Des nouvelles du front

20/03/2020 Non Par cborne

Je suis allé relire mon billet qui date du 18, nous sommes le 20 au moment où j’écris ces lignes, c’est tellement loin. J’ai l’impression que ça fait six mois. Les journées comme vous pouvez l’imaginer ou pas, sont longues, très longues.

Je commence à lever le pied, comme je suis capable de le lever. J’ai quitté les groupes Snap de mes troisièmes, ça commençait à devenir pesant. Comme je l’ai écrit, les comportements que l’on croise en classe sont amplifiés par l’outil informatique, tous les comportements d’ailleurs. En gros le gosse qui comprend rien et qui vous interrompt douze fois dans le cours, floode le groupe avec la même question en boucle, vous demande de répéter alors qu’il suffit de lire ce qui est écrit plus. De l’autre côté, les profs qui n’en foutaient pas une, continuent de ne rien faire de façon totalement honteuse sauf que forcément ça se voit. J’entends par là qu’on commence forcément à s’intéresser au cahier de texte et aux contenus des enseignants, le trou béant qui était comblé par une présence en cours, pour un cours plus ou moins béant, ça se voit. Si je fais n’importe quoi en ne gérant pas mon temps, je ne sais pas comment ces gens-là font pour vivre sans honte, ils sont en vacances pendant que d’autres se crèvent. Les retrouvailles ne seront pas toutes fraternelles à la prochaine réunion de profs.

L’article de Slate a raison, le virus ne rassemble pas, il divise. Les inégalités, j’en vois désormais tous les jours. L’inégalité intellectuelle, j’étais en contact avec une élève qui est sérieuse mais qui est à la peine, elle est dys. Le fait de travailler uniquement avec des contenus écrits lui rend la vie particulièrement compliquée. Que dire de ces élèves qui sont accompagnés d’habitude par des AVS et qui se sentent complètement à l’abandon. L’inégalité sociale, financière, entre ceux qui ont la grande maison avec le jardin pendant que d’autres sont dans des appartements. J’ai eu une maman qui est cloîtrée avec ses six enfants, dans des établissements différents donc des logiciels et des fonctionnements différents. Elle disait qu’elle faisait de son mieux. Sa fille n’avait pas rendu un seul devoir depuis le début de la semaine, comme elle n’est pas très vaillante, on a en pensé qu’elle prenait ses vacances. La petite m’a envoyé un snap pour me demander de parler à sa mère, j’ai donné mon adresse mail, elle a balancé l’intégralité des devoirs toutes les matières confondues. Elle m’a remercié parce qu’elle m’a dit qu’elle s’était faite gronder par le collège de sa petite.

J’ai appelé quelques parents et j’ai commencé à changer de point de vue. Quand tu es prof, le premier réflexe c’est de se dire qu’un élève qui ne bosse pas est un fumiste. Quand en plus tu as le nez dans le guidon, que la situation est complexe, que tu ne dors plus, tu as dû mal à relativiser. J’ai donc envoyé quelques mails cinglants en écrivant que pour ma part un élève qui ne rendait aucun travail, c’était un élève qui était absent, qui ne finissait donc pas sa classe de troisième, et pour qui on était en droit de se poser des questions quant à l’orientation. Si certains sont des fumistes en réel ou en virtuel, on se rend compte que pour beaucoup c’est vraiment la merde.

La merde ça se traduit globalement par ça pour moi, pour les élèves, mes collègues qui essaient de travailler et les familles :

Concrètement je peux vous parler des quelques ENT. L’ENT de ma femme pendant le début de la semaine a donné quelques signes de faiblesse avec l’impossibilité de charger des fichiers PDF. PRONOTES pour mes enfants, un peu dans le potage pour ma fille pendant trente minutes, avec un mail de la direction pour dire que le problème était réglé. Et c’est ici où ça commence à devenir plus compliqué, les ENT de l’école catholique, École Numérique et le mien qui ramasse SCOLINFO. On pourrait penser que je sors de mon droit de réserve mais en fait pas du tout, puisqu’il s’agit de prestataires de services. Comme je l’indiquais à mon chef d’établissement, il y aura des questions à se poser à la sortie. La disponibilité est catastrophique, l’ENT est en carafe de 10 heures à 18 heures. Je vivrais ça avec mon hébergeur, je change d’hébergeur directement.

Les élèves, les parents, les profs s’énervent, le site fonctionne de façon totalement sporadique. La moralité c’est que nous dépensons une énergie incroyable, et pas du tout au bon endroit.

Comprenez et de façon totalement objective qu’il s’agit pour nous tous d’une période de changement pédagogique, de défis qui serait presque excitante si elle n’était pas dans un contexte si catastrophique. Quand on devrait se concentrer sur les outils, sur notre façon de faire, sortir de notre zone de confort, on passe notre temps à subir des outils qui ne fonctionnent pas. Car dans le fond, le télétravail, ça peut se faire, pas éternellement mais ça se fait. Cela peut se faire uniquement dans ces conditions : les élèves savent exactement qui vous êtes, on est juste séparés comme de vieux amis qu’on n’a pas vus depuis longtemps mais où rien ne change. L’image, les gestes, la voix, un contexte de séparation provisoire, on peut faire du télétravail. Si par contre vous démarrez votre année à travers les écrans, c’est difficile de créer le lien, trop impersonnel. Le lien par contre je peux vous dire que dans certaines classes s’est renforcé de façon considérable, je pense qu’on va tous chialer quand on va se retrouver dans une salle de classe pour certains. On est donc dans l’attente de quelque chose qui fonctionne, et forcément vous le savez je n’attends pas.

Ma zone de confort est énorme, je ne suis pas bousculé, ce n’est pas le cas pour tout le monde. Mon épouse c’est pour elle la découverte de tout. Elle a fait un compte Facebook, son premier Skype, elle me sollicite environ toutes les quatre minutes, tout ce qu’elle n’a pas fait pendant ces années, elle est obligée de le faire, pour maintenir ce fameux lien. Vous verrez que de cette période malheureuse naîtra tout de même de solides amitiés, et des gens qui comprendront enfin qu’il faut se pencher sur ces outils.

Donc je suis passé à l’action, si le travail ne se dépose pas dans SCOLINFO, il se dépose dans Jirafeau rime riche en o.

Comme le disait Arnaud à savoir que c’est une triste foire, pas vraiment d’autre choix que de mettre en place ses propres solutions face aux services institutionnels qui ne fonctionnent pas. On ne s’étonne donc pas que des profs interviennent dans les réseaux sociaux, ne respectant pas la RGPD. Je ne vois pas trop quelqu’un nous expliquer qu’il faudrait arrêter ce type de pratique et attendre que ça fonctionne. Je me fais peu d’illusion au cinquième jour. Pour ma fille, son prof a fait une tentative d’utilisation par Discord qui a échoué, mais il ne s’est même pas posé la question de passer par autre chose, je vois beaucoup de gens qui utilisent les services privateurs, une collègue me disait qu’ils avaient organisé les conseils de classe par Whatsapp. Je pense qu’il sera très difficile derrière de parler de RGPD quand les services institutionnels sont si peu fiables. C’est une grande claque pour tout le monde, Facebook, Google, snap, et les autres ne bronchent pas d’un poil face à la charge alors qu’on baisse le trafic de Youtube et de Netflix, c’est le même problème qu’on rencontre pour le logiciel libre, quand c’est vraiment la merde on prend ce qui marche sans se poser trop de questions. De très mauvaises habitudes sont en train de se prendre, et j’en reviens encore à ce que j’écris, quand il apparaît de nombreuses initiatives solidaires, je regrette que les informaticiens chevronnés, les gars qui savent faire, n’écrivent pas pour donner, trouver des solutions à ceux qui sont au front de l’éducation.

Il serait injuste d’enterrer tout le monde, Framasoft a fait par exemple la promotion du site continuitepedagotique qui a l’air de mettre en relation les bonnes volontés.

Comme je l’ai écrit, ma zone de confort est large, j’étais prêt pour vivre ça. J’avais dit que faire de la vidéo m’emmerdait, que je ne ferais pas, il apparaît que Youtube est un mal nécessaire, après restez-curieux, voici maths à l’arrache, ma chaîne Youtube : Maths à l’arrache.

et la bannière parce que j’aime bien faire bosser Odysseus

Ceux qui se rappellent de ma période où j’ai fait quelques vidéos, mes règles sont toujours très simples. Tout est fait en une prise. On m’a fait remarquer dans le forum que la vue verticale c’était le mal, c’est voulu, c’est destiné à mes élèves, et par extension à d’autres gamins qui peuvent être intéressés donc pour smartphone.

La visio, on a fait quelques essais avec les élèves. J’ai la chance d’avoir des élèves de seconde GT en or, expérimentateurs, et surtout contents de nous voir traîner dans leur groupe snap pour prendre des nouvelles. J’ai rapatrié Ben mon collègue d’histoire, mon collègue de Français et ma collègue d’anglais. Cela permet de rapidement prendre la température, savoir qu’on a filé trop de boulot ou les points qui ne sont pas compris. La visio c’est donc pas formidable parce que la connexion débloque, mais surtout la visio c’est pas formidable parce que tu la fais en un seul coup.

Avec la vidéo l’avantage c’est que tu peux revenir en arrière, le gosse peut se revoir la partie en boucle. J’ai des premiers retours qui sont positifs, à savoir que même si c’est dégueulasse, ça a permis à mes élèves de les débloquer. Avec la multiplication des dys, des intelligences multiples, le complément papier et vidéo est franchement intéressant. Quand on me fait j’ai pas compris … va voir la vidéo.

Forcément la rigueur mathématique n’est pas au rendez-vous mais je n’en ai rien à foutre, la science avance. Je n’aurais pas fait cette initiative si la période ne l’imposait pas. Le choix de Youtube c’est imposé, Youtube c’est le mal tout ça, néanmoins j’avais commencé à balancer des vidéos directement dans le serveur o2switch. À terme j’aurais fini par me faire stopper. Vous noterez que comme je m’en fous parce que le but ce n’est pas d’avoir des pouces bleus, j’ai bien sûr coupé les commentaires et les notations.

On fait donc avec mon fils et parfois avec ma fille qui s’appellent « public », des vidéos où on peut dans la maison. Mon fils qui se prête toujours à ce genre de choses filme en 1080p, il apparaît malheureusement que Youtube nous crache du 480 max. J’avais encodé au départ ses vidéos très lourdes, 500 Mo les 5 minutes environs en 720p, on tombe en 360. Finalement le vrai frein c’est l’upload plus que la réalisation qui nous prend entre 4 et 10 minutes puisque je fais tout à l’impro et à la demande. Par exemple ma fille galère sur les fonctions affines et linéaires, c’est l’occasion de faire le cours, comme j’ai une petite qui n’avait pas compris comment on fait les ECC et les ECD.

Je vais m’appuyer là-dessus pour faire avancer mes cours, avec des supports papiers. On verra peut-être émerger de cette période de merde, des talents, je ne me mets pas dedans parce que je sais faire, des gens qui n’avaient pas osé, des contenus pédagogiques, des communautés. Je trouve une fois de plus que le grand absent de la partie ce sont les communautés du libre, mais c’est certainement mon miroir déformant. Les étudiants d’écoles d’informatique qui donne un coup de main aux PME. Même les entreprises américaines proposent de fabriquer des respirateurs, je n’ai pas vu des instances Nextcloud pour les bahuts.

Je suis plutôt épuisé, comme je l’ai dit il faut que j’apprenne à me réguler. Nous sommes beaucoup à multiplier les heures de travail, bien plus que dans le face à face élève. J’essaie de m’aérer, de m’imposer des règles, de ne pas trop regarder les nouvelles, la masse de fake news est insupportable, les annonces catastrophiques sur les morts, sur les petits profits dans les vols de masque ou de gel, et sur la connerie des gens de façon générale, on atteint des sommets. Les plages sont interdites désormais, et c’est compréhensible, j’ai demandé à un policier si la promenade devant le bord de mer était possible, je pense qu’elle sera certainement coupée quand on va avoir un afflux de personnes provenant de tous les villages avoisinants ce week-end. Il y avait ce matin bien évidemment des gens sur la plage …

La période va durer, bien plus longtemps qu’on peut le penser et c’est la responsabilité des gens. Comment imaginer un retour à la normale, des vacances, avec des gens qui vont partir dans tous les coins de la France. Quand on voit la catastrophe dans nos pays latins quand la Chine arrive à gérer la situation avec 1.6 milliard d’habitants, on se dit quand même qu’il est beau l’esprit français.

Demain c’est le week-end, cela ne veut plus dire grand-chose, je vais essayer de récupérer un peu et faire une tentative de courses. Je continuerai de donner des nouvelles, les stratégies, restez curieux, mais surtout restez chez vous.