De la bonne parole

14/03/2018 Non Par cborne

J’avais sur l’affaire Cantat, un avis tranché, comme on peut être capable d’avoir un avis tranché quand tu as 43 ans, marié, deux enfants, le temps de rien. L’affaire Cantat est un vrai cas d’école car il montre comment fonctionne notre système, pas seulement, comment fonctionnent les hommes. Dans notre système, un homme commet un crime, il purge sa peine, il a le droit à la réinsertion, c’est ce que revendique Cantat et je suis d’accord avec lui. Sans ce droit à la réinsertion, cela veut dire qu’on n’a plus le droit à l’erreur, que la rédemption n’existe pas, ni le pardon. Le contexte est toujours le même, c’est un peu ce que j’écrivais sur le film la crise, il faut apprendre à écouter les autres, se mettre à leur place, pour essayer de comprendre. Si c’est ma fille qui était tuée, est-ce que j’aurais la force de trouver le pardon ? Certainement pas. Est-ce que par contre, j’irais contre le droit français comme les dizaines de manifestants qui essaient d’empêcher le concert en criant à l’assassin ? Certainement pas non plus. Car la difficulté de cette affaire c’est de faire la distinction entre l’objectif, une décision de justice, l’affectif, une femme morte sous les coups d’un homme, des gens qui ont perdu leur fille, d’autres leur mère, les groupes d’intérêts. A l’instar de l’affaire Weinstein, il y a ici utilisation de l’affaire pour rappeler le droit des femmes, et quelle que soit la cause, qu’elle soit juste ou non, il faut s’interroger sur les intérêts de l’auteur quand il écrit.

C’est le principe du billet sponsorisé. Vous découvrez qu’un auteur est particulièrement clément avec une marque et pour cause, il a été payé pour en dire du bien. Essayer de convaincre l’auditoire pour gagner de l’argent, pour rallier à sa cause comme un politicien, il ne faut pas forcément y trouver l’arnaque mais seulement mettre dans le poids de la balance, l’intérêt de la conviction. Celle qui m’a fait changer de regard sur l’affaire c’est Nadine Trintignant, la mère :

Une vieille dame qui évoque l’assassin de sa fille, on sait obligatoirement que c’est le cœur qui parle et pourtant elle dit en gros ceci : est-ce qu’on a déjà vu dans l’histoire, un assassin applaudi par le public. Et c’est cette phrase, ces simples mots qui me font infléchir mon opinion sur l’affaire. Effectivement, à un instant t, cet homme va être applaudi et ce n’est certainement pas acceptable. La réinsertion est un droit mais elle est modulée par rapport aux actes réalisés. Est-ce qu’on laisserait retourner un pédophile travailler dans une école ? Non, et c’est du bon sens. Le cas Cantat comme je l’ai dit n’est pas simple, car le métier de cet homme c’est de chanter, de se produire devant les autres, d’être quelque part un exemple, ces stars qu’on adule et qu’on souhaite prendre comme modèle. Si la peine a été réalisée, il faudra que l’artiste accepte la situation de celui qui ne peut plus être dans la lumière.

Ce n’est pas l’affaire Cantat qui m’intéresse mais le fait qu’en laissant traîner l’oreille, en s’intéressant à un sujet, on peut changer d’avis. C’est la multiplication des sources comme on l’explique aux élèves, pas facile à trouver au milieu de ce capharnaüm que représente l’information. Une autre approche c’est aussi de sortir de sa zone de confort, et d’essayer de voir des choses qu’on n’a pas l’habitude de regarder. Si on prend mon exemple, c’est-à-dire celui d’un individu particulièrement négatif, qui voit le mal partout, ce n’est pas regarder des vidéos de Bisounours au quotidien, mais essayer de s’informer à partir de sources positives. Je me suis mis à regarder des conférences Ted dernièrement, il y a à boire et à manger. Je vous donne un exemple de vidéo que j’ai arrêtée à la moitié car c’est surjoué et ce n’est pas ce que j’attends, si bien que quelle que soit la pertinence du message, je me ferme comme une huître.

Il y a deux approches dans Ted. Les gens qui arrivent avec leur simplicité, leur maladresse, et ceux qui sont là pour faire le show. Il se trouve que paradoxalement, alors que je suis un showman car c’est une condition nécessaire pour faire tenir le jeune, j’ai beaucoup de mal à adhérer à quelqu’un qui manque de simplicité. Et c’est ici certainement qu’on comprend que selon le message qu’on veut faire passer, il faudra aborder une façon de faire différente. Lorsqu’on veut vulgariser et c’est souvent le cas pour l’enseignant, tous les moyens sont bons : la couleur, les raccourcis, la mise en scène, pour rendre le message le moins indigeste possible. Par contre, il me semble que lorsqu’on cherche à convaincre, la simplicité, la justesse sont les incontournables.

Convaincre, un bien grand mot quand parfois il faudrait se contenter d’écouter.

J’ai assisté hier à un théâtre interactif. Le principe du théâtre interactif, des comédiens jouent une scène une première fois, la seconde fois le public peut arrêter à n’importe quel moment et expliquer comment il aurait fait. Le principe est intéressant car c’est une façon de prendre la parole, les comédiens bien rodés, tiennent leur rôle et mettent en difficulté l’intervenant en s’ancrant dans les personnages. Il s’agissait de montrer les problèmes que pouvaient entraîner le téléphone portable dans le cadre de l’école, dans le quotidien. Ce qui est déjà gênant ici c’est qu’il n’y a pas de porte ouverte, on est directement dans la condamnation de l’appareil imaginer qu’un autre monde est possible. Ce qui est par contre peut paraître plus surprenant c’est le positionnement des jeunes. La première scène, un enseignant entre dans une pièce, il attend la fin d’un travail, des élèves mettent de la musique, consultent leur portable, l’enseignant est dépassé. Le positionnement des élèves c’est directement l’autorité de base, heures de colle, rangement du portable. La seconde scène, c’est un gamin qui est à table, et qui sort son smartphone en continu, réflexe des élèves, confiscation du portable.

Je vous raconte cet épisode car cela confirme globalement ce que je vois dans mon quotidien depuis quinze ans, nos jeunes sont dans la grande majorité en recherche de cadre. Ce n’est pas pour ça qu’ils vont le respecter, se l’imposer, obéir, mais dans le fond c’est ce qu’ils veulent. Vous serez peut-être même surpris de savoir que souvent les plus désordonnés s’intéressent à l’armée. Je vous raconte cet épisode car lorsque j’ai fait le debriefing avec trente gamins j’ai posé une seule question : combien parmi vous ont le droit d’utiliser leur téléphone portable pendant un repas à table avec ses parents ? Une seule élève a levé la main. Il n’y avait pas d’enjeu, il n’y avait rien à gagner, il n’y avait pas à me convaincre, il n’y avait pas de jugement, une simple réponse spontanée. A la question pourquoi, une élève a répondu du tac au tac que c’était irrespectueux quand tu as tes parents qui te parlent d’avoir le nez dans le portable. Alors que la question du smartphone est de plus en plus présente par simple volonté ministérielle, dans nos écoles, le smartphone est devenu un appareil comme les autres. La bonne parole n’était donc pas de dire que le portable c’est de la merde et qu’il rend complètement idiot, la bonne parole c’était de simplement dire que comme tout dans la vie, tout n’est qu’une question de modération. Malheureusement les jeunes n’auront eu ces mots que de moi, un enseignant, donc un porteur de parole à apprendre, quand il aurait fallu que ce quelqu’un d’autre qui l’explique sans culpabilisation.

J’espère avoir eu la bonne parole pour vous et que j’ai su vous convaincre. Mon message est simple : écoutez les autres, exprimez vous. Demain c’est peut-être vous qui aurez la bonne parole pour quelqu’un d’autre, ces mots qu’il fallait entendre et que vous avez prononcés ou écrits au bon moment. Sans écoute, aucune communication n’est possible, aucune compréhension, aucun échange ne peut se faire. A cette époque où la communication ne se résume qu’au like, au RT, il devient urgent que d’autres reprennent le flambeau de la parole pour que cet internet qui ressemble tant à une télévision redevienne la place publique qu’il a pu être.