Complément 92

20/07/2019 Non Par cborne

Retrouvailles

Il y a huit ans je quittais le Cantal, j’y ai passé huit ans de ma vie dans le petit établissement de Maurs à 20 km de Figeac dans le Lot, 20 km de Decazeville dans l’Aveyron et 40 km d’Aurillac. Trop proche des autres départements, trop loin de Clermont-Ferrand, un trou paumé de 2000 habitants dans lequel j’ai fait mes premières armes. Il se trouve que curieusement, j’ai conservé davantage de liens avec mes élèves de cette époque qu’avec mes élèves actuels. Ça va même au-delà, je réalise que j’ai même du mal à me rappeler certains élèves de la promotion précédente alors que j’ai pu passer huit heures de cours avec eux par semaine.

S’il fallait que j’y trouve une explication je dirai :

  • Une proximité que je n’ai plus aujourd’hui avec mes élèves. Les gamins de l’époque étaient mes voisins pour une partie d’entre eux.
  • Certains élèves qui m’ont eu comme enseignant pendant six ans. Quatrième, troisième, BEP en deux ans, BAC PRO en deux ans, ça fait du lien.
  • Beaucoup ont aujourd’hui 30 ans ou presque, parents, mariés, parfois même des élèves que j’ai eu en classe qui sont mariés ensemble. On a donc des vies plus vraiment différentes, et ils utilisent principalement Facebook comme réseau social, confirmant que c’est bien le réseau social des vieux.
  • J’ai eu des gosses, j’étais plus jeune, j’ai aujourd’hui 44 ans et même si je vis toujours mon métier avec passion, peut-être avec encore plus de passion, je le vis plus technique qu’affectif. Comme vous avez pu le voir avec Python, je ne fais pas semblant, avec un niveau qui devient de plus en plus préoccupant, je suis de plus en plus préoccupé par fournir un travail de qualité pour leur faire sortir la tête de leur misère intellectuelle.

Mélanie que vous voyez au milieu a plus ou moins toujours possédé un appartement par ses grands-parents à Saint-Pierre, on s’était déjà croisé sur place. Elle en est aujourd’hui propriétaire et descend comme chaque année. Les filles, Edith sur la gauche, m’ont envoyé un message pour me proposer de boire un café, j’ai accepté avec grand plaisir.

Le sourire, mon arme de séduction

Si bien sûr, ressasser les souvenirs communs fait partie du parcours obligatoire, le grand jeu de que sont-ils devenus, balancer un peu nos envers de décors respectifs des événements que nous avons pu vivre à l’époque, on a refait le monde, de l’éducation bien sûr. Les deux jeunes femmes sont devenues éducatrices spécialisées, ont un parcours très riche qui va des maisons d’enfants avec le panel d’horreur qu’on peut imaginer quand des enfants sont séparés de leurs parents jusqu’aux hôpitaux psychiatriques. Je vous invite d’ailleurs à lire : A peine 18 ans et déjà SDF : le terrible destin de milliers d’anciens enfants placés qui explique un cas que je connais très bien, celui des gosses qui sont placés dans des familles d’accueil, et qui ont jusqu’à 21 ans date limite de leur contrat jeune majeur pour s’insérer dans la société ou finir à l’abandon.

Mélanie parle beaucoup, elle a toujours beaucoup parlé, Edith est passée de l’état endormi à posé. Le discours que tient Mélanie est intéressant car il est gratuit, elle n’a rien à gagner, rien à vendre. Elle évoque qu’adolescente sa scolarité était une catastrophe, et que le problème a démarré à l’enfance. Certainement hyperactive mais il y a 20 ans ce n’était pas vraiment intégré dans les pratiques, elle raconte que l’instit qui lui a sauvé la vie c’est le gars qui l’envoyait faire des tours de cours de récréation jusqu’à ce qu’elle trouve le calme. Je souris, pour travailler avec des hyperactifs dont certains ont droit à des cocktails que même Joe Cocker n’aurait pas tolérés, il s’agit des techniques que je pratique. Elle évoque son collège catastrophique à avoir un an de colle de pris de la quatrième sur la troisième et le fait que le petit établissement de campagne de l’époque l’a sauvée. Elle me racontait que son premier bulletin, le premier réflexe de sa mère a été d’appeler le bahut pour vérifier qu’elle n’avait pas falsifié l’intégralité de ses résultats.

Les filles à l’époque sur le papier n’étaient pas forcément données gagnantes. Des enfants comme ça, j’en ai vu passer des dizaines, s’ils n’ont pas tous réussis et encore il faudrait définir le mot réussir, ils sont nombreux à avoir réussi à s’insérer dans la société et je suis content de savoir que j’y suis pour quelque chose. Car si effectivement, je me catastrophe moi-même de mon niveau de maths, excusez-moi j’ai une maîtrise de sciences physiques, je sais que je suis un bonhomme. Le concept de bonhomme, c’est le gars que tu sais qu’il est le même quoi qu’il arrive, que tu sais comment ça va se passer quoi que tu fasses, le gars qui va mouiller le maillot et réexpliquer trente fois le truc dans une classe de 20 gamins, le gars qui va te rendre un 4 avec le sourire en disant que c’est mieux que la dernière fois.

Mélanie à l’époque, 19,5 au BAC PRO de maths se rappelle que pour lui avoir rendu un 18 à l’époque je lui disais que le niveau baissait, c’est du moi tout craché. Je sais que je ne suis pas le meilleur prof de maths du monde, je sais par contre que je suis dans le cas présent, l’homme de la situation. Pour tous ces gosses en réelles difficultés, je suis le gars qui ne juge pas, je suis le gars qui comprend que si on a fait le maximum d’effort et que ce maximum d’effort conduit à un 8, alors ce 8 il vaut tous les 18 du monde.

C’est dans ce genre de situations quand tu doutes, quand tu te sens fragilisé par le travail dans l’urgence, les réformes à la va-vite que tu te rappelles que plus important que les programmes, plus important que le savoir, il y a les hommes et les femmes que nous sommes capables de tendre la main ou de la mettre dans la gueule, de sauver des gosses ou de les briser.

Il est regrettable que le raisonnement ne soit devenu que comptable, mais mal compté. Effectivement des établissements comme les nôtres où il n’y a pas 40 élèves par classe, ce n’est pas vraiment rentable, mais quelqu’un qui ne fera rien de sa vie et qui percevra des aides pour le reste de ses jours, est-ce que c’est réellement rentable ? Je lisais cet article sur la masterisation et le paradoxe ridicule qu’elle induit. À l’époque le but non avoué c’était de faire des économies sur les postes en prétextant une montée dans le niveau des enseignants. Le paradoxe c’est qu’on peine désormais à recruter parce qu’à BAC +5 on se dit qu’on peut tenter de faire autre chose, si bien qu’on recrute sur des notes très basses. Ce n’est pas un critère pour moi car ce n’est pas parce qu’on a BAC +5 en maths qu’on fait un bon enseignant, certainement plus rigoureux mais pas nécessairement meilleur. Comme recruter à ras les pâquerettes n’est pas suffisant pour combler les manques, on prend des contractuels qui viennent faire un taf alimentaire en espérant des jours meilleurs. Moralité, au lieu de faire monter le niveau, on a plutôt tendance à le faire baisser, créant un peu plus de trouble dans une éducation malmenée et qui je vous le garantis n’a pas fini d’en voir.

J’ai fait un gâteau au chocolat

Dans la journée de vendredi, j’ai passé trois heures en cuisine. Rien d’exceptionnel, salade de tomates, gratin de courgettes, salade de pâtes, et un gâteau au chocolat. Cela fait partie des choses qui me tiennent à cœur, essayer de mieux manger, essayer d’éviter les produits industriels. Je crois que dans le top du dégueulasse et du sucré, les biscuits, c’est certainement la plaie. La cuisine c’est donc mieux, même si c’est long, la cuisine est en plus une activité qui se partage, ma fille se prend de plus en plus au jeu, et je préfère qu’elle cuisine avec moi que regarder demain nous appartient.

Comme je vous l’écrivais la dernière fois, je suis particulièrement dubitatif quant au bouquin du zéro déchet sur de nombreux aspects, notamment l’aspect financier. J’ai pris la recette sur Marmiton, elle paraissait plutôt bien notée, un des problèmes de Marmiton ,trop de choix tue le choix, je ne me suis donc pas posé de questions. Je vous donne quelques éléments de base :

  • 200 grammes de beurre, on doit être à 2 € la tablette à pas grand-chose.
  • 5 œufs frais vendus par mon légumier qui se fait plaisir en ce moment, pour bien faire sentir aux touristes qu’ils sont arrivés dans le sud de la France à 2 € les 6
  • Une tablette de chocolat à cuisiner qui doit coûter 1 ou 2 €.

Temps de préparation et temps de cuisson, à la louche, humour de cuisine, 45 minutes. Ma femme qui n’est pas la dernière pour dire que tout ce que je fais est dégueulasse, c’est la façon qu’ont les femmes d’encourager les hommes, m’a dit que c’était délicieux, je ne fais pour ma part, aucune différence entre mon gâteau et celui de Lidl à 1.50 €. La production de déchets me laisse toujours très interrogatif, ils font quoi des coquilles d’œufs (je suis sérieux), leur chocolat, ils l’achètent sans emballage ? Pareil pour le beurre, directement à la coupe ? Le tarif encore plus, la fameuse économie réalisée par l’absence d’emballage, j’ai beaucoup, beaucoup de mal à y croire.

J’en reviens donc encore à mon propos précédent, je pense que le zéro déchet c’est un peu utopique. Tout le monde ne peut pas le faire, en lien notamment avec la situation géographique mais aussi financier. Tout n’est pas à jeter dans les contenus, c’est réellement une appropriation. En ce moment j’axe sur la conservation en tupperware, pour éviter le film plastique et l’aluminium, penser aussi à éviter les bouteilles d’eau et passer à l’eau du robinet même si je ne suis pas convaincu par l’état des canalisations et de la potentialité de s’empoisonner. Certainement filtrer à la sortie du robinet.

Le lobby scolaire

S’il fallait s’interroger sur le pourquoi la mayonnaise du logiciel libre n’a pas vraiment pris dans le domaine scolaire, on pourrait multiplier les raisons, avec des mots comme profs débiles, argent, Microsoft, mais j’ai envie de dire qu’on a souvent raté le coche.

En ce moment comme vous avez pu le constater je travaille beaucoup, je me documente, et j’en arrive surtout à consulter des manuels scolaires. J’évoquais la Numworks, son succès mérité, un succès qui s’appuyait sur un manque à combler, un véritable besoin, celui d’une calculatrice simple, en français et qui fait Python, c’est pour moi le bonus. Rater le coche, c’est pour moi se focaliser sur le système d’exploitation quand en fait le plus important c’est le contenu.

Avoir un ordinateur sous Linux, utiliser des logiciels à 100% libres pour lancer le navigateur se gaver de Youtube et de services qui vous aspirent la vie privée, ça n’a finalement que peu de pertinence, c’est comme brûler 200 km de diesel pour aller chercher des tomates bios. Le milieu scolaire c’est le vertige. Pour 35 livres achetés, la version numérique est offerte avec les exercices indispensables mais seulement pendant un an, pas plus. La complexité de l’ensemble est terrible, des comptes d’apothicaires, où à la fin tu raques à tous les étages. L’initiative de Sesamaths avec la construction de ses manuels libres avait vraiment quelque chose de salvateur, de cohérent, quand on voit les bouquins numériques bridés, limités, peu accessible, quand le site donnait du pdf.

J’ai donc envie de dire que finalement, le libre n’est peut-être pas à l’endroit où l’on pense, comme souvent. Personnellement, entrer dans une démarche collaborative avec un manuel libre, des logiciels libres à utiliser, faire comprendre aux élèves cette notion fondamentale de partage des connaissances, me paraît plus important que l’aspect technique, l’ordinateur libre (qui plante). Je ne dis pas que c’est incompatible, mais juste comme souvent, on met la charrue avant les bœufs.

Jusqu’à maintenant, j’étais utilisateur du manuel Sesamaths, j’ai l’impression que ça va moins bien du côté de l’association qui a certainement du mal comme dans tout le monde libre à trouver des bras. Pour le manuel de seconde 2019 on peut lire :

Ce manuel pour la classe de seconde générale est l’œuvre d’auteurs recrutés par l’éditeur Magnard. Sésamath n’a pas écrit ce manuel ni participé aux relectures. Si notre association s’est associée à ce projet, c’est afin de soutenir la sortie d’un manuel sous licence libre et de pouvoir en proposer une version numérique gratuite. De nombreux compléments numériques ont été créés et associés au manuel numérique correspondant. L’éditeur Magnard nous impose un délai de plusieurs mois avant mise à disposition du PDF. Concernant les sources, c’est assez flou, ce manuel n’a pas été écrit par Magnard en LaTeX mais via InDesign ou assimilé…

Sesamaths

Comprenez que je n’ai pas le temps d’attendre plusieurs mois, la rentrée c’est dans un mois, que si le livre est consultable en ligne l’interface n’est pas simple et nécessite une connexion internet. L’avantage avec le manuel sésamath et le manuel numérique en général c’est que personne ne vous gonfle quand il n’a pas le livre.

On arrive à pas grand-chose à ce qui m’a fait retourner sous Windows, un problème de cohérence d’offre. 200 distributions bancales, chacune avec ses problèmes. L’offre libre éducative existe, elle s’appelle fait tes cours toi-même et ton propre bouquin ce que je refuse. Car, on arrive aussi à l’un de nos merveilleux paradoxes, pour ne pas prendre un bouquin d’un de ces vendus d’éditeurs, je vais me retrouver à faire 12000 photocopies. Le livre quoi qu’on en pense est pour ma part plus écologique, plus cohérent, même s’il suppose de se mettre dans les chaussures de quelqu’un d’autre.

Si le libre a gagné la guerre, l’open source surtout, j’ai quand même franchement l’impression que le libre, la philosophie et les quelques applications qui vont avec a quand même sacrément du plomb dans l’aile.

La situation n’est donc pas si différente du gâteau au chocolat de chez Lidl, si tu manges 7 € un truc plus ou moins bio que tu as passé 40 minutes à faire, à part la satisfaction du fait soi-même, il y a quelques interrogations sur la pertinence de l’action. À l’instar du zéro déchet, c’est une réflexion de fond qu’il faut mener, ne pas sombrer dans la radicalisation du tout libre, du tout bio, ne pas sombrer dans le je-m’en-foutisme qui viserait à consommer ou faire sans conscience, trouver le juste compromis, le juste équilibre.