collège et de lycée, il n’y a pas de document vital et que ce qui compte principalement c’est d’arriver à avoir l’examen.

La plus-value pour mes élèves, pour mes collègues serait énorme. L’élève ne dépend plus de l’ordinateur sur lequel il travaille, tout le monde est à jour, tout le monde a le même logiciel, chaque prof peut corriger en temps réel le travail des élèves, un véritable confort. Je pense qu’il faut s’orienter vers cette solution mais ce serait bien trop facile.

Souvenez-vous, mon établissement scolaire pourtant très bien placé en bordure de l’A75 est pile poil dans une zone complètement blanche de la fibre optique et j’aurais envie de dire de l’ADSL tellement c’est catastrophique. Nous avons une ligne fibre privée à 30 mégas qui suffit à nos besoins, que nous payons bien cher. Imaginons désormais que l’ensemble de nos élèves passe par le web pour bosser, sur du Office365 de surcroît et c’est le drame, l’internet du bahut serait à genou.

Un drame dont ils sont de plus en plus nombreux à prendre conscience. Eh oui, le cloud c’est la fête au village sur le papier néanmoins ça commence à freiner sec chez les informaticiens et ça pour quelques raisons bien simples. Le cloud c’est comme la première ligne de coke, elle est toujours offerte au départ. Et puis après tu te rends compte que quand tu es accro, ça coûte franchement très cher. Les budgets s’envolent. Avec le cloud, tu mets quand même tes données chez quelqu’un en espérant que tout va bien se passer, sauf que le problème c’est que ça ne se passe pas toujours bien. Aucune visibilité sur la compétence du prestataire, c’est un peu le but du jeu et on pourrait se dire que si on n’est pas content, on a qu’à changer de crèmerie. Sauf que dans ce genre de business, une fois qu’on s’est retrouvé complètement à poil, il n’y a plus de business. Et bien sûr, si on se fait du souci pour les attaques extérieures, on s’interroge sur le prestataire en lui-même qui pourrait bien faire jeter un coup d’œil par dessus-l’épaule.

Quelle solution, quelle remédiation ? Je n’ai pas la solution pour les autres, je l’ai pour moi mais elle est malheureusement utopique. D’un point de vue facilité, si le service nous est offert, le bon sens est de s’orienter vers office365. Malheureusement la limite technique qui ne peut pas être dépassée à moins de vendre un rein chaque mois pour payer une fibre qui deviendrait de plus en plus gourmande en bande passante. Il faut donc s’aligner tous sur le même logiciel, Libreoffice en l’occurrence, et maintenir ce logiciel. Quand vous voyez que la nouvelle génération, ma gamine de 19 ans fait partie de la génération Z, est conditionnée pour que ses applications se mettent à jour toutes seules, on peut imaginer que c’est tout simplement impossible. Ni les adultes, ni les enfants, ne feront cette démarche. Preuve en est que lorsque la région a décidé de distribuer son Lordi, c’était un mauvais choix de système d’exploitation, si Windows se met à jour, ce n’est pas le cas des logiciels qui l’accompagnent. Néanmoins et pour avoir vécu l’expérience chez des utilisateurs contraints de Ubuntu, ce n’est pas parce qu’un gros message de mise à jour apparaît que les usagers mettent à jour.

Il n’y a donc pas de solutions à mon problème, et cela revient à ce que j’écrivais dans le précédent billet. Si tu n’as pas d’argent tu bidouilles. Sauf que la bidouille collective, il faut qu’elle soit entendue, les gens n’ayant pas la rigueur nécessaire pour adhérer continueront de se plaindre que ça ne marche pas, sans comprendre. Ce que les libristes ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre c’est que s’ils ont raison, ils ne rendront pas les gens plus intelligents. La conscience, les gens s’en foutent, il faut que ça marche.

Il est donc impératif d’avoir un décideur local qui fait les bons choix. Ce que la cloudisation nous apprend en ce moment, c’est que les décideurs dans les boîtes ont quand même le sentiment que la situation leur échappe, c’est mauvais pour leur business. Le décideur local, celui qui a conscience des problèmes, des solutions, de ses usagers, de l’argent qu’il y a dans les caisses, est le seul à même de prendre les décisions qui vont bien. Pour ma part je suis bien content de retirer mes billes de l’informatique de groupe car c’est trop complexe. Non pas dans les solutions qu’on peut choisir, car à un moment il ne sert à rien de douter, il faut faire, mais dans les attitudes des gens qui ne veulent pas faire d’effort. L’informatique est d’ailleurs une illustration parmi d’autres de l’immobilisme des gens, il sera bien difficile de changer le monde avec des individus qui ne veulent en aucun cas sortir de leur zone de confort.