Cyrille BORNE et la crise de la quarantaine

22/11/2019 Non Par cborne

Ce qui ferait un bon titre d’Harry Potter ou de Martine.

La quarantaine est une bonne période de la vie tu arrives à mi-parcours, enfin pour vous, pas moi, moi j’ai prévu de vivre 200 ans, si bien qu’il te reste une moitié de vie pour corriger le grand n’importe quoi que tu aies pu faire dans la première partie.

C’est un peu rageant aussi, parce que tu réalises que si tu avais la machine à remonter le temps, ce n’est pas tuer Hitler que tu ferais en premier, mais rencontrer ton moi du passé pour lui mettre, te mettre, des tartes dans la gueule. Première chose que je me dirais, après une bonne branlée : « GAMIN UN GRAND PHILOSOPHE DIRA DANS QUELQUE TEMPS, TRAVAILLER PLUS POUR GAGNER PLUS ET IL A RAISON !!! TU M’ENTENDS !!! ». Malheureusement la célèbre phrase de Sarko, je ne l’ai suivie qu’à moitié, j’ai surtout travaillé plus.

Dessin réalisé par des gauchistes

Je réalise avec les années, que j’ai travaillé comme un acharné, souvent pour des nèfles ou pour la gloire, pour la sensation peut-être d’être aimé, mais en fait pour les mauvaises raisons. À 44 ans, ma conclusion, tu travailles pour deux choses :

  • Faire ce qu’il faut. Ce que je veux dire c’est que je me la donne au niveau des gamins, des familles, je réalise ma mission de service public au mieux. Si par contre, on me demandait de faire une animation pédagogique de façon gratuite, je refuserai. C’est aussi un équilibre à trouver, il n’y a pas que mon travail, il y a le travail des autres. J’entends par là, et ce sera dans les objectifs des années à venir, je fais mon boulot, il va falloir que les élèves fassent le leur, cela devient un véritable défi.
  • Pour les « proches ». Sans évoquer la famille pour qui on fait les choses de façon évidente, mettre à profit son savoir pour faire du social, je trouve que c’est bien. Vous m’avez vu dernièrement arranger pas mal d’ordinateurs, j’en ai refusé de très nombreux, en indiquant la piste à suivre, pas plus.

Je pense d’ailleurs que tant qu’à gifler mon moi du passé, je me dirais ça, la gloire ça ne sert à rien, ça ne nourrit pas l’homme. Faire du social oui, mais du social ciblé, à savoir un mélange des proverbes : charité bien ordonnée commence par soi-même, balayer devant sa porte, tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. Ce que je veux dire c’est que les gens qui s’impliquent dans les associations, ou qui essaient de toucher la masse, c’est formidable, je pense toutefois qu’ils feraient bien de commencer par leur voisin. Si chacun aidait le proche qui est à côté de lui, ça réglerait pas mal de problèmes.

Comme on l’a vu avec l’épisode de Bronco dernièrement, qui abandonne, pour moi le boulot n’est pas franchement rigolo non plus et pour reprendre un célèbre président, la France tu l’aimes ou tu la quittes. Vous allez dire que je suis très Sarkozyste aujourd’hui, néanmoins c’est une opinion que je partage profondément pour l’avoir appliquée plusieurs fois à une nuance toutefois. Quand on ne se sent pas bien dans un endroit, la facilité c’est de quitter sans combattre. Si par contre, malgré ses efforts, on réalise qu’on ne peut rien faire pour changer le système, mieux vaut partir. Ici encore c’est à nuancer. Changer le système, c’est avoir la présomption de penser que le système est mauvais. Changer le système c’est donc avoir la volonté de le modeler à son image, c’est donc franchement narcissique. J’ai signalé de façon régulière ce qui me semblait dysfonctionner, à priori ça n’a l’air de gêner que moi, il paraît donc logique de s’incliner et de dire au revoir comme un autre président de droite.

Au départ, la volonté de quitter mon établissement c’est pour de mauvaises raisons, un ras-le-bol. L’informatique on le sait, des problèmes pédagogiques, des problèmes de structure, autant de points sur lesquels je suis en désaccord et qui me poussent vers la sortie. Le dernier épisode en date qui m’a valu une sortie au niveau de ma hiérarchie, une modification dans mon emploi du temps au mois de novembre qui me pénalise, quand j’ai un emploi du temps qui n’est pas terrible. Je n’irais pas faire ma princesse quand certains ont des conditions de travail qui sont largement plus compliquées que les miennes, mais à mon échelle, ça m’a gonflé. J’ai la sensation que mon travail n’est pas considéré, c’est mon point de vue, c’est ma façon de le vivre, je me trompe peut-être. Je réalise que j’explose, que j’arrive à un niveau de frustration pour les mauvaises raisons, comme pour l’informatique d’ailleurs où j’avais fait n’importe quoi. Avec le recul, les 450 € que me donnait l’établissement nous vivons bien sans, on fait juste autrement. Enfin pas moi, parce que quand on sait que mon exploit de dépense c’est de se payer une Xbox 360 à 30 € et de vendre pour 25 € de radiateur le lendemain, on peut imaginer que mon train de vie ne souffre pas trop. Je trouve qu’il est triste que j’ai dû retrouver dans une chambre d’hôpital pour me rendre compte que j’étais un abruti, que la situation était intenable.

La lucidité sur une situation, quand on a le nez en permanence dans le guidon, ce n’est pas évident de l’avoir. Je partirais donc parce que j’en ai plein le cul, c’est un fait mais c’est une mauvaise raison et mon partner vient de me rappeler la bonne raison. Je recommence à perdre du liquide de refroidissement, à croire que c’est une manie, je regardais dans les archives du blog, la dernière fois, c’était en février 2018. À la sortie le garage n’avait rien trouvé et il n’y avait effectivement rien, un an et demi plus tard, sans aucune trace au sol, une piste de joint de culasse qui serait en fin de vie serait une possibilité. Je n’ai pas de fumée blanche, à priori pas de mayonnaise avec l’huile, c’est donc peut-être moins méchant qu’il n’y paraît mais plus mystérieux. S’il fallait faire le joint de culasse, ça serait plus de 600 €, les plaquettes vont bientôt suivre, je n’appliquerais pas la théorie de l’escalade de l’engagement. L’escalade de l’engagement, l’exemple le plus flagrant c’est celui du Vietnam. En gros le conflit était tellement engagé, malgré les morts, on se dit qu’on va finir par redresser le cap tôt ou tard. C’est comme le gars qui vient de laisser une fortune au casino et qui se dit que tôt ou tard c’est obligé de gagner, sauf qu’il n’y a aucune obligation et qu’on peut très bien continuer à perdre.

Le partner m’a rappelé que travailler sur Narbonne, même si c’est un changement de fond puisque ce serait passer de l’enseignement agricole à l’éducation nationale, une possibilité qui nous est offerte depuis peu, c’est faire cinquante kilomètres de moins par jour, c’est passer du diesel à l’essence. C’est aussi se souvenir que les événements climatiques sont de plus en plus nombreux, au moment où j’écris ces lignes, c’est la tempête, l’Hérault passe en alerte orange orage, inondations, que ma route est dégueulasse et que je ne rajeunis pas. La moralité, c’est qu’alors que j’étais aigri et que j’en voulais à la terre entière, je me fais une raison, je me reprends, je me ressaisis, je quitte pour et je ne pars pas contre, c’est une énorme différence.

C’est pour cela que dans la foulée, je me giflerai fort en me disant de penser de façon positive. C’est extrêmement difficile pour moi qui vois tout en noir, il est nécessaire de faire un effort, et sans se transformer en Bisounours, voir les événements de façon plus positive.

Il y a toutefois quelque chose qu’il me paraît important de signaler, c’est la notion d’engagement dans le travail et de Shadow IT. Je suis dans un cas particulier, je n’aurais pas dû avoir la bougeotte et la logique serait de bouger vers un autre établissement agricole. L’établissement agricole le plus proche, plus proche que le mien actuel, est mal situé d’un point de vue géographique, je ferai moins de kilomètres mais la durée serait plus ou moins équivalente. Ce que j’entends par là c’est que dans le cas de l’enseignant, on peut envisager faire « carrière » jusqu’à la retraite. Dans ce cas, embrasser des responsabilités et utiliser au mieux les logiciels métiers est une logique. À partir du moment où je compte partir, il y a deux points de vue différents dans la façon de faire les choses :

  • continuer de vivre comme si on était prestataire de service, faire le maximum mais faire suffisamment propre pour que quelqu’un puisse passer derrière.
  • minimiser l’implication pour faciliter le départ.

La mutation que je demande cette année ne va peut-être jamais aboutir, comme cela peut-être cette année ou dans dix ans. Trop de paramètres entrent en jeu. Je pourrais donc assumer des responsabilités pédagogiques, rémunérées bien évidemment, puisque nous sommes tous des professionnels de l’enseignement et donc n’importe quel collègue peut me remplacer au pied levé. En outre, m’investir dans des activités que je suis le seul à maîtriser ne serait pas une bonne chose pour l’avenir de l’établissement, ce qui montre bien que l’externalisation de l’informatique par un prestataire de service était effectivement la bonne voie à suivre.

Avec une précarisation du travail, avec des gens qui s’interrogent de plus en plus sur le sens de leur vie, de leur travail notamment, il devient dès lors complexe pour un salarié de s’investir sans avoir la certitude d’une contrepartie. S’il fut une époque où je ne comprenais pas les gens qui n’en faisaient pas plus, aujourd’hui c’est un point de vue que je partage parfaitement. Ce n’est pas parce que vous travaillez plus que vous êtes davantage payé ou avantagé de façon palpable. La valeur travail passe parfois derrière le copinage ou celui qui gueule plus fort que les autres.

La moralité c’est qu’avec des techniques de management qui sont de plus en plus pénibles, une pression conséquente sur le salarié, on va certainement créer l’effet inverse de ce qu’on attend. On va baisser la productivité d’un salarié malheureux car lésé, alors que s’il était reconnu, il en ferait certainement plus pour pas vraiment plus.

Le prolongement de mon raisonnement m’amène tout droit vers le ShadowIT expression à la mode que pratiquent la grande majorité des Linuxiens sans forcément savoir que ça porte un nom. Se dit du Shadow IT, l’utilisation de tout logiciel non validé par l’entreprise. J’évoquais le fait que j’allais certainement stopper l’utilisation de onedrive, pourquoi ? Si utiliser mon mail professionnel est impératif, même si je passe par Thunderbird plutôt que par le client en ligne outlook, si utiliser l’ENT de mon établissement est une obligation parce qu’il serait bien difficile de saisir les notes autrement, la multitude de services qui m’est offerte par office365 n’est pas obligatoire.

Cela rejoint le discours que je tenais la dernière fois, à savoir qu’utiliser Gmail n’est pas grave si on le fait par paresse et qu’on est capable de passer à n’importe quel système si le besoin se fait sentir. J’utilise onedrive par facilité, parce que je peux le faire, sauf que si je suis muté l’an prochain ce qui est dans l’ordre des possibles, je me retrouverai sans ce système. Il me paraît donc légitime faute de tout virer demain, de préparer la suite avec un système alternatif et personnel.

Dès lors, si la précarité de l’emploi, conduit le salarié à se dire qu’il ne va pas rester, non seulement son implication diminue mais aussi sa bonne volonté à utiliser les logiciels de la structure. On ne s’étonnera pas dès lors que de nombreux salariés de l’informatique utilise des solutions maisons qu’ils pourront continuer à utiliser ailleurs.

La réflexion poussée encore plus loin, c’est de se dire qu’il est totalement inutile de briller dans un réseau social d’entreprise comme Yammer que vous laisserait derrière en quittant la boîte alors que Linkedin continuera de vous suivre. Finalement, malgré toutes les initiatives de l’entreprise pour créer de la pseudo cohésion, le management, le monde du travail incitent à l’individualisme.

Comme vous l’aurez compris, ma crise de la quarantaine n’est pas une véritable rupture avec ce que je suis, je ne vais pas partir élever des chèvres dans le Larzac, je ne vais pas devenir un personnage joyeux et enthousiaste du jour au lendemain, je me contente d’essayer d’arriver au mieux à tendre vers les objectifs que je me suis fixé. Principalement, profiter plus de la vie, me stresser moins avec des choses qui ne le méritent pas, essayer de voir du positif quand je vois tout en noir, arrêter de me casser la tête avec des choses qui n’en valent pas la peine, trouver les bonnes solutions même si elles m’obligent à sortir de ma zone de confort. Partir vers l’éducation nationale, c’est refaire l’intégralité de ses cours, peut-être enseigner à des sixièmes ce que je n’ai jamais fait, enfin bref une nouvelle aventure que je vais tenter, si le jeu complexe des mutations me permet d’y arriver.