Demain quels réseaux sociaux ?

27/08/2017 Non Par cborne

Il y a quinze ans lorsque j’ai commencé l’enseignement, dès qu’on laissait les gamins traîner sur l’internet, j’ai souvenir qu’on n’était pas dans l’obsession mais dans le passe-temps. Jeux en flash, des images, quelques recherches, des Skyblogs mais pas l’euphorie. J’ai souvenir toutefois que déjà c’était problématique et qu’il avait fallu régler des problèmes d’insultes par Skyblogs interposés. La première jeune que j’ai vue sur Facebook, c’était Monica, je me rappelle même de son nom de famille ce qui n’est pas forcément commun quand on a vu défiler tant de personnes. Une fille au caractère bien trempé et qui avait le sac de voyage toujours prêt, le genre de fille qui avait un tour d’avance sur les tendances. Quelques temps plus tard, c’était la déferlante, Skyblog enterré, les jeunes accrocs à Facebook.

Ce qui est intéressant dans ce « passage ». L’internationalisation du service, nous sommes passés de quelque chose de purement français, à un service américain. C’est d’ailleurs ici qu’on se rend compte qu’à part des états comme la Chine ou la Russie, il est difficile de survivre au rouleau compresseur de l’oncle Sam. Qui utilise encore Skyblog ou Copain d’Avant ? J’ose m’avancer, certainement le Bon Coin avec désormais la présence d’un système de petites annonces chez le leader américain. Le changement d’attitude, Skyblog n’était pas un vrai problème, Facebook est devenu une drogue, les élèves étaient obsédés, comme s’ils allaient mourir s’ils ne regardaient pas leur timeline. Nous n’étions pas à l’époque de la vulgarisation des smartphones, si bien que toutes les occasions étaient bonnes pour les élèves pour ouvrir la page Facebook. Le contenu, dans Skyblog on entend le mot blog, il supposait la notion d’écriture. Facebook met bien plus en avant la photographie, il s’associe davantage à un individu qu’à ses propres contenus, ce qui compte n’est pas vraiment ce qu’on raconte mais ce qu’on est.

d’après http://blog.figaronron.com/

Alors que le smartphone est omniprésent, qu’il était un problème dans nos cours il y a peu, je pense que la pilule est passée pour tout le monde. Les jeunes le gèrent mieux et plus de façon obsessionnelle, les adultes en sont accrocs, les enseignants l’intègrent de plus en plus dans leur pédagogie, le smartphone devient un outil parmi d’autres. Twitter n’a jamais pris chez les jeunes, trop complexe, il reste et restera le lieu des intellectuels, des passionnés de l’information et du bon mot. Tant que des gens manipuleront la punchline, celle qui met K.O. tout le monde en 140 caractères et que d’autres seront là pour applaudir, Twitter trouvera son public. Facebook commence donc à dater, et se trouve concurrencé par les réseaux Snapchat et Instagram.

On parle aujourd’hui de désaffection des jeunes qui sans fuir Facebook trouvent davantage leur compte dans les deux réseaux susnommés. L’explication j’en ai une partie des jeunes eux-mêmes, plus pour snapchat, car j’ai moins d’utilisateurs d’instagram : la fausse promesse d’un réseau social où l’information n’est pas conservée. L’histoire a montré que snapchat a été hacké, mais cela ne pose pas plus de problèmes que cela à mes élèves. Ensuite, un univers dans lequel ils ne croisent pas leurs parents ou leurs grands parents qu’ils bloquent, ce qui doit créer quelques tensions familiales. Je rajouterai deux éléments, issus d’une interprétation purement personnelle, la lassitude et la facilité.

On ne peut pas insuffler en permanence l’esprit du changement, changer d’Iphone, changer de voiture, changer de tout pourvu que ça fasse tourner le commerce pour que les jeunes ne veuillent pas changer de réseau. Ce sera à mon sens, l’une des nouveautés du futur, rapprendre la fidélité, réussir à transformer notre Speedy Gonzales du retourné de veste et de la découverte en un habitué. Il sera difficile de sortir un nouveau réseau social chaque année pour apaiser la soif de changement, quand on peine à monétiser, snapchat et twitter pour n’en citer que deux et linkedin pour en citer un troisième contraint d’évoluer vers la vidéo pour se renouveller. Pour la facilité, revenons au début de mon texte. Nous avons commencé par Skyblog, écrit mis en avant et image, nous sommes passés à Facebook où l’image est davantage représentée mais l’écrit bien présent pour finir sur instagram et snap, deux réseaux basés uniquement sur l’image. En 2016, une étude prévoyait la disparition de l’écrit dans le réseau social Facebook, ce sera peut-être la disparition de Facebook en tant que leader du social au profit certainement d’Instagram dont il est propriétaire.

La disparition du texte, mais pas seulement induit à mon avis quelques problèmes auxquels on ne pense pas vraiment, la publicité par exemple. Prenons le cas d’instagram, le profil de Joey Starr par exemple.

Pas de lieu facilement définissable, des clichés personnels, c’est quand même différent de Facebook où on a donné en détail sa vie, son oeuvre, son parcours, qu’on va liker un groupe de musique ou un mouvement politique. Autant un affichage publicitaire a du sens dans Facebook car il permet de cerner au plus près les caractéristiques d’un individu qu’on cherche à atteindre qu’ici même avec des outils puissants d’analyse d’image, cela me paraît plus difficile. On n’a jamais vu de gens devenir célèbre en utilisant Facebook, mais on a vu des gens exploser au travers de la vidéo avec Youtube. Preuve que finalement Facebook n’est qu’un annuaire, un annuaire où il est bon de diffuser, une audience potentielle de 3 milliards d’utilisateurs. Les blogs ont rendu peu de gens célèbres mais ont initié une particularité de l’Internet, permettre à n’importe qui de se faire connaître sans passer par les intermédiaires. Maître Eolas par exemple a été largement médiatisé sans qu’on connaisse sa tête, son âge, Internet faisant office de CV anonyme. Youtube a permis à des jeunes, des gros, des moches, des femmes de se faire connaître et pour certains cela aurait été impossible de passer par les réseaux traditionnels.

Où je veux en venir ? Avec la disparition de l’écrit au profit de l’image, c’est la dictature de l’apparence qui va reprendre le dessus. Vous me direz que cette photo vaut certainement tous les longs discours :

photographie de Kim Phuc par Nick Ut

Seulement qui est capable de prendre ce genre de photos : un journaliste. Instagram, Snapchat ne seront pas des outils où l’on verra ce genre d’images à fortiori si elles sont censurées par les bots des réseaux, ou si elles arrivent ce ne sera certainement pas la source d’information, l’origine. L’image doit être accompagnée de la parole pour être expliquée, contextualisée, la photo seule reste trop superficielle. Dès lors ces réseaux basés sur l’image ne sont que pour le divertissement des uns et pour l’idolâtrie des autres. Il y a un an, la liste des personnalités les plus suivies sur Instagram :

  1. Instagram
  2. Selena Gomez
  3. Taylor Swift
  4. Ariana Grande
  5. Beyoncé
  6. Kim Kardashian
  7. Justin Bieber
  8. Cristiano Ronaldo
  9. Kylie Jenner
  10. Niki Minaj

Des professionnels de la chanson, du sport ou juste de l’image, Kim Kardashian n’étant professionnelle de rien d’autre. Alors que l’Internet avait permis aux anonymes de se faire connaître, la disparition de véritables outils d’expression et surtout le manque d’envie de produire au profit de la facilité de faire une pression sur un smartphone nous renvoie à la belle époque, il faut être célèbre pour être … célèbre. Dans cette liste, nous sommes face à des représentants des majors, des professionnels, et en aucun cas des amateurs qui auraient émergé du fin fond de la toile.

J’ai évoqué Youtube et vous pourriez me faire remarquer que nombreux sont ceux qui ont réussi à percer avec Youtube, que c’est un vivier de talents. Ce fut vrai. Avec une monétisation qui ne permet certainement pas de vivre, les pionniers ont été récupérés par des sociétés gérant des professionnels. Youtube par le fait, en se professionnalisant, produit des contenus … professionnels et va donc recréer la télé. Et ce qui est certain c’est que pour faire partie du gratin, il vaut mieux être bien de sa personne, ce qui nous ramène encore au problème de l’image au détriment des contenus.

Quatre fois plus d’abonnés pour Julia Gameuse qu’Exserv, la première a une petite vingtaine de vidéo pendant que l’autre a franchi le cap des 700. Seulement et vous m’excuserez d’être si terre à terre, un geek barbu aussi pertinent soit il ne pèse pas lourd face à une adolescente qui affiche des décolletés plongeants.

A force de dégrader les contenus au profit de l’image, l’Internet ne fait même pas un bon en arrière, il change de dimension. L’internet participatif est mort au profit d’un Internet simple support pour se montrer. Malheureusement comme il n’y a plus rien à comprendre mais à voir, c’est l’apparence qui l’emporte au détriment du reste. En cassant cette notion de contenu au profit simplement du contenant, l’Internet d’aujourd’hui coupe les ailes de ceux qui voudraient créer, montrer leur production, noyés dans la masse des images. Que va pouvoir devenir le réseau social ? Est-ce qu’on n’est pas déjà au bout de ce qu’on peut faire, une télévision où chacun envoie sa propre image ?

Nous verrons certainement un retour aux communautés qui furent le moteur des débuts de l’Internet à savoir des regroupements de gens intéressés par des thématiques communes. La différence c’est qu’au début nous étions seuls, demain nous serons seul au milieu de la foule ce qui pourrait sembler équivalent à la visibilité tout de même. On pourrait dès lors imaginer si on prend la thématique du logiciel libre que les réseaux diaspora ou mastodon, que l’avenir est ici, les passionnés du libre réunis au même endroit, pas si sûr. Un échange sur le ton de la conversation sur une thématique technique, pourquoi pas, mais ce n’est pas suffisant, il faut des outils appropriés, wiki, forum sont plus adaptés. En fait le problème du réseau social est structurel, on y échange comme on le ferait au bistro, sans avoir la prétention d’être utile, d’être productif. Pour ma part, si je cherche de l’aide, je n’irai pas sur un réseau mais sur un forum, un wiki, ou pourquoi pas un article de blog, si je veux échanger, je préfère le faire loin des regards, loin de la foule, loin des enjeux de l’échange public. Les forums et les blogs n’ont peut-être pas dit leur dernier mot.