Demain j’arrête mais pour de vrai

15/11/2020 Non Par cborne

Je fais une mauvaise année et je suis en train de ramer comme un fou pour essayer de corriger le tir. Je vais vous expliquer où j’ai flanché.

En ce début d’année scolaire, nous avons reçu des TBI, il y a des choses à faire comme la création des classes virtuelles, l’organisation des examens d’entrée en seconde, je me suis occupé de ce que je n’aurais pas dû faire. L’exemple des TBI est l’exemple type. Les ordinateurs des TBI n’étaient pas reliés à l’internet, j’ai patienté pendant plus d’un mois. Au bout d’un mois j’ai été lassé, j’ai fini par les connecter au réseau. Et vous me direz, quel est le problème ? Le problème, c’est que c’est désormais mon collègue d’informatique qui est responsable, et que nous avons un prestataire de service que nous payons un bras. Les relations avec mon collègue sont devenues tendues et j’y vois plusieurs raisons :

  • je n’ai plus aucune responsabilité informatique dans l’établissement, je continue de faire comme si j’étais chez moi.
  • je n’ai plus aucune responsabilité informatique dans l’établissement, tout le monde continue de me demander comme si j’étais responsable informatique, de la secrétaire au chef d’établissement.

La moralité c’est que forcément ça commence à gaver mon collègue quand il se rend compte que 1) j’ai fait les choses, 2) on lui dit que je les ai faites, 3) on insiste bien pour dire que c’est moi qui l’ai fait 4) moi qui gueule parce que j’ai dû les faire.

Bien évidemment, et les hommes d’action se reconnaîtront, tu as besoin d’internet sur l’ordinateur du TBI, tu sais faire, tu le fais, parce que quatre semaines pour aller brancher un ordinateur au réseau Wifi avec son adresse MAC, faut pas abuser. Je n’avais pas à le faire, je n’aurais pas dû le faire.

Je vais vous remettre ça, parce que le connard en collant c’est moi :

Il faut vraiment que j’enterre mon besoin de reconnaissance pour me consacrer à mon besoin de temps pour faire autre chose. La moralité c’est que c’est désormais acté, je ne fais plus rien. Je ne fais plus rien non pas par preuve de mauvaise volonté, façon « regardez je ne fais plus rien le bateau va couler sans moi parce que je suis le sauveur », je ne fais plus rien parce que j’entrave le travail d’un de mes collègues, et que je ne voudrais pas arriver à la fâcherie. Si je voulais faire, je n’avais qu’à conserver la responsabilité informatique, je ne l’ai plus, je dois apprendre à me mettre même pas sur le banc de touche mais dans la tribune, en tant que spectateur. La difficulté ici c’est finalement une fois de plus les autres. Je suis faible, la tentation du travail et de sauver le monde est toujours très forte, les gens continuent de faire appel à moi, mais désormais c’est terminé, je suis fort, je retire l’intégralité de mes billes pour le bien de tous.

Ce positionnement, il faut que je fasse attention parce que j’ai tendance à le faire avec tout. Je ne voudrais pas que ce soit mal interprété, comme de la prétention mal placée mais c’est en fait le cas. Il se trouve que dans beaucoup de situations, j’ai environ douze coups d’avance. Je vois des choses, je réfléchis aux solutions, et j’ai beaucoup de mal avec les gens qui pendant que je suis en train de proposer la solution, en sont à essayer de comprendre le problème. L’adage qui dit que seul on va plus vite, à plusieurs on va plus loin, oublie de dire que parfois tu vas tellement lentement que finalement tu ne vas nulle part ou tu seras mort avant d’y arriver. C’est ici toute la problématique du travail d’équipe, réussir à trouver des gens qui travaillent à votre rythme, et quand ils n’y arrivent pas ronger son frein.

C’est aussi ici que je me rends compte que le travail en équipe est compliqué pour moi, il est de façon générale compliqué pour tout le monde, certainement à cause de ce fameux rythme, celui des uns, celui des autres, le sien.

Je ronge mon frein

Il faut donc que je tourne cette page de l’informaticien scolaire au service des autres, je n’ai plus envie, ça me pose plus de problèmes qu’autre chose, de plus, les années passant, je me trouve de moins en moins compétent dans le rôle.

Au niveau pédagogique c’est la catastrophe à plusieurs niveaux, et j’aimerais revenir un peu sur ce que j’ai écrit dans les différents billets du moment. De façon unanime et c’est certainement pour cela que ça bataille tellement pour ne pas fermer les établissements scolaires, nos jeunes font barrage à toute forme de travail, créant un climat de défiance que je n’ai jamais vu :

  • Devoirs maisons non fait,
  • N’ont pas les affaires,
  • N’en ont rien à faire de la note,
  • Attendent que ça passe,
  • Beaucoup d’absentéisme cette année,
  • Un niveau encore plus bas que les années précédentes.

Le tout mariné d’une sauce parents absents qui est particulièrement problématique. Mon positionnement au début d’année a été de tout faire pour essayer de sauver tout le monde, syndrome du connard en collant mais pour des raisons différentes, moins implicites, c’est mon travail. En tout cas c’est comme ça que je conçois mon travail, que je l’ai conçu pendant les dix-sept dernières années, sauf que ça ne fonctionne plus comme ça. À une époque, la main tendue, l’indulgence, la bienveillance, ça fonctionnait à merveille. Ces enfants cassés par l’éducation nationale, en conflit avec le système, étaient ravis de trouver un système alternatif, plus de pratique, moins les fesses sur les bancs de l’école, un niveau facilité. Aujourd’hui le calcul est d’en faire le moins possible, et le confinement actuel me confirme qu’on continue de creuser pour toucher le fond.

un enseignant et ses élèves qui s’essaient au grand bleu.

Les élèves sont chez eux, à part aller faire les courses ou s’octroyer une heure dehors, j’ai envie de dire qu’ils n’ont que ça à faire, de travailler. Bien évidemment on n’a pas besoin d’être confinés pour se préoccuper de son travail, mais dans cette circonstance exceptionnelle on imagine que tout le monde va s’y coller autour de son gosse, se remettre dans le bain quand tout le monde annonce les dégâts de la première période : rien. Imaginez tout de même à quel point l’ambiance est catastrophique, les outils numériques peu efficaces, je ne connais pas un prof de mon entourage qui regrette la période de télétravail.

Les derniers DM que j’ai donnés, quand ils ont été rendus ont été catastrophiques, soit c’est bâclé, soit c’est pompé. J’ai donné dernièrement un DM en SNT pour remonter des premières notes catastrophiques sur l’internet. Je me suis « amusé » sur certains DM à donner la référence de l’article sur lequel ça a été pompé. J’expliquais jeudi dernier la partie sur le web, et la notion de nom de domaine. Dans cette période où le gouvernement explique comment chacun peut devenir entrepreneur virtuel, j’ai montré comment on pouvait essayer de déposer coca-cola.com, le cybersquatting, ces noms de domaine qui finissent par valoir une fortune et la spéculation qu’on peut faire parfois notamment pour les élections. Sur ma petite vingtaine d’élèves, quatre étaient en train de s’endormir, il était 15h.

Je n’aurais pas la prétention de dire que c’était passionnant, si en fait j’ai la prétention de le dire. Je suis un type dynamique, je n’ai pas la voix monocorde, je fais participer, ces cours de SNT sont basés sur l’échange. Ils s’endorment tout simplement parce que ça ne les intéresse absolument pas, ils n’en ont rien à foutre, comme ils sont convaincus que la révolution française s’est déroulée dans les années 80. DISCO MARIE-ANTOINETTE ! Et c’est d’ailleurs une interrogation supplémentaire, ont-ils en fait les capacités intellectuelles pour s’y intéresser ? Je commence à en douter de plus en plus.

Comme chaque année je fais mon concours Koad9 de ma fédération agricole qui consiste à réaliser la une fictive d’un journal de son choix. C’est un truc que j’aime bien, qui pousse l’élève à s’exprimer, à parler de ses passions. Chaque année c’est de plus en plus difficile de réussir à les faire s’exprimer, de réussir à les faire réfléchir, de réussir à les faire écrire. Voici dans les premières séances des productions qui ressemblent en gros à ceci.

Ce n’est pas une production d’élève, droit de réserve oblige, mais en gros à quoi ça ressemble. Du fait de l’incapacité d’écrire quelque chose par soi-même, les enfants pensent qu’il faut faire un copier-coller de Wikipedia. Le coup des quatre images c’est sérieux, ils ont l’impression qu’on va bourrer avec le plus d’images, comme un collage. Sur mes 70 élèves de troisième, 5 sont capables de le réaliser en autonomie, dont trois redoublantes avec qui on a passé pas mal de temps. Je me rends compte que certains élèves ne savent pas à quoi ressemble une première page de journal, un journal tout simplement, ils n’ont pas les codes. Il faudrait faire en pluridisciplinarité un temps sur la presse, mais ça laisserait supposer qu’on soit capable de mener de façon collective un projet avec mes collègues …

Je suis donc obligé de passer à côté de chaque élève pour lui expliquer les attentes, et souvent rédiger une première case par moi-même. Quel sens ? Aucun. Je peste contre les enfants qui font rédiger leur DM par quelqu’un d’autre, et pourtant je fais pareil.

Il s’agit ici de sortir de sa zone de confort, et pourtant ma zone de confort c’est l’inconfort. Se bouger le cul pour proposer des choses qui sont intéressantes, faire des exercices de rattrapage et donc me donner du travail en plus, appeler des parents qui pourtant ont toute la scolarité de leur enfant au bout du clic, pour rien. Remédiation actuelle et future.

Aujourd’hui :

  • Désormais c’est binaire, je mets du 0 à tous les étages sauf aux gosses irréprochables. J’ai des gamins qui ne bougent pas, qui font ce qu’ils peuvent, mon but n’est pas de les gonfler ou de les pénaliser, néanmoins il ne faut pas que ça me demande trop d’effort.
  • Tout est procédure. Un travail non fait un message aux parents avec l’élève en copie. Les parents répondent tant mieux, ils ne réagissent pas, c’est écrit.
  • Arrêter de donner du travail de rattrapage, c’est déjà compliqué de faire rattraper et parfois on obtient le résultat inverse.
  • Arrêter d’innover parce que de toute façon ça ne sert à rien et je vais y venir plus loin.

Demain :

  • Lâcher S.N.T qui échappe totalement à la compréhension de mes élèves.
  • Lâcher les maths en seconde générale parce que des élèves qui ne connaissent pas leurs tables ça commence à me gaver, je vais demander d’aller en 4ème ou même en CAP, au moins j’aurais l’impression de donner du sens à mon travail avec des élèves qui vont devenir des professionnels dans une discipline qui n’est pas les mathématiques.
  • Arrêter le concours Koad9 pour faire des choses super basiques en informatique ou du décryptage de fake news.
Un enseignant

« Arrêter d’innover parce que de toute façon ça ne sert à rien ». Il faut se remettre dans le contexte actuel et celui de l’an dernier, l’ouverture de Teams et du travail collaboratif. On ne va pas se mentir mais depuis mars de l’année dernière on navigue quand même franchement à vue. Je pense que depuis les annonces de Jean Castex jeudi dernier on commence à avoir une idée de l’avenir, un avenir dans lequel il faudrait vraiment un dérapage conséquent pour arriver à la fermeture de nos établissements. À titre personnel quand je vois qu’un confinement light réussit à inverser la tendance en deux semaines avec des gens qui font n’importe quoi, je me dis qu’on a vraiment de la marge avant d’arriver à la fermeture des bahuts.

Et c’est ici où je commence à éprouver quelques regrets d’avoir voulu trop anticiper. Nos classes virtuelles sont prêtes, nous avons une formation à laquelle je participe en tant que formateur (on ne m’a pas demandé mon avis), et depuis le début de l’année je force les élèves à utiliser Teams, y compris en répondant à des questions de maths en direct et avec du recul, je me dis que c’est pas la meilleure idée du siècle. L’an dernier, ce qui était assez insupportable c’était d’avoir une porte ouverte en permanence, à savoir qu’on recevait des messages de 7h30 à 3 heures du matin, une bonne heure pour faire ses maths. C’est reparti cette année de façon moins importante et je reçois quelques messages de temps à autre de gamins qui ont besoin d’un coup de main. Et c’est ici que je m’interroge, est-ce que c’est réellement mon rôle de répondre à des questions sur mon DM au bon milieu des vacances, tout ça pour rendre attractif un outil qu’on n’utilisera certainement pas.

Forcément, c’est trop tard. L’année a démarré, il est difficile de casser les habitudes, même si je réponds que je mange, que je dors, que je marche en bord de mer, ou que je tue des monstres sur la PS4. L’année prochaine, en septembre 2021, j’ai non seulement envie de penser qu’on aura été vacciné et que si on n’est pas transformé en mutants, nous reviendrons à une vie normale. Préparer dès lors des élèves à des procédures au cas où, c’est une réflexion de fond, à laquelle je connais la réponse au moment où j’écris ces lignes. Nous faisons des alertes incendies, nous faisons des alertes attentats, on se dit qu’on n’aura jamais le feu dans le lycée et pourtant il faut le faire pour être un jour prêt. La problématique des outils informatiques c’est que sans maîtrise régulière, on finit par oublier. La problématique aussi c’est que l’alerte incendie on est plusieurs quand le confinement on est chacun chez soi. Teams pose toutefois le problème de faire double emploi de façon régulière avec SCOLINFO actuellement qui disparaîtra l’an prochain au profit d’école directe. Si demain Microsoft proposait une véritable solution incluant la communication avec les parents et la gestion des bulletins scolaires, je serais le premier à signer.

L’enfer est pavé de bonnes intentions, ce n’est pas une phrase stupide qu’on place pour briller dans les soirées de l’ambassadeur mais bien une réalité que je vis au quotidien, par ma faute. Il n’est jamais trop tard pour bien faire, et je vous garantis que je vais m’atteler à changer mon mode de fonctionnement en attendant que quelque chose se passe. Vous noterez avec une certaine fatalité que c’est tout de même un aveu d’impossibilité de changer le monde et de renoncer à le changer. Oui que quelque chose se passe car à mon niveau aujourd’hui, j’ai conscience que je ne peux rien faire face à ce mouvement collectif et pourtant impalpable aux yeux du grand public, les enfants sont en train de faire un large rejet de l’école pour s’enfermer dans leur petite bulle et attendre eux aussi que quelque chose se passe.