Cultures, épisode 6

14/11/2017 Non Par cborne

Je fais partie de la génération qui a dû lire les classiques, Germinal en troisième par exemple. Il me semble ou ma mémoire me fait défaut, que j’ai échappé à Balzac, si bien que je n’ai jamais lu un Balzac, à tort certainement. C’est d’ailleurs ici, sur cet aspect culturel qu’il est important de se rappeler de qui on était pour être plus indulgent avec nos jeunes. Je ne supportais pas les bouquins qu’on nous faisait lire et à l’instar de mes élèves qui voient dans l’histoire géographie une perte de temps, entre « ils sont tous morts et on n’ira jamais », je pestais sur ces livres trop longs, sans action, sans suspense, tellement descriptifs. Moi je m’avalais l’intégrale d’Elric de Melniboné, la littérature c’était pour moi les aventures de héros puissants qui collectionnaient les femmes et les victoires et pour qui tout finissait dans un bain de sang. Je peux d’ailleurs comprendre quelques générations plus tard le ressenti pour les quinze ans qui s’envoyaient l’intégrale d’Harry Potter et qui devaient trouver bien terne la vie dans les mines, quand la France carbure au nucléaire pour quelques temps encore.

Je suis tombé sur le père Goriot en bande dessinée, et j’ai lu. Non pas que je n’ai rien à lire d’autre, il y a tant à lire, mais histoire de savoir de quoi ça parle. Dans le début du XIX° siècle, la représentation de la société parisienne, à travers une pension qui accueille toute sorte d’individus dont le père Goriot. C’est un homme veuf, un père de famille qui a dévoué sa vie entière à ses filles. On le voit au fur et à mesure de l’œuvre se ruiner pour les besoins très matérialistes de ses filles, futiles, qui ne pensent qu’aux soirées parisiennes et à leur bien être au point de finir par mourir seul dans la misère. Je dois dire que j’ai avalé les deux tomes d’une traite, qui ont l’air d’être proches du livre. C’est vraiment étonnant de découvrir que ce livre écrit il y a 200 ans est pleinement d’actualité avec ces enfants de plus en plus égoïstes, qui saignent leurs parents pour s’acheter des iphones ou des Stan Smith (les baskets pas le papa d’American Dad). Sachez que Delcourt a repris de nombreux classiques en bande dessinée dans sa collection ex-libris.

Cette lecture m’interpelle et devrait nous interpeller tous. Souvent, on voit des gens très critiques sur les remakes ou les adaptations dans d’autres formats que l’original. La trilogie Pagnol par exemple en noir et blanc est abrupte, difficile à apprécier par des jeunes, car elle ne correspond pas aux critères actuels si bien que l’idée d’Auteuil d’avoir repris ces films malgré l’échec commercial rencontré, était une bonne chose à faire. Entre une culture qui finira par disparaître et une culture remaniée pour la rendre plus digeste, je pense qu’il vaut mieux la seconde option. Ainsi faire prendre conscience aux plus jeunes qu’il y a déjà 200 ans on vivait les mêmes difficultés et que rien n’a changé, qu’importe le format pourvu que la réflexion se fasse.

A Bagdad le Calife a décidé de remplacer son conteur devenu trop vieux par un autre, il organise un grand concours. Le gagnant sera riche et honoré, le perdant empalé. Quatre concurrents se distinguent, le maître taciturne qui se moque du concours mais qui est le meilleur, son élève qui l’a inscrit pour qu’il puisse être honoré, une femme qui se fait passer pour un homme afin de montrer que les femmes sont les plus fortes, et un conteur qui a un certain talent mais pas de génie. Ils sont recrutés par le fils du Calife qui leur propose de partir en voyage avec lui afin qu’ils puissent se nourrir de leurs aventures et composer la meilleure des histoires. Avant de partir, ils vont consulter une voyante pour savoir si leur voyage va se passer sous de bons auspices, elle leur annonce la chose suivante. Le maître va être tué par le conteur sans talent par treize coups de couteaux, l’élève remportera le concours et épousera la femme. C’est dans cette ambiance particulière qu’ils partent en voyage pour un très bon conte, avec une intrigue solide, du suspense et beaucoup d’humour. Un dessin à la Sfar en moins sale, une histoire passionnante, les cinq conteurs de Bagdad est un excellent album.

Un soir dans une petite ville de province, des lumières dans le ciel, on est persuadé que ce sont les extra-terrestres. C’est une jeune fille qui raconte son histoire et les événements qui vont en découler. Pas évident de raconter sans trop spoiler mais la carte du ciel est vraiment un très bon one shot qui oscille entre ce qu’on pense être du fantastique et le quotidien d’un groupe de lycéens. L’auteur s’amuse de cet événement, les extra-terrestres qui débarquent, ou en tout cas des lumières dans le ciel pour nous faire nous interroger sur tout ce qui se produit dans sa bande dessinée. Cette nouvelle prof de philosophie par exemple, qui envoûte tous les garçons et qui curieusement débarque après les lumières, est-ce qu’il s’agit juste d’une femme qui joue de son charme sur les plus jeunes ou un être venu d’une autre planète ? La carte du ciel est construite de cette façon, avec au milieu l’adolescence, les relations avec les parents, la banalité du quotidien ou le fantastique.

Face au mur est une bande dessinée qui m’a été proposée dans le forum suite à mon billet culturel avec trois bandes dessinées sur la thématique de la prison. Ici c’est la cavale qui est mise en avant davantage que l’univers carcéral. Comme pour les précédents albums il s’agit d’un braqueur de banque, et j’en reviens à la remarque que j’avais faite, on essaie une fois de plus de nous faire croire à une certaine noblesse dans l’attaque des fourgons, une bande dessinée sur d’autres types de crimes passerait certainement moins. Il s’agit d’une histoire plus ou moins autobiographique racontée à la pulp fiction dans le découpage narratif, selon les réflexions du moment du personnage central. De la maison de correction jusqu’à la première évasion, les astuces pour vivre en cavale, etc … Dans l’ensemble des bandes dessinées que j’ai pu présenter, c’est celle que j’ai la moins aimée car je trouve qu’elle idéalise trop le criminel au détriment de la police, à la limite parfois du caricatural. Il est certain que tout n’est pas blanc, tout n’est pas noir, que certainement parmi les forces de l’ordre on trouve des gens qui ne sont pas à leur place comme dans toutes les professions, néanmoins, il ne faut pas oublier qui sont réellement les criminels, ceux qui décident de pointer un fusil sur les gens pour prendre la caisse. L’album dans son ensemble reste tout de même passionnant et se lit rapidement.

Pour les plus jeunes lecteurs ça ne veut pas dire grand chose mais pour nous, les gens d’un certain âge c’est encore un peu de notre histoire qui meurt, la disparition de John Hillerman alias Higgins dans Magnum. Magnum c’est la série qui a bercé nos dimanche après midi dans le début des années 80. C’est l’histoire d’un détective privé qui vit à Hawaii et qui squatte la propriété d’un écrivain célèbre du nom de Robin Masters. Higgins est le majordome, c’est lui qui gère la propriété pendant les très nombreux voyages de l’écrivain. La subtilité d’ailleurs c’est que l’on ne voit jamais Robin Masters, et lorsqu’on a des nouvelles de lui, c’est toujours en l’absence d’Higgins si bien que plane le mystère, est-ce que l’ancien soldat Anglais ne serait pas tout simplement l’auteur à succès ? Magnum est une série de qualité qui s’inscrit dans un contexte bien précis, un humour de façade pour tous les protagonistes qui dissimule les blessures de la guerre, anciens vétérans du Vietnam pour Magnum, Terry et Rick, la compagnie des Indes pour Higgins. Les flashbacks sont nombreux, les personnages issus du passé, les traumatismes, la série malgré son humour omniprésent, sa fameuse Ferrari et ses décors magnifiques est plus grave. La relation entre Magnum et Higgins est basée sur le comique d’opposition, le grand moustachu décontracté, le petit bonhomme sérieux qui lâche régulièrement ses chiens Zeus et Apollon sur le détective privé. Un peu la sensation de retrouver le tandem Cato et Clouseau en moins trash quand même. J’ai revu quelques épisodes, à l’instar de nombreuses séries des années 80, Magnum a quand même pris un coup de vieux. Le manque de rythme, les doublages, le jeu des acteurs pas vraiment naturel, le charme d’une époque où il n’y avait pas besoin d’avoir 20 morts à la minute pour faire une série télévisée passionnante.

Damien Saez a été marqué par les attentats, il a fait d’ailleurs partie des premiers à remonter sur la scène du Bataclan. Ce qui est impressionnant chez Saez, parmi tout ce qui est impressionnant chez lui c’est sa capacité à faire dans le très engagé, dans l’extrêmement vulgaire et dans le magnifique, il est pour moi l’artiste français majeur depuis la disparition de Mano Solo. Pour le très engagé, j’accuse bien sûr avec les coups de pioche dans la télé, Marie ou Marilyn pour le vulgaire et le provoquant, pour le magnifique, je pense que tous les gamins du monde devrait remplacer l’hymne national actuel. La chanson, une de plus sur les attentats est centrée principalement autour de Charlie Hebdo, il y cite les dessinateurs tombés. Pas de violence, un appel à la paix, à l’amour, à la culture, à la main tendue vers celui qui vous combat. Je vous propose un live en toute simplicité à la guitare, une performance qui en impose vraiment.