De l’art ou du cochon

12/09/2017 Non Par cborne

J’ai fini globalement de lire ce que je voulais en bandes dessinées, et je ne sais pas trop quoi lire. Je n’ai pas réellement envie de me lancer dans de la SF ou des romans de fantasy de 12000 pages, je cherche plutôt à m’instruire. Dans cette phase transitoire qui dure déjà depuis une bonne semaine, j’ai commencé à lire des blogs bd, comme quoi je ne m’en sors pas entre les blogs et la bd. Et d’ailleurs, vu le nombre de blogs de qualité, la transition risque d’être en fait une période. J’ai lu du Boulet, la référence lorsqu’on évoque les blogs bd, le succès est mérité, c’est pertinent. Boulet a réussi à se faire connaître au travers de son blog, c’est un des pionniers du genre, 2004, entre vie personnelle, réflexion et absurde, on ne s’étonne pas de le voir prendre la suite de Lewis Trondheim pour la série Donjon.

A l’instar des Youtubeurs, nous sommes dans le cas du blog comme moyen de promotion sans passer par les intermédiaires, c’est le miracle de l’Internet. Boulet a pu passer du monde « amateur » à professionnel, tout seul comme un grand, même si d’après Wikipédia il en faisait déjà partie mais sans le succès qu’on lui connaît aujourd’hui.

Sans tomber dans la justification pour expliquer que JE SUIS UN EXPERT, je lis de la bande dessinée depuis que j’ai l’âge de quinze ans. J’ai quarante deux ans au moment où j’écris ces lignes, j’ai donc un recul de vingt sept ans, je ne vous ai pas facturé mes années Tintin, Astérix et quelques autres ou même la balade au bout du monde du monde de mon frère, ça nous ferait plutôt tourner vers trente cinq ans de lecture. Ma première bande dessinée ce sont les chroniques de la lune noire, celle que j’ai achetée chez mon libraire en francs, il est certain qu’on évolue en vieillissant. Si je prends aujourd’hui beaucoup de plaisir à lire de l’Héroic Fantasy, je pense notamment aux séries Elfes, Nains ou les Maîtres Inquisiteurs, la bande dessinée intellectuelle du genre Sfar que le Cyrille chevelu de quinze ans n’aurait même pas ouverte m’attire de plus en plus. J’ai vu les évolutions, la principale c’est certainement l’entrée de la couleur informatisée de façon quasi systématique, j’ai vu les changements économiques, les maladresses, l’amateurisme et comme beaucoup j’ai eu mon lot de déception. Baisse dans le graphisme, changement d’auteur, arrêt pur et simple d’une série commencée. La bande dessinée est un milieu où il est difficile de vivre, je vous invite à lire le forum de bdgest, on y côtoie de nombreux auteurs qui y livrent leur point de vue, leur vie tout simplement.

Le crowdfunding a changé complètement la donne. Quand une maison d’édition ne croit plus en une bande dessinée, ses auteurs font directement un financement participatif pour savoir si le public suivra. On peut le voir dans le cas de la bande dessinée Lance Crow Dog, un policier qui se déroule dans les réserves indiennes avec un dessin qui fait penser aux classiques comme Largo Winch. Le tome 6 avait été financé avec succès, au tour donc du tome 7, les affaires ont l’air d’être plutôt correctement engagées comme on peut le voir dans la capture d’écran :

On a la sensation que c’est du gagnant – gagnant, les auteurs se passent des intermédiaires si on ne tient pas compte de la plateforme pour donner leur tarif, l’internaute a envie de suivre ou pas. Il y a toutefois une contrepartie, car malheureusement on n’a jamais rien sans rien et c’est une contrainte qui je pense impacte la majorité des professions, artisans, restaurants, etc … la gestion de l’image. Aujourd’hui vous êtes propriétaire d’un restaurant, la qualité de votre cuisine n’est plus suffisante. Votre présence en ligne, la réponse aux critiques sur les sites dédiés comme Trip Advisor sont aussi importantes. Pour les créatifs c’est désormais la même chose, il faut se faire aimer, la question qu’on peut se poser, c’est jusqu’à quel point, quels compromis ?

J’avais lu un article que je n’arrive pas à trouver, qui expliquait que la musique se trouvait profondément modifiée dans sa durée, que des chansons de Led Zeppelin n’auraient pas pu voir le jour aujourd’hui, pourquoi ? Une chanson trop longue ne passe pas à la radio, j’ai connu une époque où light my fire passait de temps à autres et on coupait au milieu. Si c’est trop long on n’écoute pas et désormais si ça démarre trop lentement on ne peut pas accrocher sur l’ensemble des plateformes qui ne permettent que trente secondes d’écoute. En gros, si vous voulez ferrer le poisson ou séduire votre auditoire, il faut tout donner sur trois minutes et être à votre sommet sur les trente premières secondes.

C’est dramatique, en 2017 on ne pourrait plus écouter ça :

L’argent a tout simplement signé la mort du guitar hero, le solo de guitare, les envolées lyriques, j’ai presque envie de dire qu’on a tué la musique au profit d’un produit qui se doit d’être nécessairement formaté. Le compromis pour l’image arrive à grand pas. Comme précisé plus haut, c’est la génération du numérique qui prend le pas, et avec elle une génération qui lit de moins en moins et qui lorsqu’elle lit, c’est sur un écran qui peut faire cinq pouces. Si on a tué le guitar hero, il y a fort à parier qu’à terme on tue la double planche de bande dessinée. Comment et surtout quel intérêt de faire rentrer ça dans un smartphone :

Copyright Ledroit et Froideval, les chroniques de la lune noire

Je peux donc vous prédire dans un avenir proche que la bande dessinée dans un temps futur va se rapprocher d’un découpage à la tintin.

copyright Hergé et ses ayant droit

Alors que des générations entières de dessinateurs ont cassé les codes de leurs ainés pour faire sortir le dessin des cases, pour faire des doubles pages magnifiques dignes de certains tableaux, il parait évident que le retour en arrière est en marche, tout simplement parce que la planche ci-dessus vous pouvez la faire défiler case après case dans votre smartphone. On ira bientôt vanter le modernisme d’Hergé, pas sur sa vision de l’Afrique, mais sur son découpage, un découpage parfaitement adapté aux écrans de cinq pouces.

Pour moi l’art n’est pas une commande. Une commande est un travail. Pour moi encore, l’artiste c’est celui qui fait ce qu’il veut et si les éléments sont présents, alors ça plait aux gens. Je me définis donc à ma façon comme un artiste, poète maudit et chevelu car j’écris par rapport à mes critères, je déchire mon oeuvre (comme Pratchett avec son rouleau compresseur), je change de style quand je ne suis pas satisfait sans réfléchir aux conséquences. Si je vous livre ce billet orienté art et compromis face aux nouvelles technologies, c’est parce que je voulais l’écrire et non pas parce qu’une tendance, des critères, des calculs de risque ou des enquêtes me font dire que je vais rencontrer le succès.

Vous le savez, j’ai mauvais esprit, j’essaie de me soigner, mais quand je regarde, je lis, je cherche le calcul. J’ai donc lu Pepper et Carrot de David Revoy que je qualifierai de confrère. David Revoy est Linuxien, réalise l’intégralité de ses dessins sur des logiciels libres, il distribue ses dessins sous Licence libre, l’histoire je l’ai déjà évoquée dernièrement et je vous renvoie aux lectures suivantes :

J’aimerai montrer une planche :

Je me suis basé sur la dernière histoire en date, je vous invite à regarder le découpage. Je ne ferai pas de procès d’intention car c’est délicat de dire qu’il y a calcul de l’auteur pour faciliter la lecture sur appareil mobile ou tablette, néanmoins nous sommes dans un style adapté. Pepper et Carrot raconte l’histoire d’une jeune sorcière Pepper et de son chat Carrot. Le dessin est maîtrisé, il est très agréable tout comme la couleur particulièrement gaie, on sent que David Revoy a subi les influences de la bande dessinée francophone, du manga mais aussi du jeu vidéo. Les histoires sont courtes, amusantes, pas violentes. Si au départ j’avais un avis plutôt mitigé sur la bande dessinée, l’auteur réussit à planter son décor et son univers avec des personnages récurrents, notamment les copines de Pepper qui sont d’écoles concurrentes ou ses professeurs de l’école Chaosah, de vieilles dames austères qui essaient de lui apprendre à être maléfique.

David Revoy est à saluer dans sa démarche car psychologiquement je trouve que c’est plus difficile qu’un échec sur une campagne de crowdfunding. Du fait d’être financé par son public de façon mensuelle, j’aurai la sensation personnelle de vivre au jour le jour, j’aurai une pression monstrueuse à chaque sortie d’épisode. Comprenez que l’auteur aurait pu choisir de faire comme les autres, un contrat pro et réaliser des albums, où qu’on le veuille ou non on a quand même le droit à l’échec. Des auteurs ont sorti des livres qui n’ont pas fonctionné, cela ne les a pas empêché d’en sortir d’autres. La relation construite entre David Revoy et son public ne repose pas sur un projet ponctuel mais sur du long terme, je trouve que c’est différent quand on sait que le public n’est pas fidèle, est versatile, suit les modes. Quels compromis ? Je ne sais pas, et en toute franchise, je n’en vois pas. Si pour certaines bandes dessinées, le monde de Troy pour n’en citer qu’un, on voit de façon palpable que l’auteur tire sur la corde au maximum avec des filles en petites tenues, des blagues à deux balles, je trouve au contraire que Pepper et Carrot gagne en profondeur à chaque épisode.

L’art pour moi n’accepte pas le compromis. J’avais un regard très critique sur l’abstrait, je pense notamment à Picasso et j’ai changé d’avis depuis que j’ai vu son exposition à Barcelone. Picasso a montré qu’il était capable de peindre des oeuvres qu’on qualifierait de magnifiques sur des critères simples à savoir l’imitation du vivant ou des objets, comme les autres peintres classiques. Et puis c’est devenu plus ou moins n’importe quoi, si on respecte les mêmes critères. Si c’était son bonheur à ce moment de sa vie, si c’est ce qu’il avait envie de faire sans s’interroger sur le succès remporté, il a bien fait de le faire. Je reste convaincu que les plus grands succès, en tout cas ceux qui restent dans les mémoires, ne proviennent pas d’un calcul mais d’une envie. Le jour où les succès seront calculés sans aucune surprise, sans aucun doute sur leur adhésion auprès du grand public, il ne nous restera plus qu’à nous réfugier au fin fond du Larzac et faire des peintures rupestres avec nos mains.

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