Détachement encore et toujours

05/11/2018 Non Par cborne

Je suis tombé sur cette vidéo, en suivant le fil du web du Hollandais Volant qui restera certainement le dernier chasseur de pokemons.

Il s’agit de la voix et j’insiste bien sur la voix, de la chaîne Youtube belge des statistiques expliquées à mon chat. C’est une chaîne de mathématiques que je trouve bien faite et que je recommande à mes élèves de seconde notamment pour l’histoire de la différence entre la médiane et la moyenne.

L’homme explique qu’à l’origine ils étaient trois, lui, la dame qui dessine, et le compositeur. Minoritaire, suite à une marave, il a fini par perdre sa chaîne et son Tipeee. Si vous lisez ce fil twitter  l’une des premières tendances qui ressort c’est de savoir pourquoi. Quelle importance ? Alimenter le drama, les spéculations, abreuver la curiosité de l’internaute. Si vous lisez ce fil reddit, l’une des tendances qui sort c’est le manque d’empathie et de pitié. J’ai tendance à rejoindre de façon naturelle ce camp, c’est un de mes traits de caractère. Certainement parce que j’ai du mal à comprendre l’homme qui s’exprime, parce que je suis de nature suspicieuse, son positionnement faible qu’il affiche de façon publique pour un motif puéril, je trouve que c’est socialement fou, parce que … parce que c’est moi.

Il n’apporte pas d’explication si ce n’est une engueulade, il se contente d’exprimer un malaise profond, une dépression, il explique qu’il a même envisagé le pire, comprendre donc qu’il a voulu mettre fin à ses jours. Et c’est ici que j’ai tendance à réagir sévèrement, j’ai un gars qui dit qu’il a pensé à se suicider parce qu’il a perdu sa chaîne Youtube.

Je juge, je ne devrais pas juger mais c’est difficile, c’est humain, une curiosité mal placée. Pour ma part, je me dis que si ça part en sucette dans un trio, c’est soit une histoire amoureuse soit une histoire d’argent. On n’imagine pas des gens arriver à la fâcherie pour un motif artistique, même si finalement ce serait le plus noble. Le motif de l’argent est abordé dans reddit car les gens jugent, ils imaginent, l’argent est toujours un bon motif. Ce qui me paraît certain c’est que les deux compères sans droit de réponse endosseront l’image des salauds. Ce qui me paraît encore plus évident, n’étant que de simples exécutants, le monsieur c’est quand même le cerveau, ils auront du mal à exploiter ou à vendre une image qui ne sera bientôt plus qu’une coquille vide sauf s’ils se trouvent un nouveau mathématicien.

Faisons abstraction du jugement, faisons abstraction des motifs, j’ai face à moi un homme qui pense à la mort parce qu’il a perdu sa chaîne Youtube. Un désespoir amoureux, une perte de travail, la maladie, la solitude sont autant de raisons que je pourrais associer à l’envie de mourir, pas la chaîne Youtube. Je regardais le cursus du monsieur, il est diplômé de mathématiques, il a fait une conférence Tedx, je vois qu’il est à l’aise avec son corps ou il fait bien semblant, il a deux bras, deux jambes, un potentiel de séduction évident. YOUTUBE QUOI !

detachment le film avec Adrien Brody à voir de façon impérative.

Et c’est ici que je me rends compte qu’on n’a pas le même âge, qu’on n’a certainement pas la même vie et que je suis plus loin dans le parcours. Il a une trentaine d’années à tout casser, j’en ai désormais 43, et je suis plus proche de la fin que du début. Pas la fin de ma vie, mais la fin d’une vie.

Le dernier billet de Ploum est très bon car il n’a aucune concession avec lui-même. Je trouve que c’est appréciable d’être honnête avec soi-même et avec son public, même si ce n’est pas plaisant. Morceau choisi :

Un autre chantier en cours, outre le fait que je commence à lâcher prise sur les opportunités manquées, c’est celui de l’ego. J’ai toujours eu beaucoup d’égo et le fait d’être parfois appelé « blogueur influent » n’aide pas à rester modeste. Mon blog est une quête de visibilité personnelle, de reconnaissance. J’ai le désir profond de devenir célèbre grâce à mon travail. Les réseaux sociaux exploitent cette faiblesse en me faisant guetter les followers, les likes, etc.

Je crois que toute personne qui écrit, publie, se dévoile publiquement, monte sur la scène a ce fol espoir secret qu’est celui de se faire connaître. Je ne sais pas si Ploum est en fin de parcours, ce qui est certain c’est qu’il en prend franchement le chemin.

Même si ça paraît difficile à comprendre, ce garçon doit être profondément blessé du fait d’avoir perdu cette chaîne dans laquelle il capitalisait des espoirs de reconnaissance, la sensation d’être aimé. Ou alors ça cartonnait comme c’est pas permis et il va devoir s’asseoir sur un sacré paquet d’argent et annuler la construction de la villa avec la piscine … Je sors de mon billet.

Avant pour arriver au succès il fallait passer par là. La cave ou le garage des parents, les salles de concert, être repéré. Avant pour être diffusé à la radio il fallait avoir fait déjà un sacré bout de chemin. Pour passer sur Gala ou Paris Match, il fallait être un président, Catherine Deneuve ou Sophie Marceau. Nous sommes aujourd’hui dans une époque où l’on a détricoté la célébrité, avant il fallait faire partie du club fermé des gens célèbres, désormais c’est la somme des quarts d’heure de gloire qui mis bout à bout donnent la célébrité. La différence bien sûr, c’est que les stars n’existent plus, car on a droit qu’à quinze minutes chacun.

Avec les réseaux sociaux, Youtube en tête de liste, l’accès au quart d’heure de gloire est très accessible, n’importe qui peut y prétendre. Le pire c’est que non seulement on cherche à impressionner le plus de monde possible, mais on commence déjà par être le plus suivi par sa petite communauté, et ça commence dès l’école. Je le vois notamment au niveau de mes élèves, certaines, puisqu’il s’agit principalement des filles, font d’énormes efforts pour amasser le maximum de like ou de followers. Une façon comme une autre d’être aimé, de se sentir aimé.

Je vais m’arrêter dans les clichés sur les réseaux sociaux, on les connaît mais il faut se rendre compte que ça va franchement loin. Un mathématicien brillant d’une trentaine d’années évoque sa dépression profonde, ses envies de mort suite à la perte de sa chaîne. Quelle remédiation, puisque c’est la seule chose qui compte.

Ce qui est devenu délicat c’est de savoir à quel moment couper les ailes. Si on prend les Norman, les Cyprien et les quelques autres qui ont « réussi », un terme qui veut tout dire et rien dire, je me doute qu’ils n’ont pas dû recevoir les encouragements de leurs parents. Concrètement, comment savoir si son gosse a du talent, comment savoir qui est à même de percer, de réussir dans ces réseaux qui facilitent la propulsion de l’individu au-devant de la scène.

Je crois que le plus important c’est de déceler la part d’importance que cela prend chez l’individu et la façon dont il le gère. Comprenez que si demain votre enfant veut devenir joueur professionnel, ou influenceur, s’il n’y a que ça c’est un problème. De nombreux parents dans les différentes rencontres que je peux faire évoquaient le fait que pour certains gamins ça n’était que le jeu vidéo ou les réseaux sociaux. Une fille qui demain veut devenir influenceuse mode, se doit de s’intéresser aux tendances, se doit d’être à minima créatrice, d’être bien de sa personne. Aussi jolie qu’on puisse être, passer ses journées à prendre des photos de soi en faisant le duck face finira par rapidement trouver ses limites. De la même manière, un gosse qui s’essaie au jeu vidéo, s’acharne sur un jeu vidéo, fait de la compétition et à l’instar des sportifs prend soin de son corps, s’entretient par le sommeil, l’alimentation et les sorties.

Il me paraît évident qu’il faut faire preuve d’une très grande vigilance quant à l’utilisation des réseaux chez nos enfants, des jeux vidéos ou de façon générale de toute passion trop dévorante. Notre rôle n’est pas de détruire, de briser les espoirs, mais de rappeler à l’ordre, de poser un cadre et de le faire respecter, des règles aussi simples que dormir, manger à heures fixes, se laver. Pas une semaine sans suicide en lien avec l’internet, l’idée n’est pas de stigmatiser les pratiques, mais d’avoir conscience qu’elles peuvent être particulièrement mal vécues par les autres à fortiori par des populations qui vivent tout à fleur de peau : les adolescents.

En tant qu’adulte, et comme on peut le voir avec notre mathématicien, nous ne devrions pas vivre les émotions comme les adolescents, nous devrions avoir la capacité à nous détacher.

La majorité des gens qui évoquent le minimalisme sont des gens de ma tranche d’âge avec femme et enfants. À l’époque il fallait quelques cuites mal tolérées pour se rendre compte qu’on n’a plus 20 ans, ici c’est un peu pareil, il faut certainement avoir usé et abusé des réseaux pour se rendre compte qu’on a fait le tour, que ça n’apporte plus rien ou presque. Et c’est d’ailleurs en toute cohérence que les technophiles sont les premiers à évoquer leur désengagement, comme je le fais, comme le fait Ploum, comme nous serons de plus en plus nombreux à le faire.

On aurait pu penser que le logiciel libre allait soigner le monde, c’était une erreur, le logiciel libre est une partie de la solution. La vérité se trouve dans un choix rationnel, mesuré, en cohérence avec notre corps, en harmonie avec notre vie de famille, en lien avec le reste du monde. L’enjeu c’est la lutte contre l’excès quel qu’il soit. Je me détache de plus en plus ou je dirais de mieux en mieux de ce monde virtuel pour arriver à un juste équilibre. Continuer d’apprendre, de m’informer, mais mieux. Comprenez que lorsque dans mon agrégateur RSS j’ai dix fois la même nouvelle, cela veut dire que je peux encore progresser, et que j’en ai encore trop.

Notre génération qui a connu l’époque d’avant internet doit elle même faire son chemin et réapprendre à se rappeler qu’avant ce n’était pas forcément mieux, il y avait toutefois quelques bricoles, notamment une meilleure maîtrise du rythme. C’est ce rythme qu’il nous faut retrouver et transmettre aux plus jeunes. Un rythme moins soumis à la mode, à la pression sociale qui consiste à avoir le dernier appareil à la mode. Ce rythme qui nous permettra de façon indéniable de mieux vivre.